Sans chercher à me faire valoir dans cette occasion plus que je ne le mérite, je puis cependant convenir que les circonstances s'arrangèrent alors de manière à permettre que je rendisse à la famille Polignac un service très réel, et il paraîtrait assez naturel qu'elle en eût conservé quelque souvenir. Cependant, depuis le retour du roi en France, j'ai été à portée de comprendre à quel point l'esprit de parti, et surtout dans les gens de cour, efface les sentiments qu'il réprouve, quelque justes qu'ils soient.
Après cet événement, madame de Polignac se crut obligée de me faire quelques visites; mais peu à peu, nos relations étant assez différentes, nous nous perdîmes de vue pendant les années qui s'écoulèrent, jusqu'à l'instant de la Restauration. À cette époque, le roi envoya le duc de Polignac à la Malmaison pour y remercier l'impératrice Joséphine, en son nom, du zèle qu'elle avait montré pour sauver les jours de M. le duc d'Enghien. M. de Polignac profita de cette occasion pour lui offrir en même temps l'expression de sa propre reconnaissance. L'impératrice, qui me conta cette visite, me dit que, sans doute, le duc passerait aussi chez moi, et, je le confesse, je m'attendais à quelque marque de son attention. Mais je n'en reçus aucune, et, comme il n'était pas dans mon caractère d'aller chercher à échauffer par des paroles une reconnaissance à laquelle je n'eusse attaché quelque prix que si elle eût été volontaire, je me tins paisible chez moi, sans essayer de rappeler un événement qu'on paraissait vouloir oublier. Un soir, le hasard me fit rencontrer madame de Polignac chez M. le duc d'Orléans. Ce prince recevait ce jour-là, chacun s'y faisait présenter, il y avait un monde énorme. Le Palais-Royal était décoré avec le plus grand luxe; toute la noblesse française s'y trouvait réunie, et les grands seigneurs et les gentilshommes à qui la Restauration semblait, au premier moment, rendre leurs droits, s'abordaient avec cette assurance et ces manières satisfaites et aisées que l'on reprend toujours avec le succès.
Au milieu de cette foule brillante, j'aperçus la duchesse de Polignac. Après une longue suite d'années, je la retrouvais remise à son rang, recevant toutes les félicitations qui lui étaient dues, environnée d'un monde qui se pressait autour d'elle; je me rappelais l'état où elle m'était apparue pour la première fois, ses larmes, son effroi, l'air dont elle m'avait abordé quand je la vis entrer dans ma chambre et tomber presque à mes genoux. Je me sentais émue de cette comparaison. Étant seulement à quelques pas d'elle, entraînée par un mouvement assez vif, qui tenait à l'intérêt qu'elle m'avait inspiré, je m'approchai d'elle et je lui adressai, d'un ton de voix réellement attendri, une sorte de compliment sur cette situation si différente où je la voyais dans cet instant. Je ne lui aurais demandé qu'un mot de souvenir qui eût répondu à l'émotion qu'elle me faisait éprouver. Cette émotion fut promptement glacée par l'air indifférent et gêné avec lequel elle reçut mes paroles. Elle ne me reconnut point, ou parut ne point me reconnaître; je dus me nommer; son embarras s'accrut. Dès que je m'en aperçus, je m'éloignai d'elle promptement, emportant une impression pénible, parce qu'elle refoulait vivement les réflexions que sa présence m'avait inspirées, et que j'avais cru d'abord qu'elle aurait faites avec le même attendrissement que moi.
