Après s'être ainsi donné au public et avoir épuisé tous les hommages, l'empereur reprit aux Tuileries sa vie d'affaires, et nous autres, notre vie d'étiquette, qui fut ordonnée et réglée avec un soin extrême. Il commença, dès cette époque, à s'entourer d'un tel cérémonial que personne d'entre nous n'eut plus guère de relations intimes avec lui. Plus sa cour devenait nombreuse, plus cette cour prenait une apparence monotone, chacun faisant à la minute ce qu'il avait à faire; mais personne ne songeait à s'écarter de la courte série de pensées que donne le cercle restreint des mêmes devoirs. Le despotisme, qui croissait de jour en jour, la peur que chacun éprouvait, peur qui consistait tout naïvement à craindre de recevoir un reproche si on manquait à la moindre chose, le silence que nous gardions sur tout, reléguaient les différents personnages, dans les salons des Tuileries, sur une échelle presque pareille. Il devenait à peu près inutile d'y apporter des sentiments ou de l'esprit, car on n'y trouvait plus nulle occasion d'y éprouver une émotion, ou d'y échanger la moindre réflexion. L'empereur, livré à de grands projets, à peu près sûr de la France, portait ses regards sur l'Europe, et sa politique ne se bornait plus à s'assurer la puissance de commander aux opinions de ses concitoyens. De même, il dédaignait ces petits succès intérieurs que nous lui avions vu rechercher autour de lui; et je puis dire qu'il considérait sa cour avec cette indifférence qu'inspire une conquête assurée, opposée à celles qui restent encore à faire. Il a toujours tendu à imposer un joug, et pour y parvenir, il n'a pas négligé les moyens de séduction; mais, dès qu'il s'est aperçu que son pouvoir était établi, il ne s'est jamais occupé de se rendre agréable.

Du moins, la situation dépendante et contrainte dans laquelle il tenait sa cour, eut cet avantage: c'est qu'on n'y connut à peu près rien de ce qui aurait ressemblé à l'intrigue. Comme chacun portait au dedans de soi la conviction que tout dépendait de la seule volonté du maître, personne ne tentait de marcher autrement que dans la ligne qu'il avait tracée; et dans les relations des uns avec les autres, on jouissait de quelque repos.

Sa femme se trouvait à peu près dans la même dépendance que tout le reste. À mesure que les affaires grandissaient, elle y devenait plus étrangère; la politique européenne, le destin du monde lui souciaient peu; le cercle de ses idées ne s'élevait point à de hautes spéculations qui ne devaient point avoir d'influence sur ce qui la concernait. Tranquillisée dans ce temps pour elle-même, satisfaite du sort de son fils, elle vivait paisible et indifférente; témoignant une affabilité égale à tous, avec peu ou point d'amitié pour personne, mais une grande bienveillance pour chacun. Ne cherchant aucun plaisir, ne redoutant aucun ennui; toujours douce, gracieuse, sereine, et, dans le fond, insouciante à presque tout, son attachement pour son époux s'était fort refroidi, et elle n'éprouvait plus ces jalouses inquiétudes qui avaient tant troublé sa vie, les années précédentes. Elle le jugeait tous les jours davantage, et s'étant bien convaincue que son premier moyen de crédit près de lui était dans le repos qu'elle lui procurait par l'égalité de son caractère, elle s'appliquait avec soin à éviter de le troubler. J'ai dit, depuis longtemps, qu'un homme tel que lui n'avait guère le temps ni les dispositions qui ramènent souvent à l'amour, et l'impératrice lui pardonnait alors tous les écarts qui, quelquefois, chez les hommes, le remplacent.

Elle poussa même la complaisance jusqu'à favoriser quelques-unes de ses fantaisies passagères. Elle en devint la confidente, et s'habitua à ne plus s'en offenser. Il avait exigé que ses appartements intérieurs fussent précédés d'un salon occupé par des femmes qu'on avait choisies dans la classe bourgeoise. On les décora du nom de dames d'annonce. Les dames du palais se tenaient dans le grand salon d'apparat, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud. À la suite venait un autre salon qui précédait les petits appartements. C'est dans ce salon que restaient les dames d'annonce; elles étaient chargées d'ouvrir les battants des portes, quand l'impératrice passait, et de l'annoncer ainsi que l'empereur, quand celui-ci quittait son propre appartement et qu'il venait chez sa femme par l'intérieur. Ces dames d'annonce furent prises parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirèrent quelquefois les regards passagers de Bonaparte; sa femme l'ignora, ou le sut, selon qu'il lui plut de le lui dire ou de le lui cacher, sans jamais qu'elle s'en effarouchât.

