Le rapport fait au parlement d'Angleterre, sur le traité dont je viens de parler, publié dans nos journaux, y fut accompagné, comme on le pense bien, de quelques notes qui, déjà, annonçaient une nouvelle aigreur contre les puissances du continent. On y déplorait la faiblesse des rois, qui se mettent à la merci des marchands de l'Europe.
«Si l'Angleterre, y disait-on, parvenait à susciter une quatrième coalition, l'Autriche qui a perdu la Belgique à la première, l'Italie et la rive gauche du Rhin à la seconde, le Tyrol, la Souabe et l'État vénitien à la troisième, à la quatrième perdrait sa couronne.
»L'influence de l'empire français sur le continent fera le bonheur de l'Europe; car c'est avec lui qu'aura commencé le siècle de la civilisation, des sciences, des lumières et des lois. L'empereur de Russie a donné imprudemment, comme un jeune homme, dans une politique dangereuse. Quant à l'Autriche, il faut oublier ses fautes, puisqu'elle en a été punie. Cependant, on doit dire que, si le traité qui vient d'être publié en Angleterre eût été connu, peut-être qu'elle n'eût pas obtenu la paix qui lui a été accordée, et il faut remarquer, en passant, que le comte de Stadion, qui avait conclu ce traité de subsides, est encore aujourd'hui à la tête des affaires de l'empereur François.»
Ces notes dictées par un sentiment d'humeur assez mal déguisé, dans les premiers jours du mois de février, commencèrent à répandre un peu d'inquiétude, et à faire croire à ceux qui portaient un coup d'oeil attentif sur les événements, que la paix pourrait bien n'être pas de longue durée.
Aucun traité n'avait été conclu avec le czar. Sous prétexte qu'il ne s'était montré que comme auxiliaire des Autrichiens, il refusa d'être compris dans les négociations; et j'ai ouï dire que l'empereur, frappé de sa conduite, le regarda, dès cette époque, comme le véritable antagoniste qui devait lui disputer l'empire du monde. Aussi s'efforça-t-il de le déprécier autant qu'il lui fut possible.
Il existe en Russie un ordre[42] qui ne peut être porté que par un général dont les services auraient, dans une grande occasion, été utiles à l'empire. Quand Alexandre fut de retour dans sa capitale, les chevaliers de cet ordre vinrent lui en hommages à la Comédie française, mais une circonstance imprévue vint ajouter une nuance tant soit peu pénible à l'effet de cette soirée. On donnait Athalie, et Talma jouait le rôle d'Abner. Pendant la représentation, Bonaparte reçoit le courrier qui lui apporte la nouvelle de l'entrée des troupes françaises à Naples. Aussitôt, il envoie un aide de camp à Talma, avec l'ordre d'interrompre la pièce, et de venir sur le bord de la rampe annoncer cet événement. Talma obéit, et lut tout haut le bulletin. Le public applaudit, mais je me souviens qu'il me sembla que les acclamations n'avaient pas été si naturelles qu'à l'Opéra.
[Note 42: ][(retour) ] L'ordre de Saint-Georges.
Le lendemain, nos journaux proclamèrent la chute de celle qu'ils appelaient la moderne Athalie[43]; et cette reine vaincue fut outrageusement insultée, au mépris de toutes les convenances sociales qui imposent ordinairement du respect pour le malheur.
[Note 43: ][(retour) ] La reine de Naples.
On remarqua, peu de temps après, avec quel art, lors de l'ouverture du Corps législatif, M. de Fontanes évita, en louant Bonaparte, d'insulter à la chute des souverains qu'il avait détrônés. Il fit porter ses éloges principalement sur la modération qui avait dicté la paix, et sur la réédification des tombeaux de Saint-Denis. On pourra, en général, conserver la collection des discours prononcés par M. de Fontanes pendant ce règne, comme des modèles de convenance et de goût.