CHAPITRE XXI.
(1806.)
Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury.
Au mois de juin de cette année, je partis pour les eaux de Cauterets, et je demeurai absente trois mois. Ma santé était alors dans un état déplorable. J'avais besoin de la soigner et de me reposer du monde de la cour, et d'une foule d'émotions journalières qui me fatiguaient et l'âme et le corps. Ma famille, c'est-à-dire mon mari, ma mère et mes enfants, s'établirent à Auteuil, d'où M. de Rémusat pouvait facilement et fréquemment paraître à Saint-Cloud, et leur été y fut doux et paisible. Notre cour était alors solitaire; les deux souverains hollandais étaient partis, la famille Bonaparte s'établissait au dehors; la belle saison donnait de la liberté à beaucoup de monde. L'empereur, préoccupé des orages qui grossissaient en Europe, se livrait à un travail suivi; sa femme employait son loisir à embellir sa terre de la Malmaison.
Le Moniteur n'offrait guère que le récit des entrées triomphales dans leurs États des princes créés par Bonaparte. À Naples, à Berg, à Bade, en Hollande, l'enthousiasme, disait-on, était extrême, et partout on voyait les peuples charmés des présents qu'on leur avait faits. Souvent on nous donnait le discours des nouveaux princes ou rois, et tous adressaient à leurs sujets des éloges pompeux du grand homme dont ils étaient les mandataires. Il est certain que Louis Bonaparte réussit, d'abord, auprès des Hollandais. Sa femme partagea son succès, et elle se montra tellement douce et affable, que bientôt, je l'ai su par des Français qui les accompagnèrent, son bizarre époux fut jaloux des sentiments qu'on lui témoignait. L'une des prétentions habituelles du caractère de Louis était que toutes choses autour de lui ressortissent de lui seul. De même que son frère, il craignait jusqu'à la moindre indépendance. Après avoir exigé que la nouvelle reine tînt une cour brillante, tout à coup il changea ce qu'il avait d'abord prescrit, et il la réduisit, peu à peu, à une vie très solitaire qui la sépara des peuples sur lesquels elle aussi était appelée à régner. Si j'en crois les récits qui m'ont été faits par des personnes qui n'avaient aucune raison pour les inventer, il reprit, par suite du faux calcul de sa jalouse défiance, l'usage d'un espionnage inquiet dont la reine fut sans cesse le triste objet. Cette jeune femme, toujours malade et profondément mélancolique, s'aperçut que son époux ne voulait point qu'elle partageât avec lui les sentiments qu'il désirait inspirer aux Hollandais. Devenue, par ses chagrins continuels, indifférente à tout succès, elle s'isolait au fond de son palais, où elle vivait à peu près prisonnière, se livrant aux arts qu'elle aimait, et jouissant avec passion de la tendresse extrême qu'elle avait pour son fils aîné. Cet enfant, fort avancé pour son âge, aimait beaucoup sa mère, et son père s'en montrait fort jaloux. Tantôt celui-ci s'efforçait d'obtenir la préférence par des complaisances poussées à l'excès, tantôt il l'effrayait par des scènes violentes, et l'enfant préférait de beaucoup celle près de qui il trouvait du repos et une sorte d'égalité d'habitudes qui ne l'effarouchaient point. Des complaisants gagés, sorte d'hommes qu'on voit naître partout dans les cours, furent chargés de surveiller la reine, et de rendre compte de ce qui se passait autour d'elle. Les lettres qu'elle écrivait furent ouvertes, dans la crainte qu'elle n'écrivît quelque chose sur ce qui se passait dans les États de son mari. Elle m'a assuré qu'elle avait, plus d'une fois, trouvé son secrétaire ouvert, ses papiers dérangés, et qu'elle aurait pu surprendre, si elle l'avait voulu, les agents de la défiance du roi exécutant les recherches qu'il avait ordonnées. Bientôt on s'aperçut que, dans cette cour, on se compromettrait en paraissant compter la reine pour quelque chose, et elle fut aussitôt délaissée. Un malheureux qui se serait adressé à elle pour obtenir une grâce, fût devenu suspect; un ministre qui l'eût entretenue de la moindre affaire, eût déplu. Le climat brumeux de la Hollande augmentait ses maux; elle tomba dans un dépérissement visible pour tous, et dont le roi ne voulut pas d'abord s'apercevoir. Elle me disait, une fois, que la vie qu'elle menait alors lui était si pénible, lui apparaissait si dénuée d'espérances, que souvent, lorsqu'elle habitait l'une de ses maisons de campagne qui n'était point éloignée de la mer, et qu'elle considérait devant elle cet Océan sur lequel les bâtiments anglais régnaient en maîtres, et venaient bloquer les ports, elle souhaitait ardemment que quelque hasard en amenât un sur la rive, et qu'on tentât une descente partielle dans laquelle elle aurait été enlevée prisonnière. Enfin les médecins déclarèrent qu'elle avait besoin des eaux d'Aix-la-Chapelle, et le roi, assez malade aussi, se détermina à aller les prendre avec elle.
