Le lendemain, la cour partit pour la Malmaison, et, peu de jours après, se fixa à Saint-Cloud, où se passa tout ce que j'ai raconté plus haut. On revint à Paris le 20, pour assister à une fête magnifique, donnée en réjouissance du mariage.

L'empereur, voulant faire voir sa cour à la ville de Paris, permit qu'on invitât un nombre considérable de femmes et d'hommes pris dans toutes les classes. Les appartements étaient remplis d'une foule énorme[17]. On fit deux quadrilles; l'un, conduit par madame Louis Bonaparte, exécuta des pas de danse dans la salle des Maréchaux; je faisais partie de celui-là. Seize dames vêtues de blanc, couronnées de fleurs de couleurs différentes, quatre par quatre, les robes garnies en fleurs, et des épis en diamants sur la tête, dansèrent avec seize hommes, portant l'habit, fermé par devant, en satin blanc, et des écharpes assorties aux couleurs des fleurs de leur dame. Quand nous eûmes fini notre ballet, l'empereur et sa famille passèrent dans la galerie de Diane, où madame Murat conduisait un autre quadrille de femmes et d'hommes vêtus à l'espagnole, avec des toques et des plumes. Ensuite, on permit à tout le monde de danser; la cour et la ville se mêlèrent. On distribua un nombre infini de glaces et de rafraîchissements. L'empereur repartit pour Saint-Cloud, après être demeuré une heure, et avoir parlé à beaucoup de monde; c'est-à-dire demandé à chacun, ou chacune, son nom. On dansa, après son départ, jusqu'au lendemain matin.

[Note 17: ][(retour) ] Il y avait à ce bal deux mille cinq cents personnes. Le souper fut servi dans la salle du conseil d'État.

Peut-être me suis-je trop arrêtée sur ces détails, mais il me semble qu'ils me reposent des graves récits que j'ai à faire, dont ma plume féminine est quelquefois un peu fatiguée.

Tout en faisant et défaisant des rois, selon l'expression de M. de Fontanes[18], en mariant sa fille adoptive et se livrant aux distractions dont j'ai parlé, l'empereur, très assidu au conseil d'État, y pressait le travail et envoyait journellement au Corps législatif un nombre infini de lois. Le conseiller d'État Treilhard y porta le code de procédure terminé cette année; on détermina nombre de règlements relatifs au commerce, et la session se termina par un budget qui laissa une grande idée de la situation florissante de nos finances. On ne demandait pas un sol de plus à la nation, on montrait une quantité de travaux faits et à faire, une armée formidable bien entendue, et seulement une dette fixe de quarante-huit millions; des pensions pour trente-cinq, et cela opposé à huit cents millions de revenu.

[Note 18: ][(retour) ] Discours du président du Corps législatif de cette année.

Cependant, tout augmentait le ressentiment de l'empereur contre le gouvernement anglais. Le ministère qui, en changeant d'individus, n'avait point changé d'intentions à notre égard, déclara la guerre au roi de Prusse, pour le punir de la neutralité qu'il avait gardée pendant la dernière guerre, et de la possession du Hanovre qu'il venait de prendre.

Un long article de politique européenne fut, tout à coup, inséré dans le Moniteur. L'auteur de cet article cherchait à démontrer que l'Angleterre, par cette rupture, hâterait le système qui devait tendre à lui fermer les ports du Nord, tandis que ceux du Midi lui étaient déjà interdits, et qu'elle allait resserrer les liens de la France avec le continent. De là, on s'étendait sur la situation de la Hollande. Le grand pensionnaire Schimmelpenninck, disait-on, est devenu aveugle. Que vont faire les Hollandais? On sait que l'empereur n'avait donné aucune attache directe aux derniers changements faits à l'organisation de ce pays, et qu'il dit, à cette occasion, «que la prospérité et la liberté des nations ne pouvaient être garanties que par deux systèmes de gouvernement, celui d'une monarchie constitutionnelle, ou la république constituée selon la théorie de la liberté. En Hollande, le grand pensionnaire a une forte influence sur le choix des représentants du Corps législatif, c'est un vice fondamental dans la constitution. Cependant il n'appartient pas à toutes les nations de pouvoir, sans danger, laisser au public le choix de ses représentants, et, lorsqu'on peut craindre les effets de l'assemblée du peuple en comices, alors on a recours aux principes d'une bonne et sage monarchie. C'est peut-être ce qui arrivera aux Hollandais. C'est à eux à connaître leur situation, et à choisir entre les deux systèmes celui qui est le plus propre à asseoir sur de solides bases la prospérité et la liberté publiques.» Ces paroles annonçaient assez ce qu'on préparait pour la Hollande. Ensuite, on nous exposait les avantages que l'occupation des duchés de Clèves et de Berg par un Français procurerait à la France, nos relations avec la Hollande, devenant par là plus commodes, et tous les pays qui se trouvent sur la rive droite du Rhin, étant occupés par quelque allié de la famille impériale.

Le prince de Neuchatel allait fermer le commerce de la Suisse aux Anglais[19].

[Note 19: ][(retour) ] La ville de Bâle, effrayée des menaces du gouvernement français, rompit tout commerce avec les Anglais. La reine d'Étrurie, mal assurée dans ses États, en fit autant.