Madame Bonaparte en avertit sa fille, qui lui répondit qu'elle s'en était doutée, mais qui ne l'en conjura pas moins de ne se mêler aucunement de ce qui se passait entre elle et son mari. Puis, ne pouvant se contenir davantage alors, elle s'ouvrit à sa mère sur une foule de détails qui prouvèrent à quel point elle était opprimée, et le mérite du silence qu'elle avait gardé jusqu'alors. Madame Bonaparte en parla à l'empereur, qui aimait sa belle-fille, et qui montra à son frère son mécontentement. Mais Louis répondit froidement à tout que, si on voulait se mêler de son ménage, il s'éloignerait de la France, et l'empereur, qui n'eût point voulu d'éclat fâcheux dans sa famille, engagea madame Louis à la patience, embarrassé peut-être, comme les autres, de l'humeur bizarre et tenace de Louis. Heureusement pour sa femme, celui-ci renonça promptement au remède pénible qu'il avait voulu tenter, non sans lui en vouloir beaucoup de ce qu'elle n'avait pas mieux gardé son secret.

Si sa fille eût été plus heureuse, l'impératrice n'eût rien vu à cette époque qui dût troubler sa tranquillité. La famille Bonaparte, occupée de ses propres intérêts, ne pensait plus à la tourmenter; Joseph, absent, se voyait près de monter sur le trône de Naples; Lucien était pour toujours exilé de France; le jeune Jérôme croisait en mer sur nos côtes; madame Bacciochi régnait à Piombino; la princesse Borghèse, tour à tour livrée à des remèdes ou à ses plaisirs, ne se mêlait de rien. Madame Murat seule aurait pu causer quelque ombrage à sa belle-soeur; mais elle cherchait à faire aussi les affaires de son époux, et l'impératrice n'y mettait nulle opposition; car elle eût fort désiré que Murat obtînt quelque principauté qui l'éloignât de Paris.

Madame Murat employait toute son adresse, et même toutes les ressources de l'importunité m'avait montrée à M. de Rémusat me mettait alors dans quelques relations avec lui. Il ne venait point encore chez moi, mais je le rencontrais souvent, et partout il me distinguait plus que par le passé. Il ne laissait guère échapper une occasion de me dire du bien de mon mari, et, flattant le plus vif sentiment de mon coeur, et, s'il faut tout dire, aussi ma vanité, en paraissant rechercher mon entretien partout où nous nous trouvions, il me gagnait peu à peu, et affaiblissait mes préventions contre lui. Pourtant, il me troublait quelquefois par certaines paroles auxquelles je n'étais point préparée. Un jour, que je lui parlais de la conquête récente du royaume de Naples, et que j'osais lui témoigner que je me sentais émue de cette politique des détrônements, que nous paraissions adopter, il me répondit, de ce ton froid et arrêté qu'il sait si bien prendre quand il ne veut pas de réponse: «Madame, tout ceci ne sera achevé que lorsqu'il n'y aura plus un Bourbon sur un trône de l'Europe.» Ces mots me firent une sorte de mal. Je ne pensais guère alors à la famille de nos rois, il en faut convenir; mais, pourtant, quand j'entendais prononcer ce nom, il semblait que certains souvenirs de ma jeunesse réveillassent une émotion ancienne, plus endormie qu'effacée. Je ne pourrais aujourd'hui rendre compte de cette impression qu'en risquant d'être accusée d'une affectation absolument éloignée de mon caractère. On croirait que, me rappelant le temps où j'écris, je veux dès ce moment préparer mon retour aux opinions que chacun s'empresse maintenant d'étaler. Il n'en est rien pourtant. Alors j'admirais beaucoup l'empereur; je l'aimais encore, quoique je fusse moins entraînée vers lui; je le croyais nécessaire à la France; il m'en apparaissait le souverain devenu légitime; mais tout cela s'alliait à un tendre respect pour les héritiers et les parents de Louis XVI, et pour la race de Louis XIV, l'idole de mon imagination, sentiment qui me faisait souffrir, quand je voyais préparer pour eux de nouveaux malheurs, et quand j'entendais mal parler d'eux. Au reste, Bonaparte m'a souvent donné ce chagrin. Chez un homme qui ne jugeait que par le succès, Louis XVI devait être en faible estime. Il ne lui rendait nulle justice, et conservait sur lui tous les préjugés populaires enfantés par la Révolution. Quand sa conversation se tournait sur cet illustre et malheureux prince, autant que je le pouvais, je m'appliquais à la détourner.

Quoi qu'il en soit, telle était l'opinion de M. de Talleyrand alors; je saurai, peu à peu et quand il en sera temps, montrer comment les événements l'ont modifiée.

Nous vîmes, dans cet hiver, l'héritier du roi de Bavière venir orner notre cour. Il était jeune, sourd, assez peu aimable, mais fort poli, montrant d'ailleurs une grande déférence pour l'empereur. Il fut logé aux Tuileries; on lui donna deux chambellans et un écuyer pour son service, et on lui fit fort bien les honneurs de Paris.

Le 10 février, la liste des dames du palais fut augmentée des noms de madame Maret, à la demande de madame Murat, et de mesdames de Chevreuse, de Montmorency-Matignon, et de Mortemart.

M. de Talleyrand, ami intime de la duchesse de Luynes, obtint d'elle que sa belle-fille ferait partie de cette cour. Cette duchesse idolâtrait madame de Chevreuse[45]. Celle-ci avait des opinions assez arrêtées, et toutes en opposition avec ce qu'on exigeait d'elle.

[Note 45: ][(retour) ] Mademoiselle de Narbonne-Fritzlar. Son frère fut chambellan.

Bonaparte menaça, M. de Talleyrand négocia et, selon sa coutume, réussit. Madame de Chevreuse était jolie, quoique rousse[46], et spirituelle, mais gâtée à l'excès par sa famille, un peu volontaire, et tant soit peu fantasque. Sa santé était déjà fort délicate. L'empereur la cajola pour la consoler de la violence qu'il lui faisait. Quelquefois, il semblait qu'il en vînt à bout, et, dans d'autres moments, elle ne dissimulait point le retour de la mauvaise humeur. Par caractère, elle procurait à l'empereur un plaisir qu'une autre eût cherché à lui donner seulement par adresse: celui du combat et de la victoire. Car, comme il lui arrivait de s'amuser quelquefois des fêtes et des pompes de notre cour, quand elle y paraissait parée et gaie, l'empereur, qui aimait jusqu'au moindre succès, disait en riant: «J'ai surmonté l'aversion de madame de Chevreuse.» Au fond, je ne crois point qu'il y soit vraiment parvenu.

[Note 46: ][(retour) ] Madame de Chevreuse était rousse en effet, et l'empereur le lui reprochait un jour: «C'est possible, répondit-elle, mais aucun homme ne me l'avait encore dit.» (P. R.)