CHAPITRE XVIII.

(1806.)

Liste civile de l'empereur.--Détails sur sa maison et sur ses dépenses.--Toilettes de l'impératrice et de madame Murat.--Louis Bonaparte.--Le prince Borghèse.--Les fêtes de la cour.--La famille de l'impératrice.--Mariage de la princesse Stéphanie.--Jalousie de l'impératrice.--Spectacles de la Malmaison.

Avant d'aller plus loin, il me semble qu'il ne sera pas sans intérêt que j'emploie quelques pages au détail de l'administration intérieure de ce qu'on appelait la maison de l'empereur. Quoique, aujourd'hui, ce qui concerne son personnel et sa cour soit encore plus effacé que tout le reste, cependant il est peut-être encore assez curieux de savoir comment il avait réglé minutieusement les dépenses et les mouvements de chacune des personnes qui vivaient et agissaient autour de lui. On le retrouve le même partout, et cette fidélité au système qu'il avait irrévocablement adopté, n'est pas une des circonstances les moins curieuses de sa conduite. Les détails que je vais donner appartiennent à plusieurs époques de son règne; cependant, dès cette année 1806, la règle qu'on suivit dans sa maison fut à peu près tracée d'une manière invariable, et les légères modifications qu'apportèrent certaines particularités plus ou moins importantes, n'en dérangèrent point, ou très peu, le plan général; c'est donc ce plan que je prendrai dans son ensemble, aidée de la mémoire très fidèle de M. de Rémusat, qui, pendant dix années, fut à portée de voir et de prendre part à tout ce dont je vais rendre compte dans ce chapitre[50].

[Note 50: ][(retour) ] Les détails auxquels ce chapitre est consacré paraîtront peut-être puérils; mais il importe, pour conserver le caractère de ces Mémoires, de n'en rien retrancher. De tels récits ont toujours été admis, et les plus célèbres historiens du xviie siècle nous ont fait pénétrer dans les choses les plus intimes, j'allais écrire infimes, de la vie journalière de Louis XIV et des principaux personnages de son temps. Il faut remarquer, d'ailleurs, que ma grand'mère devait être d'autant plus éblouie, au moment où elle écrivait, au souvenir de la magnificence de l'Empire, que, pendant les premières années de la Restauration, la France appauvrie, l'âge des princes, leurs goûts et leurs habitudes, donnaient à la cour un aspect de modestie qui faisait contraste avec le faste impérial. Ce faste a été tellement surpassé, depuis, que ce qui est décrit ici comme un grand luxe paraîtra peut-être de la simplicité à nos contemporains. (P. R.)

La liste civile de France se montait, sous Bonaparte, à la somme de vingt-cinq millions; plus, les bois et domaines de la couronne, qui rendaient trois millions, et la liste civile d'Italie, huit millions, dont il abandonna quatre au prince Eugène. En Piémont, soit en liste civile, soit en domaines, il touchait trois millions; quand le prince Borghèse en eut été nommé gouverneur, il en eut la moitié; enfin quatre millions, venant de Toscane, partagés aussi, par la suite, avec madame Bacciochi qui, plus tard, en fut grande-duchesse. Le revenu fixe de l'empereur a donc été de 35 500 000 francs.

Il avait mis à sa propre disposition la majeure partie des dépenses secrètes du ministère des relations extérieures, et la caisse des théâtres, composée d'une somme de dix-huit cent mille francs, dont il n'y avait guère que douze cent mille destinés par le budget annuel au soutien des théâtres. Le reste était employé, par lui, en gratifications à des acteurs[51], à des artistes, à des gens de lettres, ou même à des officiers de sa maison. Il disposait, de plus, de toute la caisse de la police, défalcation faite des dépenses de ce ministère; et cette caisse présentait annuellement une somme libre assez importante, parce qu'elle se composait du produit des jeux, qui montait à plus de quatre millions[52]; de l'intérêt que le ministère s'était réservé sur tous les journaux, ce qui devait produire près d'un million; et enfin du produit du droit de timbre à l'extraordinaire, pour les passeports et permis de port d'armes.

[Note 51: ][(retour) ] Sa fantaisie pour certains acteurs réglait ordinairement ces gratifications. Il a payé plusieurs fois les dettes de Talma, qu'il avait connu et qu'il aimait, et il lui accorda à la fois des sommes de vingt, trente ou quarante mille francs.

[Note 52: ][(retour) ] Le ministre Fouché a fait sa fortune avec ce produit des jeux. Ils ont rendu à Savary mille francs par jour.