À Paris, madame de Staël recevait beaucoup de monde, on traitait chez elle avec liberté toutes les questions politiques. Louis Bonaparte, fort jeune, la visitait quelquefois, et prenait plaisir à sa conversation; son frère s'en inquiéta, lui défendit cette société, et le fit surveiller. On y voyait des gens de lettres, des publicistes, des hommes de la Révolution, des grands seigneurs. «Cette femme, disait le premier consul, apprend à penser à ceux qui ne s'en aviseraient point, ou qui l'avaient oublié.» Et cela était assez vrai. La publication de certains ouvrages de M. Necker acheva de l'irriter; il la bannit de France, et se fit un tort réel par cet acte de persécution si arbitraire. Bien plus, comme rien n'échauffe comme une première injustice, il poursuivit même les personnes qui crurent devoir lui rendre des soins dans son exil. Ses ouvrages, à l'exception de ses romans, furent tronqués en paraissant en France; tous les journaux eurent l'ordre d'en dire du mal; on s'acharna sur elle sans aucune générosité. Tandis qu'elle était repoussée de son pays, les étrangers l'accueillaient avec distinction. Son talent se fortifia des traverses de sa vie, et parvint à un degré d'élévation que beaucoup d'hommes lui auraient envié. Si madame de Staël avait su réunir à la bonté de son coeur, à l'éclat, je dirais presque de son génie, les avantages d'une vie tranquille, elle eût évité la plupart de ses malheurs, et saisi de son vivant le rang distingué qu'on ne pourra lui refuser longtemps parmi les écrivains de son siècle. Il y a dans ses ouvrages des aperçus élevés, forts et utiles, une chaleur qui vient de l'âme, une vivacité d'imagination quelquefois excessive; elle manque de clarté et de goût. En lisant ses écrits, on voit qu'ils sont les résultats d'une nature agitée que l'ordre et la régularité fatiguaient un peu. Sa vie ne fut point précisément celle d'une femme, et ne pouvait pas être celle d'un homme; le repos lui a manqué; c'est une privation sans remède pour le bonheur, et même pour le talent.
Après la première Restauration, madame de Staël est rentrée en France, au comble de la joie de se retrouver dans sa patrie, et d'y apercevoir l'aurore du régime constitutionnel qu'elle avait tant souhaité. Le retour de Bonaparte la frappa de terreur. Elle se vit errante encore une fois, mais son exil ne dura que cent jours. Elle reparut avec le roi; elle était heureuse, elle venait de marier sa fille au duc de Broglie, qui unit à la considération de son nom celle que doit obtenir un esprit sage et distingué; la libération de la France la satisfaisait; ses amis l'entouraient, le monde se pressait autour d'elle. Ce fut à ce moment que la mort la frappa, à l'âge de cinquante ans[74]. Le dernier ouvrage qu'elle n'avait point terminé, et qu'on a publié depuis sa mort, la fait connaître entièrement[75]. Cet ouvrage peint de même aussi le temps où elle a vécu, et donne une idée nette et juste du siècle qui l'a enfantée, qui pouvait seul la produire, et dont elle n'est pas un des moindres résultats.
J'ai quelquefois entendu Bonaparte parler de madame de Staël. La haine qu'il lui portait était bien un peu fondée sur cette sorte de jalousie que lui inspiraient toutes les supériorités dont il ne pouvait se rendre le maître, et ses discours étaient souvent d'une amertume qui la grandissait malgré lui, en le rapetissant lui-même pour ceux qui l'écoutaient dans la plénitude de leur raison.
[Note 74: ][(retour) ] En 1817.
[Note 75: ][(retour) ] Considérations sur la Révolution française (P. R.)
Tandis que madame de Staël pouvait se plaindre si justement des poursuites dont elle fut l'objet, il est une autre femme assurément très inférieure, et moins célèbre, qui n'eut qu'à se louer de la protection que l'empereur lui accorda. Ce fut madame de Genlis. À la vérité, il ne trouva chez elle ni talent ni opinions qui lui fussent contraires. Elle avait aimé et exalté la Révolution; elle sut profiter de toutes ses libertés. Devenue vieille, un peu prude et dévote, elle s'attacha à l'ordre, et manifesta par cette raison, ou sous ce prétexte, une profonde admiration pour Bonaparte. Il en fut flatté; il lui donna une pension, et l'autorisa à une sorte de correspondance avec lui, dans laquelle elle l'avertissait de ce qu'elle lui croyait utile, et lui apprenait de l'ancien régime ce qu'il voulait savoir. Elle aimait et protégeait M. Fiévée, alors fort jeune écrivain; elle le fit entrer dans cette correspondance, et ce fut ainsi qu'il s'établit entre lui et Bonaparte cette sorte de relation dont il s'est vanté depuis. Tout en tirant parti des admirations de madame de Genlis, Bonaparte la jugeait assez bien. Il s'exprima une fois sur elle, devant moi, d'une manière fort piquante, en disant à propos de cette espèce de pruderie qui se fait remarquer dans tous ses ouvrages: «Quand madame de Genlis veut définir la vertu, elle en parle toujours comme d'une découverte.»
La Restauration n'a point rétabli de relations entre madame de Genlis et la maison d'Orléans. M. le duc d'Orléans n'a voulu la voir qu'une fois. Il s'est contenté de lui continuer la pension de l'empereur.
