Le lendemain soir, on fit le mariage en grande cérémonie; les Tuileries furent illuminées. On tira un feu d'artifice sur la place Louis XV, appelée alors place de la Concorde.

La cour semblait avoir, malgré son luxe ordinaire, réservé pour ce jour une pompe toute particulière. L'impératrice, vêtue d'une robe entièrement brodée de plusieurs ors, avait sur sa tête, outre sa couronne impériale, pour un million de perles; la princesse Borghèse, tous les diamants de la maison Borghèse joints aux siens, qui étaient sans prix. Madame Murat était parée de mille rubis; madame Louis, toute couverte de turquoises enrichies de diamants; la nouvelle reine de Naples bien maigre, bien chétive, mais presque courbée sous le poids de pierres précieuses. Je me souviens que, pour ma part, et je n'avais pas coutume de me montrer une des plus brillantes de la cour, je portais un habit de cour que j'avais fait faire pour cette cérémonie[15]. Il était de crêpe rose, tout pailleté d'argent et garni entièrement d'une guirlande de jasmins. J'avais couronné ma tête de jasmins mêlés avec des épis de diamants. Mon écrin se montait à la valeur de quarante à cinquante mille francs, et se trouvait fort au-dessous de ceux d'une grande partie de nos dames[16].

[Note 15: ][(retour) ] Il m'avait coûté soixante louis.

[Note 16: ][(retour) ] Madame Duroc a eu pour plus de cent mille écus de diamants, mesdames Maret et Savary, pour cinquante et peut-être davantage, la maréchale Ney, cent mille francs, etc.

La princesse Stéphanie avait reçu de son époux, et plus encore de l'empereur, des présents magnifiques. Elle portait sur sa tête un bandeau de diamants, surmonté de fleurs d'oranger. Son habit était de tulle blanc, étoilé d'argent, et garni aussi de fleurs d'oranger. Elle fut à l'autel de fort bonne grâce, y fit ses révérences de manière à charmer l'empereur et tout le monde. Son père, mêlé à la foule des sénateurs, laissait échapper des larmes. Il me parut, tout le temps que dura cette cérémonie, dans une bien étrange position; ses émotions devaient être assez compliquées. On lui conféra l'ordre de Bade.

Ce fut le cardinal légat, Caprara, qui fit le mariage. Après la cérémonie, on remonta de la chapelle dans les grands appartements, comme on en était descendu; c'est-à-dire les princes et princesses ouvrant la marche, l'impératrice suivie de toutes ses dames, le prince de Bade marchant à ses côtés, et l'empereur donnant la main à la mariée. Il portait son costume de grande cérémonie; j'ai déjà dit qu'il lui allait bien. Rien ne manquait à la pompe de cette marche qu'un peu plus de lenteur. Bonaparte voulait toujours marcher vite, ce qui nous pressait un peu plus qu'il n'eût fallu.

Des pages portaient les manteaux des princesses, des reines et de l'impératrice. Quant à nous, il nous fallait toujours renoncer à déployer les nôtres, ce qui aurait fort embelli notre costume. Nous étions obligées de les porter sur un bras, parce que leur extrême longueur eût beaucoup trop retardé la marche précipitée de l'empereur. C'était un usage trop habituel et qui manquait de dignité dans les cérémonies, que d'entendre les chambellans qui le précédaient, en marchant sur nos talons, répéter à demi-voix et sans interruption ces paroles: «Allons, allons, mesdames, avancez donc.» La comtesse d'Arberg, qui avait été à la cour de l'archiduchesse des Pays-Bas, et qui était accoutumée à l'étiquette allemande, prenait toujours ce brusque avertissement avec un chagrin qui nous faisait rire, nous qui nous y étions accoutumées. Elle disait assez plaisamment qu'on devrait nous appeler les postillons du palais, et qu'il eût mieux valu nous revêtir d'une jupe courte que de ce long manteau devenu inutile. Une autre personne que cette coutume impatientait beaucoup, c'était M. de Talleyrand, qui devait, en qualité de grand chambellan, précéder toujours l'empereur, et qui, vu la faiblesse de ses jambes, avait peine à marcher, même lentement; les aides de camp s'amusaient assez de son embarras.

Quant à l'impératrice, c'était un des articles sur lesquels elle ne cédait point à la volonté de son époux. Comme elle marchait de fort bonne grâce, et qu'elle ne voulait perdre aucun de ses avantages, rien ne pouvait la hâter, et c'était derrière elle que commençait la presse.

Je me rappelle qu'au moment de partir pour la chapelle, l'empereur, très peu habitué à donner la main à une femme, éprouva un petit embarras, ne sachant si c'était la droite ou la gauche qu'il devait offrir à la jeune princesse; ce fut elle qui fut obligée de se déterminer.

On tint ce jour-là grand cercle dans les appartements; il y eut un concert et un ballet suivis d'un souper, le tout tel que je l'ai déjà décrit. La reine de Naples ayant dû passer après l'impératrice, Bonaparte mit sa fille adoptive à sa droite, avant sa mère. Madame Murat eut encore ce soir-là le très grand chagrin de ne passer aux portes qu'après la jeune princesse de Bade.