Madame de Montmorency, autrefois la baronne de Montmorency, aujourd'hui la duchesse, qui était en grande liaison avec M. de Talleyrand, fut déterminée par lui et aussi par le désir d'obtenir des bois considérables qui appartenaient à sa famille, et qui avaient été pris par le gouvernement pendant son émigration, sans être encore vendus.

Madame de Montmorency fut très bien à cette cour: sans hauteur, sans bassesse, paraissant s'y plaire, et n'affectant point de s'y trouver par contrainte[47]. Je crois qu'elle s'y amusait beaucoup; il ne serait pas impossible qu'elle l'eût regrettée. Son nom lui donnait là les avantages qu'il aura partout. L'empereur disait souvent qu'il n'estimait que la noblesse historique, mais aussi, celle-là, il la distinguait beaucoup.

[Note 47: ][(retour) ] Madame de Matignon, mère de la duchesse de Montmorency, était fille du baron de Breteuil, qui, rentré de l'émigration, a vécu paisiblement à Paris, où il est mort.

Ceci me rappelle un joli mot de Bonaparte. Lorsqu'il voulut recréer les titres, il décida d'un trait de plume que toutes les dames du palais seraient comtesses. Madame de Montmorency, qui n'avait nul besoin d'un titre, se voyant forcée d'en prendre un, lui demanda de porter celui de baronne qui allait si bien, disait-elle en riant, avec son nom.--«Cela ne se peut, lui répondit Bonaparte en riant aussi; vous n'êtes point, madame, assez bonne chrétienne.»

Quelques années après, l'empereur rendit à MM. de Montmorency et de Mortemart une grande partie de la fortune qu'ils avaient perdue. M. de Mortemart ayant refusé d'être écuyer, parce qu'il trouvait le métier trop pénible pour lui, fut fait gouverneur de Rambouillet. Nous avons vu M. le vicomte de Laval-Montmorency, père du vicomte Mathieu de Montmorency, chevalier d'honneur de Madame, gouverneur de Compiègne, et l'un des plus fervents admirateurs de Bonaparte.

Dès ce temps, on se pressait de plus en plus pour être de la cour de l'empereur, et surtout pour lui être présenté. Ses cercles devenaient fort brillants. L'ambition, la crainte, la vanité, le désir de s'amuser, de voir, de s'avancer, hâtaient les démarches d'une foule de gens, et le mélange des noms et des rangs se faisait de plus en plus. Nous vîmes entrer dans le gouvernement, au mois de mars de cette année, M. Molé, dernier héritier et descendant de Mathieu Molé. Il avait alors vingt-six ans. Né dans la Révolution, éprouvé par les malheurs qu'elle a causés, M. Molé, maître de sa jeunesse par la perte de son père, qui avait péri sous la tyrannie de Robespierre, avait employé sa liberté à des études graves et variées. Ses amis et ses parents le marièrent, à l'âge de dix-neuf ans, à mademoiselle de la Briche, héritière d'une fortune considérable, nièce de madame d'Houdetot, dont j'ai parlé souvent. M. Molé, naturellement sérieux, s'ennuya promptement de la vie du monde, et, n'étant point arrêté sur l'emploi de sa jeunesse, il cherchait à en tromper l'oisiveté par des compositions qu'il livrait à ses amis. Vers la fin de l'année 1805, il fit un petit ouvrage, extrêmement métaphysique, quelquefois un peu embrouillé, sur une théorie du pouvoir et de la volonté de l'homme. Ses amis, étonnés du genre de méditations qu'une pareille composition annonçait, lui conseillèrent de la faire imprimer. Sa jeune vanité y consentit volontiers. Son âge rendit le public indulgent pour cet ouvrage; on y remarquait de la profondeur et de l'esprit, mais, en même temps, on y démêla une certaine disposition à vanter le gouvernement despotique, qui donna à penser que l'auteur, en le publiant, avait quelque envie d'être distingué et de plaire à qui disposait alors de la destinée de tous. Soit que quelque chose de cette intention secrète fût, en effet, dans le plan de l'auteur, soit que, épouvanté des abus de la liberté en ne voyant, depuis qu'il était au monde, de repos pour la France que le jour où une volonté ferme s'était chargée de la gouverner, M. Molé livra son ouvrage au public. Il fit assez de bruit.

Au retour de Vienne, M. de Fontanes, qui aimait beaucoup M. Molé, lut cet ouvrage à Bonaparte, qui en fut frappé. Les opinions qu'il renfermait, l'esprit distingué qu'il annonçait, le beau nom de Molé, tout cela attira son attention. Il voulut voir l'auteur; il le caressa comme il savait faire, car il avait un grand art pour parler à la jeunesse la langue qui doit la séduire; il vint à bout de lui persuader qu'il fallait qu'il entrât dans les affaires, lui promettant de lui faire traverser vite une carrière brillante; et, peu de jours après cette entrevue, M. Molé fut mis au nombre des auditeurs attachés à la section de l'intérieur. Intimement lié d'amitié avec son cousin, M. d'Houdetot, petit-fils de celle que les Confessions de Jean-Jacques Rousseau ont à jamais rendue célèbre, M. Molé lui persuada d'entrer en même temps que lui dans la même carrière, et M. d'Houdetot fut attaché, comme auditeur, à la section de la marine. Son père avait un commandement dans les colonies et fut fait prisonnier par les Anglais, lors de la prise de la Martinique. Ayant passé dans l'île de France une partie de sa vie, il en avait ramené une fort belle femme et neuf enfants, dont cinq filles, toutes belles, qui sont établies à Paris, et dont quelques-unes sont mariées. Parmi elles, on remarque aujourd'hui madame de Barante[48], la plus belle femme de Paris en ce moment[49].

