Viennent ensuite une foule de poètes[76], tous plus ou moins élèves de M. Delille, et qui, ayant appris de lui la facilité de rimer élégamment, célébrèrent les charmes de la campagne, des plaisirs simples et du repos, au bruit du canon que Bonaparte faisait résonner d'un bout à l'autre de l'Europe. Je ne m'engagerai point dans une longue nomenclature qu'on pourra trouver partout. Il se fit de bonnes traductions. On écrivit peu d'histoires; les temps étaient arrivés où il eût fallu les tracer fortement, et personne ne s'en fût avisé. On était heureusement dégoûté de ce ton léger et moqueur de la philosophie du dernier siècle, qui, renversant toutes les croyances à l'aide du ridicule, parvint à flétrir les choses les plus sérieuses de la vie, et fit un dogme intolérant et railleur de l'irréligion. L'expérience du malheur commençait à repousser l'impiété; l'esprit des hommes se sentait attiré vers une meilleure route; il l'a toujours suivie, quoique un peu lentement[77].
[Note 76: ][(retour) ] Tels que Esménard, Parseval-Grandmaison, Luce de Lancival, Campenon, Michaud, etc.
[Note 77: ][(retour) ] Voici ce que pensait mon père de ce chapitre d'histoire littéraire: «Les jugements de ma mère sur la littérature et sur les arts pourront paraître un peu incohérents. C'est, en effet, sous ce rapport qu'il lui restait le plus de ce que j'oserais appeler les préjugés de son éducation. Elle avait une admiration de parti pris pour Louis XIV, avec des aspirations politiques qui seraient insensées, si le gouvernement de Louis XIV était le modèle du gouvernement. De même, elle s'était attachée à la régularité un peu froide et factice de la littérature de ce règne, au point d'en faire le signe et le caractère de la beauté; et cependant, ce qu'elle aimait le mieux quand sa conscience classique n'était pas avertie, c'étaient les choses fortes et vives, naturelles et inattendues. Elle avait, toute jeune, préféré Rousseau à tout. Dès qu'elle eut entrevu la lumière politique, elle s'enthousiasma pour madame de Staël; les nouveautés de Chateaubriand l'avaient séduite. Elle a vu poindre l'aurore du mouvement romantique; elle était passionnée pour les romans de Walter Scott, pour la Parisina et le Childe Harold de Byron, et pour les tragédies de Schiller. Cependant elle paraît penser que la littérature du temps de la Révolution a été désordonnée, applaudir au retour, aux progrès, sous l'Empire, des formes du style correct et de la composition décente, et croire foncièrement, comme tout son temps au reste, qu'elle avait assisté à une renaissance des arts du meilleur aloi.
»Ce qu'elle dit de Chateaubriand est un peu sec. Elle ne parle pas assez du goût qu'elle avait pour son talent et qui était assez vif. Il est vrai que son rôle et ses écrits, de 1815 à 1820, lui déplurent beaucoup, et, comme son caractère ne lui avait jamais agréé, elle se laissait aller à quelque sévérité à son égard. Elle l'avait attiré chez elle, de loin en loin, sous l'Empire. Elle aimait qu'il eût l'air de l'apprécier. Il est cependant vrai que sa manière sèche et pincée ne lui allait pas; et cette manière, il ne la quittait que pour prendre un certain laisser aller moqueur et dégoûté, insouciant, voltairien, qu'il n'eut jamais avec elle, et qui ne lui aurait pas convenu davantage. C'est sous ce dernier aspect de sans façon et d'artiste un peu débraillé que le présentait une partie de la société qui l'avait assez connu, et notamment Molé, qui avait eu avec lui quelque camaraderie. Dans ce qu'on pourrait appeler la société du faubourg Saint-Honoré, on jugeait Chateaubriand sévèrement. Ma mère avait vécu loin de madame de Staël; elle avait contre elle les préventions de son éducation et de sa société. Elle n'en entendit guère parler à gens qui l'eussent connue qu'à M. de Talleyrand, qui s'en moquait, et qui était mal pour elle. Comme nos impressions sont beaucoup moins indépendantes de nos opinions qu'il ne le faudrait, celles de ma mère l'empêchèrent d'abord de sentir aussi vivement l'esprit et le talent de madame de Staël qu'elle ne l'aurait dû avec sa propre nature. Ce n'est pas qu'elle n'aimât Corinne et Delphine; mais elle craignait de les aimer, et ce n'était jamais qu'avec des scrupules et des restrictions qu'on se laissait aller, du temps de sa jeunesse, à l'admiration d'ouvrages où l'on croyait entrevoir quelque influence de la philosophie ou de la Révolution. Tout cela était fort changé en 1818. Il y a cependant des traces marquées de l'ancienne manière dont ma mère la jugeait dans ce qu'elle dit ici de sa personne, et même de ses écrits. Je ne puis m'empêcher de sourire un peu quand je la vois donner le repos comme une des conditions du talent. C'est bien là une idée du xviie siècle, ou plutôt de la manière dont les rhéteurs du temps nous faisaient juger le xviie siècle.»
(P. R.)
