[Note 62: ][(retour) ] C'était celle sur qui le poète Lebrun fit autrefois cette maligne épigramme:

Églé, belle et poète, a deux petits travers:

Elle fait son visage et ne fait point ses vers.

Le prince de Bade ne tarda point à devenir amoureux d'elle; mais, d'abord, il ne fut guère aimé. Il était jeune mais très gros, d'une figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gêné dans toute son allure et s'endormait un peu partout. La jeune Stéphanie, vive, piquante, éblouie d'ailleurs de son sort, fière de l'adoption de l'empereur, qu'elle regardait alors comme le premier souverain du monde, avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d'honneur en lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses idées sur ce mariage; elle montrait une grande soumission à le faire, quand on voudrait; mais elle répondait toujours que la fille de Napoléon aurait pu épouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanité, accompagnée de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans donnaient de la grâce, ne déplut point à l'empereur, et finit par l'amuser. Il prit un peu plus à gré sa fille adoptive qu'il ne l'eût fallu, et, précisément au moment de la marier, il devint assez publiquement amoureux d'elle. Cette conquête acheva de tourner la tête à la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine à l'égard de son futur époux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire[63].

[Note 63: ][(retour) ] Voici le décret, rendu le 3 mars 1806, par lequel l'empereur assignait un rang considérable à cette jeune femme: «Notre intention étant que la princesse Stéphanie Napoléon notre fille, jouisse de toutes les prérogatives dues à son rang: Dans tous les cercles, fêtes, et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas où nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite de Sa Majesté l'impératrice.» Le lendemain, 4 mars, le mariage était annoncé au Sénat en ces termes: «Sénateurs, voulant donner une preuve de l'affection que nous avons pour la princesse Stéphanie Beauharnais, nièce de notre épouse bien-aimée, nous l'avons fiancée avec le prince Charles, prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable, dans cette circonstance, d'adopter ladite princesse Stéphanie Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l'amitié qui nous lie depuis plusieurs années à l'électeur de Bade, nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les sujets de l'électeur. Les qualités distinguées du prince Charles de Bade, et l'affection particulière qu'il nous a montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas devoir tarder davantage à vous donner connaissance d'une alliance qui nous est très agréable.» (P. R.)

Aussitôt que l'empereur eut annoncé au Sénat la nouvelle de ce mariage, la jeune Stéphanie fut logée aux Tuileries, dans un appartement particulier; elle y reçut les députations des corps de l'État. Dans celle du Sénat, on avait nommé M. de Beauharnais, son père, dont la situation se trouvait assez bizarre. Elle reçut tous ces compliments sans embarras, et répondit à tous fort bien.

Devenue fille du souverain, et d'ailleurs très en faveur, l'empereur ordonna qu'elle passât partout immédiatement après l'impératrice, prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d'en éprouver un déplaisir extrême. Elle la haïssait cordialement, et son orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur, déterminé à s'égayer de tout ce qu'elle disait. L'impératrice devint assez mécontente de cette nouvelle fantaisie de son époux. Elle parla sérieusement à sa nièce, et lui montra le tort qu'elle se ferait, si elle ne résistait avec évidence aux efforts que tentait Bonaparte pour achever de la séduire. Mademoiselle de Beauharnais écouta les conseils de sa tante avec quelque docilité; elle la fit confidente des entreprises, quelquefois un peu vives, de son père adoptif, et promit de se conduire avec réserve. Ces confidences renouvelèrent les anciens démêlés du ménage impérial. Bonaparte, toujours le même, ne dissimula point à sa femme son penchant, et, trop sûr de son pouvoir, il trouvait assez mauvais que le prince de Bade pût s'aviser de se blesser de ce qui se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d'un éclat, et le nombre des regards attachés sur les différends de tant de personnages en vue, le rendirent plus prudent. D'un autre côté, la jeune fille, qui ne voulait que s'amuser, montra plus de résistance qu'on ne l'avait cru d'abord. Mais elle haïssait alors franchement son époux. Le soir de son mariage, il fut impossible de la déterminer à le recevoir dans son appartement. Peu de temps après, la cour alla à Saint-Cloud, le jeune ménage aussi; et rien ne pouvait décider la princesse à permettre à son mari d'approcher d'elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa chambre, priant, pressant avec instance, et s'endormant ensuite sans avoir rien obtenu. Il se plaignait à l'impératrice, qui grondait sa nièce. L'empereur la soutenait, et reprenait toutes ses espérances. Tout cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l'empereur le sentit; au bout de quelque temps, distrait par la gravité de ses affaires, fatigué des importunités de sa femme, frappé du mécontentement du jeune prince, et persuadé qu'il avait affaire à une jeune personne qui ne voulait se donner avec lui que le plaisir d'un peu de coquetterie, il consentit au départ du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui répandit beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principauté de Bade comme une terre d'exil. Arrivée dans ses États, elle y fut reçue assez froidement par le prince régnant; elle vécut longtemps en mauvaise intelligence avec son époux. On fut obligé d'envoyer de France des négociateurs secrets pour lui faire comprendre l'importance qu'il y avait pour elle à devenir la mère d'un prince, héréditaire à son tour. Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de résistance, ne lui témoignait guère de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les rendre tous deux malheureux. Il n'en fut pas ainsi cependant, et nous verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les années plus de raison, prit enfin l'attitude qu'elle devait avoir, et, par sa bonne conduite, vint à bout de regagner l'affection du prince, et de jouir des avantages d'une union qu'elle avait d'abord si singulièrement méconnue[64].