Dès cette époque, la Hollande commençait à souffrir beaucoup du système prohibitif auquel l'empereur soumettait tout ce qui dépendait de son empire. Louis Bonaparte, on lui doit cette justice, prit assez promptement les intérêts des peuples qui lui avaient été confiés, et résista, tant qu'il put, aux mesures tyranniques que la politique impériale lui imposait. L'empereur lui en fit des reproches qu'il reçut avec fermeté, et il lutta de manière à s'attacher les Hollandais. C'est une justice qu'ils lui ont rendue.
La Suisse fut soumise aussi à l'obligation de rompre tout commerce avec l'Angleterre, et la saisie des marchandises anglaises commença à s'exécuter partout avec rigueur. Ces mesures fortifiaient à Londres le parti qui voulait que, à quelque prix que ce fût, on tentât de susciter à la France de nouvelles guerres en Europe. Mais M. Fox, qui était alors premier ministre, semblait pencher vers la paix, et ne point rejeter toute tentative de négociations. Pendant cet été, il tomba malade de la maladie dont il est mort, et sa prépondérance s'affaiblit. Les Russes se disputaient encore le terrain avec nos troupes dans quelques parties de la Dalmatie. La grande armée ne rentrait point en France, les fêtes qu'on annonçait se retardaient toujours. Le roi de Prusse semblait enclin à demeurer en repos, mais sa belle et jeune épouse, le prince Louis de Prusse, une partie de la cour, s'efforçaient de lui inspirer le désir de la guerre; on lui montrait pour l'avenir la délivrance de la Pologne, l'agrandissement de la Saxe, le danger de la confédération du Rhin qui se formait; et, il faut en convenir, la conduite de l'empereur justifiait toutes les inquiétudes européennes. La politique anglaise reprenait peu à peu son influence sur l'empereur de Russie. M. de Woronzoff avait été envoyé à Londres, et il entra tellement dans les séductions qu'on employa à son égard, que, tout à coup, le continent fut ébranlé de nouveau. L'empereur de Russie avait envoyé M. d'Oubril à Paris pour y traiter de la paix avec nous. Un traité de paix fut en effet signé entre lui et M. de Talleyrand, le 20 juillet; mais on va voir tout à l'heure que ce traité ne fut point ratifié à Pétersbourg.
À peu près dans ce temps, le général Junot fut nommé gouverneur de Paris.
Le calme le plus profond régnait en France. De moment en moment, les volontés de l'empereur trouvaient moins d'opposition. Une administration pareille, ferme, sévère, et assez équitable, du moins en ce point qu'elle était égale pour tous, régularisait l'exercice du pouvoir et aussi la manière de le supporter. La conscription s'exécutait avec rigueur, mais le peuple n'en murmurait encore que faiblement; les Français n'avaient pas épuisé la gloire comme ils l'ont fait depuis, et, d'ailleurs, les avancements brillants de l'état militaire séduisaient la jeunesse qui, partout, se déclarait pour Bonaparte. Dans les familles nobles même, qui se faisaient un devoir, ou un état, de l'opposition, les enfants commençaient à faiblir devant les opinions de leurs pères, qui peut-être n'étaient point fâchés, en secret, de revenir un peu sur leurs pas, sous prétexte de condescendance paternelle. D'ailleurs, on ne négligeait aucune occasion de signaler la conduite qui devait indiquer que la nation était ramenée à l'ordre naturel. La fête du 15 août étant devenue celle de saint Napoléon, le ministre de l'intérieur écrivit une circulaire à tous les préfets, pour les engager à ne rien épargner dans la célébration de la fête, de ce qui consacrerait, en même temps, et le souvenir impérial et l'époque du rétablissement de la religion. «Nulle fête, disait cette lettre, ne peut inspirer un sentiment plus profond que celle dans laquelle un grand peuple, dans l'orgueil de sa victoire, dans la conscience de son bonheur, célèbre le jour où naquit le souverain à qui il doit sa félicité et sa gloire.»