Au retour d'Austerlitz, il revit madame de X..., et ne parut pas faire attention à elle; l'impératrice la traita comme les autres. On a dit que, parfois, Bonaparte avait repris près d'elle quelques-uns de ses souvenirs; mais ce fut d'une manière si fugitive qu'à peine si la cour put s'en apercevoir, et comme cela ne donnait lieu à aucun incident nouveau, personne n'y fit attention. L'empereur, absolument convaincu de cette idée que l'empire des femmes avait souvent affaibli les rois de France, avait irrévocablement arrêté dans sa pensée qu'elles ne seraient à sa cour qu'un ornement, et il a tenu parole. Il s'était persuadé, je ne sais trop pourquoi, qu'en France, elles ont plus d'esprit que les hommes, du moins il le disait souvent, et que l'éducation qu'on leur donne les dispose à une certaine adresse dont il faut se défendre. Il les craignait donc un peu, et les tint à l'écart pour cette raison. Aussi l'a-t-on vu pousser jusqu'à la faiblesse la mauvaise humeur contre quelques-unes d'entre elles.

Il exila promptement madame de Staël dont il eut réellement peur, et un peu plus tard madame de Balbi qui se permit quelques légères plaisanteries sur son compte. Celle-ci avait parlé assez indiscrètement devant un homme de la société que je ne nommerai point, et qui rapporta très fidèlement ce qu'il avait entendu. Ce personnage était gentilhomme et chambellan, je ne le dis ici que pour prouver que l'empereur trouva, dans toutes les classes, des gens qui consentirent à le servir comme il voulait être servi.

Durant le cours de cet hiver, on commença à s'apercevoir des souffrances pénibles que madame Louis avait à supporter dans son intérieur. La tyrannie conjugale de Louis Bonaparte s'exerçait sur tout; son caractère, tout aussi despotique que celui de son frère, se faisait sentir dans le cercle de sa maison. Jusque-là, sa femme en dissimulait courageusement les excès; mais une circonstance particulière la força de dévoiler à sa mère une partie de ses peines.

Louis Bonaparte avait une fort mauvaise santé. Depuis son retour d'Égypte, il était rongé par un mal inconnu, se manifestant par de fréquentes attaques qui avaient particulièrement affaibli si bien ses jambes et ses mains, qu'il marchait avec quelque difficulté, et qu'il était gêné dans toutes les articulations. La médecine épuisa infructueusement pour lui toutes ses ressources. Corvisart, médecin de toute la famille, lui conseilla enfin de tenter un dernier essai, quelque dégoûtant qu'il fût[44]. Il supposa que, peut-être, une forte éruption appelée à la peau dégagerait l'âcreté cachée qui échappait à tant de remèdes. On se détermina donc à porter, sous le dais brodé qui couronnait le lit du prince Louis, les draps enlevés à un galeux de l'hôpital; et Son Altesse impériale fut obligée de s'en envelopper, et même de revêtir la chemise de ce malade. Louis, qui voulait cacher à tout le monde l'essai qu'il faisait, exigea que rien ne fût changé dans ses habitudes avec sa femme. Il était accoutumé à coucher dans la même chambre, sans occuper le même lit; il avait toujours voulu qu'elle passât les nuits près de lui, sur un petit lit dressé sous les mêmes rideaux. Il ordonna, très impérativement, que cet usage se continuât, ajoutant, dans sa dure et bizarre jalousie, qu'un mari ne devait jamais se départir des précautions qui l'empêchaient d'abandonner une femme à son inconstance naturelle. Madame Louis, malade elle-même, et malgré le dégoût naturel qu'elle éprouvait, se soumit, et garda le silence sur ce nouvel abus du pouvoir conjugal.

[Note 44: ][(retour) ] On lit dans le Mémorial de Sainte-Hélène: «Les belles Italiennes eurent beau déployer leurs grâces, je fus insensible à leurs séductions. Elles s'en dédommageaient avec ma suite. Une d'elles, la comtesse C..., laissa à Louis, lorsque nous passâmes à Brescia, un gage de ses faveurs dont il se souviendra longtemps.» (P. R.)

Cependant Corvisart qui la soignait, et qui était frappé de son changement, vint à l'interroger sur quelques particularités de sa vie intérieure, et obtint d'elle l'aveu de la bizarre fantaisie de son époux. Il crut devoir en instruire l'impératrice, et ne lui dissimula pas qu'il pensait que l'air de l'alcôve du prince Louis était, dans ce moment, fort malsain pour sa femme.