[Note 64: ][(retour) ] Le prince de Bade est frère de l'impératrice de Russie.

Je n'ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu'on se donnait quelquefois à cette cour, il faut compter ceux de la comédie, qu'on jouait à la Malmaison. Cela avait été assez fréquent dans la première année du consulat. Le prince Eugène et sa soeur avaient de vrais talents, et cela les amusait beaucoup. À cette époque, Bonaparte s'intéressait assez à ces représentations, données devant une assemblée peu nombreuse. On bâtit une jolie salle à la Malmaison, et nous y jouâmes plusieurs fois. Mais, peu à peu, le rang où la famille se trouva montée ne permit plus guère ce genre de plaisir, et on finit par ne se le permettre qu'à certaines occasions, comme à la fête de l'impératrice. Quand l'empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, où nous jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde, et la Malmaison fut illuminée d'une manière charmante. C'était quelque chose d'imposant que de paraître en scène devant un pareil auditoire; mais l'empereur se montra assez bien disposé. Nous jouâmes bien; madame Louis eut et devait avoir un grand succès; les couplets étaient jolis, les louanges assez délicates, la soirée réussit parfaitement[65].

[Note 65: ][(retour) ] Cette représentation pourrait bien avoir été donnée un peu plus tard que cela n'est dit ici. Du moins, quand Barré, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes du temps, firent jouer devant le public de Paris la pièce dont il s'agit, ils l'appelèrent la Colonne de Rosbach. Ils semblaient l'avoir faite en l'honneur de la campagne d'Iéna. Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail, transporter leur à-propos de la guerre de 1805 à la campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes n'y regardent de si près. Ce qui est certain, c'est que le rôle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand'mère le raconte. Les princesses étaient ses filles, ou ses nièces. Cette Alsacienne se montrait pleine d'enthousiasme pour l'empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse mémoire de mon père ne lui permettait pas d'oublier, et que je retiens après lui:

Air: J'ai vu partout dans mes voyages.

Ce qui dans le jour m'intéresse,

La nuit occupe mon repos.

Ainsi donc je rêve sans cesse

À la gloire de mon héros.

Les songes, dit-on, sont des fables,

Mais, quand c'est de lui qu'il s'agit,

J'en fais que l'on trouve incroyables,

Et sa valeur les accomplit.

On peut trouver dans les Mémoires de Bourrienne des détails sur les représentations de la Malmaison. Le vaudeville était fort à la mode à cette cour. C'était toute la littérature de la jeunesse de beaucoup de personnages du temps.

(P. R.)

Il était assez curieux de voir de quel ton chacun se disait le soir: «L'empereur a ri, l'empereur a applaudi...» et comme nous nous en félicitions! Moi, particulièrement, qui ne l'abordais plus qu'avec une certaine réserve, je me retrouvai tout à coup dans une meilleure position vis-à-vis de lui, par la manière dont j'avais rempli le rôle d'une vieille paysanne qui rêvait toujours que son héros ferait des choses incroyables, et qui voyait les événements surpasser ce qu'elle avait rêvé. Après le spectacle, il me fit quelques compliments; nous avions tous joué de coeur, et il semblait un peu ému. Quand il m'arrivait de le voir ainsi, saisi comme à l'improviste par une sorte de détente et d'attendrissement, il me prenait des envies de lui dire: «Eh bien, laissez-vous faire et consentez quelquefois à sentir et à penser comme un autre.» J'éprouvais, dans ces occasions trop rares, un vrai soulagement; il semblait qu'une espérance nouvelle vînt tout à coup se raviver en moi. Ah! que les grands sont facilement maîtres de nous, et par combien peu de frais ils pourraient se faire aimer!

Peut-être cette réflexion m'est-elle déjà échappée; mais je l'ai faite si souvent pendant douze années de ma vie, elle me presse encore tellement aujourd'hui, quand j'interroge mes souvenirs, qu'il n'est pas extraordinaire qu'elle m'échappe plus d'une fois.