[Note 48: ][(retour) ] M. de Barante, directeur des impositions indirectes, ayant été préfet sous Bonaparte, grand ami de madame de Staël, fort partisan des idées libérales et homme d'esprit.

[Note 49: ][(retour) ] Mon père, très lié avec M. Molé, dès sa jeunesse et jusqu'à la mort de celui-ci, a écrit sur lui un grand nombre de pages soit en des articles publiés, soit en notes manuscrites. Voici ce qu'il pensait des premiers temps de sa carrière: «M. Molé, né en 1780, n'avait pas eu d'éducation. Quand il épousa, à dix-neuf ans au plus, Caroline de la Briche, il avait à peine eu le temps, en suivant des cours publics et en diversifiant des études superficielles, de combler les vides d'une ignorance dont il lui resta toujours quelque chose. Cependant, il était bien doué, son esprit était droit, facile, élégant, et il eut toujours au suprême degré l'art d'être en intelligence avec son interlocuteur. Il avait même, dans sa jeunesse, une tendance sérieuse, je dirais presque philosophique, qui s'est un peu évaporée depuis. Son ouvrage, Essai de morale et de politique, inspiré pour le fond et la forme des écrits de Bonald, est un assez mauvais livre que cependant je ne conçois pas qu'il ait pu faire, et qui atteste plus de réflexion et de style qu'il n'était capable d'en avoir à quarante ans. L'expérience, l'ambition, le monde, le goût du succès auprès des femmes ont fort modifié son esprit. Il y a perdu, mais il y a encore plus gagné. L'empereur le prit à gré. Molé conçut de bonne heure une assez grande idée de sa position. Il continua à garder ses apparences sérieuses, qui devenaient même raides et hautaines, excepté avec les gens à qui il voulait plaire, ce qu'il savait en perfection. C'est un des hommes qui ont le plus causé avec l'empereur; il est arrivé par là, il n'a même guère fait que cela dans son gouvernement.» M. Frédéric d'Houdetot, cousin issu de germain de madame Molé, a été plus tard préfet, puis député sous les divers régimes qui se sont succédé jusqu'à sa mort, arrivée sous le second empire. (P. R.)

Cette fusion, qui s'étendait avec tant de rapidité, jetait du repos dans la société, en y confondant les intérêts de chacun. M. Molé, par exemple, tenant de son côté à une nombreuse famille très distinguée, et par sa femme à des personnes d'un rang assez élevé, car les cousines de madame Molé étaient mesdames de Vintimille et de Fezensac, devint une sorte de lien entre l'empereur et une grande partie de la société. J'étais dans une intimité déjà ancienne avec cette famille; j'éprouvai du soulagement à la voir prendre sa part des nouvelles positions qui surgissaient pour qui voulait les saisir; je voyais les opinions s'affaiblir devant les intérêts, les partis s'effacer; l'ambition, le plaisir, le luxe rapprochaient tout le monde, et le blâme perdait tous les jours de son crédit. Que Bonaparte, si habile à gagner les individus, eût fait un pas de plus; qu'il n'eût pas voulu seulement gouverner par la force; qu'il eût favorisé cette détente des esprits qui demandaient le repos; enfin, après avoir conquis le présent, qu'il eût assuré l'avenir par des institutions solides et généreuses, parce qu'elles seraient devenues indépendantes de ses propres caprices; alors, il n'est presque pas douteux que ses victoires sur les souvenirs, les préventions et les regrets n'eussent été aussi durables qu'elles ont été éclatantes. Mais, il faut en convenir, la liberté, la vraie liberté manquait partout, et notre tort national a été de ne pas nous en être assez promptement aperçus. Je l'ai dit, l'empereur relevait les finances, encourageait le commerce, les sciences, les arts; on recherchait le mérite dans toutes les classes; mais c'était toujours, un peu, en les flétrissant toutes par la tache de l'esclavage. Voulant tout diriger, tout régler à son profit, il se présentait incessamment comme le but du mouvement général. On a raconté que, lorsqu'il partit pour la première campagne d'Italie, il dit à un journaliste de ses amis: «Songez, dans les récits de nos victoires, à ne parler que de moi, toujours moi, entendez-vous?» Ce moi fut l'éternel cri de sa toute personnelle ambition: «Ne citez que moi, ne chantez, ne louez, ne peignez que moi, disait-il aux orateurs, aux musiciens, aux poètes, aux peintres. Je vous achèterai ce que vous voudrez; mais il faut que vous soyez tous vendus;» et, malgré son désir de signaler son siècle par la réunion de tous les prodiges, il attacha au talent ce ver rongeur qui ruinait ses efforts et les nôtres, en absorbant journellement, et pied à pied, cette noble indépendance qui seule développe les élans de l'invention et du génie, dans quelque genre que ce soit.