Bonaparte répondit qu'en effet cette monarchie serait utile au système général de l'Europe, qu'en détruisant ses propres inquiétudes, elle lui permettrait de livrer aux Hollandais des places importantes que, jusque-là, il avait cru devoir garder; et, se tournant vers son frère, il lui recommanda les peuples qu'il lui confiait. Cette scène fut fort bien jouée. Louis répondit convenablement. L'audience finie, comme au temps de Louis XIV, lors de l'acceptation de la succession d'Espagne, on ouvrit les battants des portes, et on annonça à la cour assemblée le nouveau roi de Hollande.
Aussitôt, l'archichancelier porta au Sénat, selon la coutume, le nouveau message impérial avec le discours d'usage.
L'empereur garantissait à son frère l'intégrité de ses États; sa descendance devait lui succéder, mais la couronne de France et celle de Hollande ne pouvaient jamais être réunies sur la même tête. En cas de minorité, la régence appartenait à la reine, et, à son défaut, l'empereur des Français, en sa qualité de chef perpétuel de la famille impériale, devait nommer le régent, qu'il choisirait parmi les princes de la famille royale ou parmi les nationaux.
Le roi de Hollande demeurait connétable de l'Empire. Un vice-connétable serait créé, s'il plaisait à l'empereur.
Ce message annonçait encore au Sénat que Son Altesse Sérénissime l'archichancelier de l'empire germanique avait demandé au pape que le cardinal Fesch fût désigné comme son coadjuteur et successeur; que Sa Sainteté avait donné avis de cette demande à l'empereur, qui l'approuvait.
«Enfin, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo, étant un sujet de litige entre les cours de Naples et de Rome, pour terminer ces difficultés, nous réservant d'indemniser ces cours, nous les érigeons, disait le décret, en duchés et fiefs immédiats de l'Empire, et nous les donnons à notre grand chambellan Talleyrand, et à notre cousin le maréchal Bernadotte, pour les récompenser des services qu'ils ont rendus à la patrie. Ils en porteront le titre, prêteront serment en nos mains de nous servir comme fidèles et loyaux sujets, et, si leur descendance vient à manquer, nous nous réservons le droit de disposer de ces principautés.» Bonaparte n'avait pas grand penchant pour le maréchal Bernadotte; il est à croire qu'il se crut obligé de l'élever, parce qu'il avait épousé la soeur de la femme de son frère Joseph, et qu'il lui parut convenable que la soeur d'une reine fût, au moins, princesse.
Il est, je crois, superflu de dire que le Sénat approuva ces nouvelles déterminations.
Le lendemain de cette cérémonie, qui mettait dans la famille de Bonaparte un nouveau roi, nous étions à déjeuner avec l'impératrice, lorsque son époux, entrant tout à coup d'un air fort joyeux, et tenant le petit Napoléon par la main, s'adressa à nous toutes de cette manière: «Mesdames, voici un petit garçon qui vient vous répéter une fable de la Fontaine que je lui ai fait apprendre ce matin, et vous allez voir comme il la dit bien.» En effet, l'enfant commença à débiter la fable des Grenouilles qui demandent un roi, et l'empereur riait aux éclats à chacune des applications qu'il y découvrait. Il s'était placé derrière le fauteuil de madame Louis, assise à table en face de sa mère, et il lui tirait les oreilles en répétant souvent: «Qu'est-ce que vous dites de cela, Hortense?» On ne répondait pas grand'chose. Je souriais, tout en achevant mon déjeuner, et l'empereur, tout à fait de bonne humeur, me dit, en riant toujours: «Je vois que madame de Rémusat trouve que je donne à Napoléon une bonne éducation.»
Cet avènement de Louis fit découvrir à son frère le déplorable état de son intérieur conjugal. Madame Louis ne se vit pas monter au trône sans verser beaucoup de larmes. Les inconvénients du climat qu'elle allait chercher, et qui devaient encore altérer sa misérable santé, la peur que lui inspirait le tête-à-tête de son sévère époux, l'éloignement qu'il lui témoignait de plus en plus et qui n'ôtait rien à sa jalousie, en la privant de toute excuse, tout cela la détermina à s'ouvrir tout à fait à l'empereur. Elle lui confia ses chagrins, pour le préparer aux peines qui, sans doute, l'attendaient. Elle lui demanda protection pour l'avenir, et lui fit promettre de ne jamais la juger sans l'entendre. Elle alla jusqu'à lui dire que, pénétrée d'avance des persécutions qu'elle allait encore éprouver dans l'isolement où elle serait, son parti était pris, lorsqu'elle croirait avoir assez souffert, de se retirer du monde et de vivre dans un couvent, en abdiquant une couronne dont elle prévoyait toutes les épines.
L'empereur lui demanda du courage et de la patience; il lui promit de la soutenir; il l'engagea à le prévenir, avant de tenter le moindre éclat. Je puis attester que j'ai vu cette malheureuse femme se préparer à monter sur le trône comme une victime qui se dévoue à un sacrifice de plus.