À l'époque où les Martyrs parurent, une manière de conspiration royaliste éclata en Bretagne.

Un des cousins de M. de Chateaubriand, convaincu d'y avoir trempé, fut conduit à Paris, jugé et condamné à mort. J'étais liée avec des amis intimes de M. de Chateaubriand; ils me l'amenèrent, et m'engagèrent, de concert avec lui, à solliciter, par le moyen de l'impératrice, la grâce de son parent. Je lui demandai de me donner une lettre pour l'empereur; il s'y refusa, en me montrant une grande répugnance, mais il consentit à écrire à madame Bonaparte. Il me donna, en même temps, un exemplaire des Martyrs, espérant que Bonaparte parcourrait le livre et s'adoucirait en faveur de l'auteur. Comme je n'étais pas sûre que ce motif suffît pour apaiser l'empereur, je répondis à M. de Chateaubriand que je lui conseillais d'essayer de plusieurs moyens à la fois. «Vous êtes parent, lui dis-je, de M. de Malesherbes; c'est un nom qu'on peut prononcer devant qui que ce soit avec la certitude d'obtenir égard et respect[73]. Essayons de le faire valoir, et appuyez-vous sur lui en écrivant à l'impératrice.»

[Note 73: ][(retour) ] Bonaparte a rendu à madame de Montboissier, émigrée rentrée, une partie de ses biens, par la raison qu'elle était fille de M. de Malesherbes.

M. de Chateaubriand me causa une vive surprise en repoussant ce conseil. Il me laissa entrevoir que son amour-propre serait blessé s'il n'obtenait pas personnellement ce qu'il demandait. Son orgueil d'auteur l'emportait visiblement sur le reste, et voulait arriver jusqu'à l'empereur. Il n'écrivit donc pas précisément ce que j'aurais voulu; je ne laissai pas de porter sa lettre. Je l'appuyai de mon mieux, je parlai même à l'empereur, et je saisis un bon moment pour lui lire quelques pages des Martyrs; enfin je rappelai M. de Malesherbes.

«Vous êtes un avocat qui ne manque point d'habileté,» me dit l'empereur, «mais vous savez mal toute cette affaire. J'ai besoin de faire un exemple en Bretagne; il tombera sur un homme assez peu intéressant; car le parent de M. de Chateaubriand a une médiocre réputation. Je sais, à n'en pouvoir douter, qu'au fond son cousin ne s'en soucie guère, et ce qui me le prouve même, c'est la nature des démarches qu'il vous fait faire. Il a l'enfantillage de ne point m'écrire, à moi; sa lettre à l'impératrice est sèche et un peu hautaine; il voudrait m'imposer l'importance de son talent. Je lui réponds par celle de ma politique, et, en conscience, cela ne doit point l'humilier. J'ai besoin de faire un exemple en Bretagne, pour éviter une foule de petites persécutions politiques. Ceci donnera à M. de Chateaubriand l'occasion d'écrire quelques pages pathétiques qu'il lira dans le faubourg Saint-Germain. Les belles dames pleureront, et vous verrez que cela le consolera.»

Il était impossible d'ébranler une volonté exprimée d'une manière qui vous déjouait ainsi. Tout ce que l'impératrice et moi nous tentâmes fut inutile, et la condamnation fut exécutée. Le jour même, je reçus un petit billet de M. de Chateaubriand, qui, malgré moi, me rappela les paroles de Bonaparte. Il m'écrivait qu'il avait cru devoir assister à la mort de son parent, et qu'il avait frissonné en voyant des chiens se désaltérer, après, dans son sang. Tout le billet était écrit sur ce ton. J'étais émue, il me glaça; je ne sais si c'est moi ou lui qu'il faut accuser. Peu de jours après, M. de Chateaubriand, en grand deuil, ne paraissait point fort affligé, mais son irritation contre l'empereur s'était fortement accrue.

