La principauté de Lucques fut augmentée de quelques pays détachés du royaume d'Italie, et payait pour cela une redevance de 200 000 francs de rente[13], destinés encore aux récompenses accordées aux militaires.
[Note 13: ][(retour) ] Toutes ces rentes ou redevances faisaient partie, avec les contributions levées pendant la guerre, de ce qu'on appelait le domaine extraordinaire.
Une partie des biens nationaux situés dans les duchés de Parme et de Plaisance, fut réservée pour la même destination.
J'ai cru pouvoir rapporter presque entièrement le texte de ces différents décrets, qui me paraît digne de remarque. Cet acte contribua à donner encore une idée de la prépondérance que Bonaparte voulait que l'empire français conservât sur les parties de l'Europe que ses victoires lui soumettaient peu à peu, et aussi de celle qu'il se réservait personnellement. On peut conclure de ces nouvelles déterminations, que l'inquiétude qu'elles durent exciter en Europe ne permit pas de croire que la paix dût être de longue durée. Enfin, on peut encore, après cette lecture, s'expliquer pourquoi l'Italie, qui a montré tant d'empressement à saisir l'indépendance que semblait lui faire espérer l'unité de gouvernement qu'on lui offrait, se vit bientôt déçue de son espérance par cet état secondaire dans lequel la tenait le lien qui la soumettait à l'empereur. Quelque soin que prît le prince Eugène, quelque douce et équitable que fût son administration, les Italiens ne tardèrent point à s'apercevoir que la conquête les avait rangés sous un maître qui usait pour lui seul des ressources qu'offraient leurs belles contrées. Ils entretenaient chez eux, et à leurs frais, une armée étrangère. On retirait le plus clair de leurs revenus pour enrichir des Français. Dans tout ce qu'on exigeait d'eux, on avait bien moins égard à leurs intérêts qu'à l'avantage du grand empire, avantage qui bientôt fut concentré dans le succès des projets ambitieux d'un seul homme qui, sans réserve, arracha à l'Italie tous les sacrifices qu'il n'eût pas tout à fait osé imposer à la France. Souvent le vice-roi réclama quelque adoucissement pour les Italiens, mais rarement il fut écouté. Cependant ils surent, pendant un temps, démêler le caractère particulier du prince Eugène, et le séparer des mesures rigoureuses qu'il était forcé d'exécuter; ils lui surent gré de ce qu'il tentait, et de ce qu'il souhaitait de faire, jusqu'à ce qu'à la fin, les ordres comme les besoins de Bonaparte devenant de plus en plus impérieux, ce peuple trop opprimé n'eut plus la force de demeurer équitable, et enveloppa tous les Français, le prince Eugène en tête, dans l'animadversion qu'il vouait à l'empereur.
J'ai entendu le vice-roi lui-même, qui a fidèlement servi Bonaparte, sans avoir d'illusion sur son compte, dire à sa mère devant moi que l'empereur, jaloux de l'affection qu'il avait su s'acquérir, lui avait, exprès, imposé des mesures inutiles et oppressives, pour aliéner cette bonne disposition des Italiens, qu'il redoutait.
La vice-reine contribua aussi à gagner d'abord les coeurs à son époux. Belle, très bonne, pieuse et bienfaisante, elle plaisait à tout ce qui l'approchait. Elle imposait à Bonaparte par un air fort digne et assez froid. Il n'aimait pas à l'entendre louer. Elle a passé bien peu de temps à Paris.
Un assez grand nombre d'articles de ces décrets sont plus tard demeurés sans exécution. D'autres circonstances ont amené d'autres volontés; des passions nouvelles ont enfanté des fantaisies; des défiances subites ont changé quelques déterminations. Le gouvernement de Bonaparte sur bien des points ressemblait à ce palais du Corps législatif où se tient aujourd'hui la Chambre des députés: Sans rien déranger de l'ancien bâtiment, on s'est contenté, pour le rendre plus imposant, d'y adosser une façade qui, en effet, vue du côté de l'eau, a quelque grandeur; mais, en tournant alentour, on ne trouve plus derrière rien qui se rapporte au plan de ce seul côté. De même, en système politique, législatif, ou d'administration, bien souvent Bonaparte n'a élevé que des façades.
À la suite de toutes ces communications, le Sénat ne manqua point de voter des remerciements à l'empereur, et des députations furent envoyées à la nouvelle reine de Naples qui les reçut avec sa simplicité accoutumée, et aux deux princesses. Murat était déjà parti pour prendre possession de son duché. Les journaux ne manquèrent pas de nous dire qu'il y avait été reçu avec acclamations. De même, les journaux rendaient un compte pareil de la joie des Napolitains; mais les lettres particulières mandaient qu'on était obligé de continuer la guerre, et que la Calabre offrirait une longue résistance. Joseph a toujours eu de la douceur dans le caractère et nulle part il ne s'est fait haïr personnellement; mais il manque d'habileté, et partout on l'a toujours vu au-dessous de la situation dans laquelle on le plaçait. À la vérité, le métier des rois créés par Bonaparte a toujours été assez difficile.
Après avoir réglé ces grands intérêts, l'empereur passa à des occupations d'un genre plus gai. Le 7 avril, on fit aux Tuileries les fiançailles du jeune ménage dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. Cette cérémonie eut lieu le soir dans la galerie de Diane; la cour était nombreuse et brillante; la nouvelle mariée, vêtue d'une robe brodée d'argent et garnie de roses. Ses témoins furent: MM. de Talleyrand, de Champagny et de Ségur; ceux du prince: le prince héréditaire de Bavière, le grand chambellan de l'électeur de Bade, et le baron de Dalberg, ministre plénipotentiaire de Bade[14].
[Note 14: ][(retour) ] Il est neveu du prince primat archichancelier de l'empire germanique.