[Note 59: ][(retour) ] Mesdames Savary et Maret ont dépensé pour leur toilette de cinquante à soixante mille francs par an.

Sa fille était mise aussi avec une grande richesse, c'était le ton de cette cour; mais elle avait de l'ordre et de l'économie, et ne paraissait pas prendre plaisir à se parer. Madame Murat et la princesse Borghèse y mettaient toute leur vanité. Leurs habits de cour coûtaient habituellement de dix à quinze mille francs; elles finirent par les surcharger de perles fines et même de diamants qui les rendaient sans prix.

Avec cet extrême luxe, le goût remarquable qui dirigeait l'impératrice, la richesse des costumes des hommes, on comprend que la cour devait être fort brillante. On peut dire qu'à certains jours, elle offrait un coup d'oeil qui éblouissait. Les étrangers en furent souvent frappés.

À dater de cette année (1806), l'empereur imagina de donner, de temps à autre, de grands concerts dans la salle dite des Maréchaux. Cette salle, décorée de leurs portraits qui y sont, je crois, encore, était éclairée d'un nombre infini de bougies. On invitait tout ce qui tenait au gouvernement, et les personnes présentées. Cela faisait bien, environ, de quatre à cinq cents personnes. Après avoir parcouru les salons où se tenait tout ce monde, Bonaparte passait dans cette salle; il était placé au fond, l'impératrice à sa gauche, ainsi que les princesses de sa famille, dans la plus éclatante parure, sa mère à sa droite, belle encore et avec l'air fort noble; ses frères costumés richement, les princes étrangers et les grands dignitaires assis. Derrière, les grands officiers, les chambellans, tout le service dans leurs uniformes brodés. À droite et à gauche, sur le retour et en deux rangs, la dame d'honneur, la dame d'atours, les dames du palais, presque toutes jeunes, la plupart jolies et parfaitement mises[60]; ensuite, un nombre infini de femmes, étrangères et françaises, toutes mises avec le plus grand luxe; derrière ces deux rangs de femmes assises, les hommes debout: ambassadeurs, ministres, maréchaux, sénateurs, généraux, etc. et toujours les costumes très brillants. En face du rang impérial se plaçaient les musiciens; et, dès que l'empereur était assis, on exécutait la meilleure musique, qui, à la vérité, quoiqu'il se fît un grand silence, n'était guère écoutée. Quand le concert était fini, au milieu de ce carré qui demeurait vide, les meilleurs danseurs et danseuses de l'Opéra, très élégamment vêtus, formaient des ballets charmants. Cette partie de la fête amusait tout le monde, même l'empereur. M. de Rémusat était chargé d'en régler l'ordonnance, et ce n'était pas une petite affaire; car l'empereur était difficile et minutieux sur tout.

[Note 60: ][(retour) ] Un habit de cour nous coûtait au moins cinquante louis, et nous en changions fort souvent. Le plus ordinairement, cet habit était brodé en or ou en argent, et garni de nacre. On portait beaucoup de diamants en guirlandes, bandeaux et épis.

M. de Talleyrand disait quelquefois à mon mari: «Je vous plains, car vous êtes chargé d'amuser l'inamusable.» Ce divertissement et le concert ne duraient pas plus d'une heure et demie. Ensuite, on allait souper dans la galerie de Diane, et là, la beauté de la galerie, l'éclat des lustres, la somptuosité des tables, le luxe de l'argenterie et des cristaux joint à celui des convives, donnaient à ce repas quelque chose qui, réellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fées. Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d'aisance qui ne doit pas se trouver dans une cour, mais cette sécurité que chacun aurait pu y apporter, si le pouvoir qui présidait à tout cela eût voulu joindre un peu de bienveillance à la majesté dont il était environné. Mais on le craignait partout, et, dans une fête comme ailleurs, on démêlait toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu'il aimait à inspirer.

J'ai parlé tout à l'heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci fit venir à Paris, dès les premières années de son élévation, quatre neveux et une nièce qu'elle avait à la Martinique. C'étaient MM. et mademoiselle de Tascher. On plaça les jeunes gens dans le service, et la jeune personne fut logée aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de beauté; mais le changement de climat altéra sa santé, ce qui la mit hors d'état de se marier comme l'eût voulu l'empereur. Il pensa d'abord à elle pour épouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un temps, à un prince de la maison d'Espagne. Enfin, on l'a mariée au fils du duc de ***, dont toute la famille était belge. Ce mariage, fort désiré par cette famille qui en espérait de grands avantages, a mal réussi. Les deux époux ne se sont jamais convenu. Leur mésintelligence les a séparés d'abord sans éclat. Après le divorce, les de ***, trompés dans leur ambition, ont alors paru mécontents de cette alliance, et, depuis le retour du roi, le mariage a été complètement cassé. Madame de *** vit aujourd'hui à Paris très obscurément. L'aîné de ses frères, après avoir demeuré deux ou trois ans en France, sans se laisser éblouir de l'honneur d'avoir une tante impératrice, ennuyé de la représentation de la cour, sans goût pour le service militaire, atteint du regret de son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans les colonies. Il y porta de l'argent, et, sans doute, en y menant une vie paisible, il se sera depuis, plus d'une fois, applaudi de ce philosophique départ.

Un autre frère fut attaché à Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne à son service militaire. Il a épousé mademoiselle Clary, fille d'un négociant de Marseille, nièce de madame Joseph Bonaparte[61]. Un troisième frère fut marié à la fille de la princesse de la Leyen. Il est en Allemagne avec elle. Le quatrième frère était infirme, il demeurait avec sa soeur; je ne sais ce qu'il est devenu.

[Note 61: ][(retour) ] Je crois qu'il a péri dans la campagne de 1814.

Les Beauharnais ont aussi profité de l'élévation de madame Bonaparte, et ne cessaient de se presser autour d'elle. J'ai dit comme elle avait marié la fille du marquis de Beauharnais à M. de la Valette. Le marquis fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd'hui. Le comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des romans[62], avait épousé en premières noces mademoiselle de Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, après la mort de sa mère, auprès d'une vieille tante religieuse. Le comte de Beauharnais, s'étant remarié, ne paraissait guère songer à cette jeune fille. Bonaparte le fit sénateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la jeune Stéphanie, la ramena tout à coup de Languedoc; elle avait alors quatorze ou quinze ans. Il la présenta à madame Bonaparte, qui la trouva jolie, et fine dans toutes ses manières. Elle la fit entrer dans la pension de madame Campan, d'où elle sortit en 1806, pour être tout à coup adoptée par l'empereur, déclarée princesse impériale, et mariée, peu après, au prince héréditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept ans, une figure agréable, de l'esprit naturel, de la gaieté, même un peu d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli teint, des yeux bleus animés, et des cheveux d'un beau blond.