Les arts, qui n'ont pas tant besoin de liberté que les lettres, n'ont pas cessé de faire des progrès. Mais j'ai déjà dit ailleurs qu'ils ont eu pourtant leur part de la gêne générale. Parmi nos plus fameux peintres, on a compté David, qui malheureusement flétrit sa réputation en se livrant aux plus dégoûtants égarements de l'enivrement révolutionnaire. Après avoir refusé en 1792 de peindre Louis XVI, parce que, disait-il, il ne voulait point que son pinceau retraçât les traits d'un tyran, il se soumit de fort bonne grâce devant Bonaparte, et le représenta sous toutes les formes. Viennent ensuite: Gérard, qui a l'ait tant de portraits historiques, une immortelle Bataille d'Austerlitz, et tout à l'heure une Entrée de Henri IV à Paris, qui a remué toutes les émotions vraiment françaises; Girodet, si recommandable par la pureté de son dessin et la hardiesse de ses conceptions; Gros, peintre éminemment dramatique; Guérin, dont le pinceau ébranle toutes les facultés sensibles de l'âme; Isabey, si habile et si spirituel dans ses miniatures; une foule d'autres encore, dans tous les genres.
L'empereur les protégea tous. La peinture se saisit des sujets qui pouvaient animer ses pinceaux; l'argent fut prodigué aux artistes. La Révolution les avait placés dans la société; ils y occupèrent un rang agréable et quelquefois utile; ils dirigèrent la marche élégante du luxe; et, en même temps, s'animant sur les parties poétiques de notre Révolution et du règne impérial, ils les exploitèrent à leur profit. Bonaparte pouvait bien glacer l'expression des pensées fortes, mais il excitait les imaginations, et cela suffit à la plupart des poètes, et à tous les peintres.
Les progrès des sciences ne furent nullement interrompus. Celles-ci n'inspirent aucune défiance, et sont utiles à tous les gouvernements. L'Institut de France compte des hommes fort distingués. Bonaparte les caressa tous; il en enrichit quelques-uns; il les décora même de ses nouvelles dignités. Il en fit entrer dans son Sénat. Il me semble que c'était faire honneur à ce corps, et que cette idée avait de la grandeur. Les savants n'ont, au reste, pas montré sous son règne plus d'indépendance que les autres classes. Le seul Lagrange, que Bonaparte fit aussi sénateur, vécut cependant assez loin de lui; mais MM. de Laplace, Lacépède, Monge, Berthollet, Cuvier et quelques autres acceptèrent ses faveurs avec empressement, et les payèrent d'une admiration soutenue.
Par une sorte de conscience, je ne terminerai point ce chapitre sans dire un mot d'un grand nombre de musiciens qui ont aussi fait honneur à leur art. La musique s'est fort perfectionnée en France. Bonaparte avait pour l'école italienne un goût particulier. Les dépenses qu'il put faire et qu'il fit pour la transporter en France, nous furent utiles, quoiqu'il mît bien encore quelque chose de sa fantaisie dans la distribution de ses faveurs. Par exemple, il repoussa toujours Cherubini, parce que celui-ci, mécontent une fois d'une critique de Bonaparte, qui n'était encore que général, lui avait répondu un peu brusquement, «qu'on pouvait être habile sur le champ de bataille et ne point se connaître en harmonie». Il avait pris en gré Lesueur[78]. Il s'emporta au moment de la distribution des prix décennaux, parce que l'Institut ne proclama point ce compositeur, comme ayant mérité le prix. Mais, en général, il protégea fortement cet art. Je l'ai vu recevoir à la Malmaison le vieux Grétry, et le traiter avec une distinction remarquable.
Grétry, Dalayrac, Méhul, Berton, Lesueur, Spontini, d'autres encore se distinguèrent sous l'Empire et reçurent des récompenses pour leurs ouvrages[79].
[Note 78: ][(retour) ] Auteur des opéras des Bardes et de Trajan.
[Note 79: ][(retour) ] Il est fort regrettable que ma grand'mère, qui était bonne musicienne et qui faisait de jolies romances, n'ait point donné plus de développement à son jugement sur les musiciens de son temps. Pour l'empereur, je trouve dans sa correspondance des lettres intéressantes à ce sujet. Les voici:
«Monsieur Fouché, je vous prie de me faire connaître ce que c'est qu'une pièce de Don Juan qu'on veut donner à l'Opéra, et pour laquelle on m'a demandé l'autorisation de la dépense. Je désire connaître votre opinion sur cette pièce sous le point de vue de l'esprit public.--Bologne, 4 messidor an XIII (23 juin 1805).»
Ludwigsburg, 12 vendémiaire an XIV (4 octobre 1805)
«Mon frère, je pars cette nuit. Les événements vont devenir tous les jours plus intéressants. Il suffit que vous fassiez mettre dans le Moniteur que l'empereur se porte bien, qu'il était encore vendredi, 12 vendémiaire, à Ludwigsburg, que la jonction de l'année avec les Bavarois est faite. J'ai entendu hier au théâtre de cette cour l'opéra allemand de Don Juan; j'imagine que la musique de cet opéra est la même que celle de l'opéra qu'on donne à Paris; elle m'a paru fort bonne.» Le même jour il écrivait au ministre de l'intérieur:
«Monsieur Champagny, je suis ici à la cour de Wurtemberg, et, tout en faisant la guerre, j'y ai entendu hier de très bonne musique. Le chant allemand m'a paru cependant un peu baroque. La réserve marche-t-elle? Où en est la conscription de l'an XIV?» (P. R.)