La manière dont l'impératrice avait obtenu la grâce de M. de Polignac fit beaucoup de bruit à Paris, et devint une nouvelle occasion de célébrer sa bonté, à laquelle on rendait justice très généralement. Aussitôt, les femmes, les mères ou les soeurs des autres condamnés assiégèrent le palais de Saint-Cloud, et tâchèrent d'être admises en sa présence, pour parvenir aussi à l'attendrir. On s'adressa en même temps à sa fille, et l'une et l'autre obtinrent de l'empereur d'autres commutations de peine. Il s'apercevait des sombres couleurs que tant d'exécutions multipliées allaient jeter sur son avènement au trône, et se montrait accessible aux demandes qui lui étaient adressées. Ses soeurs, qui ne partageaient nullement la bienveillance publique qu'inspirait l'impératrice, jalouses d'en obtenir, s'il était possible, quelques marques pour elles-mêmes, firent avertir les femmes des condamnés qu'elles pouvaient aussi s'adresser à elles. Elles les conduisirent à Saint-Cloud dans leur voiture, avec une sorte d'apparat, pour solliciter la grâce de leurs époux. Ces démarches sur lesquelles l'empereur, je crois, avait été consulté d'avance, eurent quelque chose de moins naturel que celles de l'impératrice, parce qu'elles parurent trop bien concertées. Mais, enfin, elles servirent à conserver la vie à un certain nombre d'individus. Murat, qui, par sa conduite violente et son animadversion contre Moreau, avait excité une indignation universelle, voulut aussi se réhabiliter par une démarche de ce genre, et obtint la grâce du marquis de Rivière. Il apporta, en même temps, une lettre de Georges Cadoudal adressée à Bonaparte dont j'entendis la lecture. Cette lettre était ferme et belle, telle qu'un homme résigné à son sort peut l'écrire, quand il est animé par l'opinion, que les démarches qu'il a faites, et qui l'ont perdu, ont été dictées par des devoirs généreux et des résolutions invariablement prises. Bonaparte fut assez frappé de cette lettre, et montra encore du regret de ne pouvoir comprendre Georges dans ses actes de clémence.
Ce véritable chef de la conspiration mourut avec un froid courage. Sur les vingt condamnés, sept virent leur arrêt de mort changé en une détention plus ou moins prolongée. Voici leurs noms:
Le duc de Polignac.--Le marquis de Rivière.--Russillon.--Rochelle.--D'Hozier.--Lajollais.--Gaillard.
Les autres furent exécutés, et le général Moreau fut conduit à Bordeaux, pour être embarqué sur un vaisseau qui devait le mener aux États-Unis. Sa famille vendit ses biens par ordre; l'empereur en acheta une partie, et donna la terre de Gros-bois au maréchal Berthier.
Quelques jours après, on mit dans le Moniteur une protestation de Louis XVIII contre l'avènement de Napoléon. Cette protestation fut publiée le 1er juillet 1804, et produisit peu d'effet. La conspiration de Georges avait peut-être encore refroidi les sentiments, déjà si faibles, que l'on conservait à peine pour l'ancienne dynastie. Elle avait été, au fait, si mal ourdie, elle paraissait appuyée sur une telle ignorance de l'état intérieur de la France et des opinions qui la partageaient, les noms ou les caractères des conspirateurs excitaient si peu de confiance, et surtout on craignait si généralement les nouveaux troubles que de grands changements eussent entraînés, qu'en exceptant un certain nombre de gentilshommes, intéressés au retour d'un ordre de choses détruit, il n'y eut point en France de regrets de ce dénouement qui affermissait le système qu'on voyait s'établir. Soit par conviction, ou besoin de repos, ou soumission à la fortune imposante du nouveau chef de l'État, les adhésions à son élévation furent nombreuses, et la France prit, dès cette époque, une assiette paisible et ordonnée. Le découragement se mit dans les partis opposés, et, comme cela arrive communément, ce découragement fut suivi de tentatives secrètes que chacun des individus qui les composaient fit pour rattacher son existence aux chances qui s'ouvraient avec tant d'innovations. Gentilshommes et plébéiens, royalistes et libéraux, tous commencèrent leurs démarches pour être employés; les ambitions et les vanités éveillées sollicitèrent de tous côtés, et Bonaparte vit briguer l'honneur de le servir par ceux sur lesquels il aurait dû le moins compter.
Cependant, il ne se pressa pas dans son choix, et il attendit longtemps, afin d'entretenir les espérances et d'augmenter le nombre des aspirants. Pendant ce répit, je quittai la cour pour aller respirer à la campagne; je demeurai un mois dans la vallée de Montmorency chez madame d'Houdetot, dont j'ai déjà parlé; la vie douce que j'y menai me reposa des émotions pénibles que je venais d'éprouver presque sans interruption. J'avais besoin de cette retraite; ma santé qui, depuis, a toujours été plus ou moins faible, commençait à s'altérer; elle me donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions nouvelles que je recevais, par les découvertes que je faisais peu à peu et sur les choses en général, et sur quelques personnages en particulier. Le voile doré dont Bonaparte disait que les yeux sont couverts dans la jeunesse commençait pour moi à perdre de son éclat, et je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins souffrir, jusqu'à ce que l'expérience en ait amorti les premiers effets.