Ces deux femmes ne furent pas les seules qui publièrent des ouvrages sous le règne de Bonaparte. J'en pourrais citer quelques-unes, à la tête desquelles il faudrait mettre madame Cottin, si distinguée par la chaleur d'une imagination passionnée qui se communiquait à son style; madame de Flahault, qui épousa, au commencement de ce siècle, M. de Souza, alors ambassadeur du Portugal, et qui a composé de jolis romans. Il en est d'autres encore dont on trouvera les noms dans tous les journaux du temps. Les romans se sont multipliés en France depuis trente ans, et, par leur lecture seule, on peut assez bien saisir la marche qu'a suivie l'esprit français depuis la Révolution. Le désordre des premières années de cette révolution détournèrent d'abord l'esprit de foules ces jouissances auxquelles il ne prend intérêt que lorsqu'il est en repos. La jeunesse manqua communément d'éducation, les dissidences des partis détruisirent l'opinion publique. Dans le moment où ce grand régulateur avait entièrement disparu, la médiocrité put se montrer sans inquiétude; on risqua toute espèce d'essais en littérature, et les conceptions de l'imagination, toujours plus faciles à proportion qu'elles sont plus bizarres, se publièrent très impunément. Les âmes, échauffées par les événements, se livraient à une exaltation qu'on retrouvait surtout dans l'invention des fables et dans le style de nos romans. La liberté, qui manquait aux hommes, peut seule développer, avec grandeur et profit pour le génie, les émotions que nos grands orages politiques leur avaient fait éprouver. Mais, dans tout les temps, sous tous les règnes, les femmes peuvent parler et écrire sur l'amour, et chez elles la disposition générale tourna au profit des ouvrages de ce genre. Ce n'était plus l'élégance régulière de madame de la Fayette, la recherche spirituelle et fine de madame Riccoboni; on ne s'amusa plus à décrire les usages des cours, les habitudes d'un état de société à peu près détruit; mais on représenta des scènes fortes, des sentiments passionnés, la nature humaine aux prises avec des situations un peu désordonnées. On dévoila souvent le coeur dans ces fables animées, et quelques hommes même, pour donner le change à leurs sensations actives et contenues, se livrèrent aussi à ce genre de composition.
Au reste, il y a quelque chose de vrai et de naturel dans le ton des ouvrages publiés depuis l'époque dont nous parlons, et, même dans les romans, l'exaltation a plutôt trop de force que d'affectation. Du moins, elle n'est point, en général, déviée par un goût faux. L'égarement de notre Révolution a ébranlé la société française; plus tard cette société n'a pu se reformer sur les mêmes errements. Chacun des individus qui la composaient s'est non seulement déplacé, mais a même entièrement changé. Les usages purement de convention ont à peu près disparu, et les relations, les discours, les écrits, les tableaux se sont ressentis de cette différence. On a donc cherché des émotions plus fortes et plus vraies, parce que le malheur développe l'habitude des sensations profondes. Bonaparte ne fit rien reculer, mais il comprima. Le retour d'un ordre régulier dans le gouvernement ramena celui de ce que M. de Fontanes appelait les bonnes lettres. On sentit que le bon goût, la décence, la mesure devaient entrer pour quelque France, les modèles passés dont on cherchait à ne point s'écarter, firent que tout ce qu'on produisit fut en général marqué au coin de l'élégance et de la correction. Tous ceux qui se mêlaient d'écrire écrivaient à peu près bien; mais on se tenait dans une prudente médiocrité, car c'est toujours la force de la pensée qui fait la première qualité du génie, et, quand la pensée se trouve restreinte, on se borne à perfectionner la rédaction. On mit donc toute sa conscience à faire le mieux possible ce qui était permis; de là cette teinte uniforme qui me semble répandue sur la plupart des ouvrages du commencement de ce siècle. Mais, aujourd'hui, la liberté qu'on vient d'obtenir pouvant s'étendre sur tous les points à la fois, ces mêmes progrès de rédaction ne seront point inutiles, et nous avons légué à nos enfants des habitudes de perfectionnement d'exécution, dont l'essor du génie s'enrichira à son tour.
J'ai dit toutefois que, la force nous étant défendue, du moins le naturel nous resta, et, en effet, on le retrouve dans la plupart des productions littéraires de notre temps. Le théâtre, qui craignit de représenter les vices ou les ridicules de chaque classe parce que toutes les classes étaient recréées nouvellement par Bonaparte et qu'il fallait partout respecter son ouvrage, se débarrassa de l'afféterie des temps qui avaient précédé la Révolution. À la tête de nos auteurs comiques, il faut placer Picard, qui souvent, avec originalité et gaieté, a donné l'idée des moeurs et des usages de Paris sous le gouvernement du Directoire; après lui, Duval et quelques auteurs de jolis opéras-comiques. Nous avons vu naître et mourir des poètes distingués: Legouvé, qui avait débuté par la Mort d'Abel, qui fit, depuis la Mort d'Henri IV, et composa de jolies poésies fugitives; Arnault, auteur de Marius à Minturnes; Raynouard, qui eut un grand succès dans les Templiers; Lemercier, qui débuta par Agamemnon, le meilleur de ses ouvrages; Chénier, dont le talent porta une empreinte trop révolutionnaire, mais qui montra quelque connaissance du tragique.