Cet événement me mit en relation avec lui. Ses ouvrages me plaisaient, sa présence troubla mon goût pour eux. Il était, et il est encore, fort gâté par une partie de la société, surtout par les femmes. Il impose à qui le fréquente un assez grand embarras, parce qu'on voit promptement qu'on n'a rien à lui apprendre sur ce qu'il vaut. Partout il prend la première place, s'y trouve à l'aise, et alors devient assez aimable. Mais ses paroles, qui annoncent une imagination vive, découvrent en même temps un fonds de sécheresse de coeur, et une personnalité peu ou point dissimulée. Ses ouvrages sont religieux, ses paroles n'indiquent pas toujours de saintes convictions. Il est sérieux quand il écrit; il manque de gravité dans son attitude. Sa figure est belle, sa taille un peu contrefaite, et il est minutieux et affecté dans sa toilette. Il paraîtrait que ce qu'il aime le mieux de l'amour, c'est ce qu'on appelle communément les bonnes fortunes. L'évidence est ce qu'il préfère à tout, il a des adeptes plutôt que des amis; enfin j'ai conclu de tout ce que j'ai vu qu'il valait mieux le lire que le connaître. Plus tard, je raconterai ce qui lui arriva au sujet des prix décennaux.

J'ai à peine vu madame de Staël, mais j'ai été entourée de personnes qui l'ont beaucoup connue. Ma mère et quelques-unes de mes parentes la fréquentèrent dans sa jeunesse, et m'ont souvent raconté que, dès ses premières années, elle annonça un caractère qui devait la placer en dehors de presque toutes les habitudes sociales. À l'âge de quinze ans, son esprit dévorait déjà les lectures les plus abstraites, les ouvrages les plus passionnés. Le fameux Franclieu de Genève, la trouvant un jour avec un volume de J.-J. Rousseau dans les mains, et entourée de livres de tout genre, dit à sa mère, madame Necker: «Prenez-y garde, vous rendrez votre fille folle, ou imbécile.» Ce jugement sévère ne se réalisa sur aucun des deux points; on peut dire cependant qu'il y a bien eu quelque sorte d'égarement de l'esprit dans la manière dont madame de Staël a entendu son métier de femme au milieu du monde. Entourée chez son père d'un cercle composé de ce que la ville offrait d'hommes célèbres dans tous les genres, excitée par les conversations qu'elle entendait, et par sa propre nature, ses facultés intellectuelles se développèrent à l'excès peut-être. Elle prit le goût de cette brillante controverse qu'elle a tant pratiquée depuis, et où elle se montra si piquante et si distinguée. C'était une personne animée jusqu'à l'agitation, parfaitement vraie et naturelle, qui sentait avec force et exprimait avec feu. Tourmentée par une imagination qui la consumait, trop ardente à l'éclat et au succès, gênée par les lois de la société qui contiennent les femmes dans un cercle borné, elle brava tout, surmonta tout, et souffrit beaucoup de cette lutte orageuse entre le démon qui la poussait, et les convenances qui ne purent la retenir.

Elle eut le malheur d'être excessivement laide et de s'en affliger, car il semblait qu'elle portât au dedans d'elle le besoin de tous les succès. Avec un visage passable, peut-être eût-elle été plus heureuse, parce qu'elle eût été plus calme. Il y avait dans son âme trop d'habitudes passionnées pour qu'elle n'ait pas beaucoup aimé, trop d'imagination dans son esprit pour qu'elle n'ait pas cru souvent qu'elle aimait. La célébrité qu'elle acquit lui attira des hommages, sa vanité s'en réjouit. Quoiqu'elle eût un grand fonds de bonté, elle a excité la haine et l'envie; elle effrayait les femmes, elle blessait une foule d'hommes auxquels elle se croyait supérieure. Cependant quelques amis lui sont demeurés fidèles, et son dévouement, à elle, était toujours complet.

Quand Bonaparte parvint au consulat, on sait quelle célébrité madame de Staël avait déjà acquise par ses opinions, sa conduite et ses ouvrages. Un personnage tel que Bonaparte excita la curiosité, et d'abord un peu l'enthousiasme, d'une femme si éveillée sur tout ce qui était remarquable. Elle se passionna pour lui, le chercha, le poursuivit partout. Elle crut que le concours heureux de tant de qualités distinguées, de tant de circonstances favorables, devaient chez lui tourner au profit de la liberté, son idole favorite; mais elle effaroucha promptement Bonaparte, qui ne voulait être ni observé ni deviné. Madame de Staël, après l'avoir inquiété, lui déplut. Il reçut ses avances froidement; il la déconcerta par des paroles fermes et quelquefois sèches. Il blessa quelques-unes de ses opinions; une sorte de défiance s'établit entre eux, et, comme ils étaient tous deux passionnés, cette défiance ne tarda point à se changer en haine.