Il faut le dire sans cesse, et ne point l'oublier pour l'expérience des nations à venir, et des hommes appelés par leur rang, ou leur supériorité, à régner, les uns et les autres, c'est-à-dire les peuples et les rois, ont un grand tort, quand ils se laissent tromper sous les apparences d'un repos donné et accepté, après les grands orages des révolutions. Si ce repos n'a pas fondé un ordre de choses tel que les besoins nationaux l'indiquaient, alors, nul doute que ce repos ne soit qu'un répit imposé par des circonstances plus ou moins impérieuses, répit dont un homme habile s'emparera facilement, mais dont il ne tirera un utile parti que s'il cherche à régulariser avec prudence la marche, jusqu'alors inconsidérée, de ceux qui se confient à lui. Loin de là, Bonaparte, fort et volontaire, ouvrit une grande parenthèse à la révolution française. Il a toujours eu le sentiment que cette parenthèse se fermerait à sa mort, qu'il regardait comme le seul terme possible de sa fortune. Il se saisit des Français, quand ils s'étaient égarés sur toutes les routes, et lorsqu'ils se décourageaient de l'espoir d'arriver au but auquel ils ne laissaient pas d'aspirer encore; leur énergie, devenue un peu vague, parce qu'elle n'osait plus aborder franchement aucune entreprise, se transforma seulement, alors, en ardeur militaire, et c'est la plus dangereuse sans doute, puisque c'est la plus opposée à l'esprit du citoyen. Bonaparte en profita longtemps pour lui, mais il ne prévit pas que, pour soutenir le poids difficile d'une nation devenue craintive, pour un temps, de ses propres mouvements, mais portant au dedans d'elle le besoin d'une grande restauration, il fallait toujours que la victoire marchât à la suite de la guerre, et que les revers produiraient dans les esprits une nature de réflexions toutes dangereuses pour lui.
Il fut bien aussi, je le crois, entraîné par les circonstances qui naquirent des événements journaliers. Mais son parti était pris d'enchaîner, à quelque prix que ce fût, la liberté naissante, et il y employa toute son habileté. On a beaucoup dit, sous l'Empire et depuis sa chute, qu'il avait possédé mieux que qui que ce fût la science du pouvoir. Sans doute, si on la concentre seulement dans la connaissance des moyens de se faire obéir; mais, si le mot science renferme dans sa définition la connaissance claire et certaine d'une chose fondée sur des principes évidents par eux-mêmes ou par des démonstrations[21], alors il est certain que Bonaparte ne faisait point entrer dans son système de gouvernement cette portion de principes qui tend à manifester l'estime du souverain à l'égard de ses sujets. Il ne reconnaissait nullement cette concession nécessaire: que tout homme qui veut maîtriser longtemps les autres hommes doit leur donner d'avance de certains droits, de peur que, fatigués un jour de leur inactivité morale, ils ne tentent de les revendiquer. Il ne savait point exciter les passions généreuses, comprendre ou réveiller la vertu, enfin s'exhausser d'autant plus qu'il eût grandi l'espèce humaine.
[Note 21: ][(retour) ] Définition prise dans l'Encyclopédie.
Homme étrange en tout, il s'estimait très supérieur au reste du monde, et pourtant il craignait toutes les supériorités. Qui, parmi ceux qui l'ont approché, ne lui a pas entendu dire qu'il préférait les gens médiocres? qui n'a pas vu que, lorsqu'il employait un homme doué d'une distinction quelconque, il fallait, pour qu'il lui accordât sa confiance, qu'il eût d'abord cherché son côté faible dont il se hâtait, assez ordinairement, de divulguer le secret? Ne l'a-t-on pas vu attentif à flétrir, et souvent par un tort tout de son invention, ceux qu'il appelait près de lui? Disons-le franchement, Bonaparte, au monde, aux peuples, aux individus, a vendu tous ses dons. Son marché, plutôt imposé qu'offert, parvint à éblouir les parties vaniteuses de la nature humaine, et, par là, égara longtemps des esprits qui ont aujourd'hui peine encore à se réduire aux bornes du possible et de la raison. Une pareille politique peut servir à l'achat de toutes les servitudes; mais, de toute nécessité, il faut qu'elle soit appuyée sur un succès constant.
D'après cela, faudrait-il conclure que les Français sont coupables sans rémission de s'être laissé séduire par un tel maître? la postérité les condamnera-t-elle pour leur imprudente confiance? Je ne le crains pas. Bonaparte, qui se servait indifféremment du bien comme du mal, quand l'un ou l'autre pouvaient lui être utiles, avait trop de supériorité dans l'esprit pour ne pas concevoir qu'on ne fonde rien au milieu du trouble. Aussi commença-t-il par rétablir l'ordre, et ce fut là ce qui nous attacha tous à lui, nous autres pauvres passagers, froissés par tant d'orages! Ce qu'il ne créa que pour l'exploiter à son profit, nous l'acceptâmes avec reconnaissance; nous regardâmes comme le premier de ses bienfaits, comme une garantie de ses autres dons, ce repos social qu'il rétablit, et qui devint le terrain sur lequel il allait élever son despotisme; nous crûmes que l'homme qui restaurait la morale, la religion, les civilisations de toute espèce, qui favorisait les arts, la littérature, qui voulait ordonner la société, avait dans l'âme quelque chose de cette noble inspiration qui conçoit la vraie grandeur, et peut-être, après tout, que notre erreur, déplorable sans doute parce qu'elle l'a si longtemps aidé, dénonce encore plus la générosité de nos sentiments que notre imprudence. Au travers des faiblesses qui égarent l'humanité, c'est pourtant une idée consolante de voir que ceux qui veulent la séduire commencent par feindre d'abord les intentions régulières et ordonnées de la vertu.
Jusqu'au moment de la déclaration de guerre de la Prusse, il ne se passa nul événement bien remarquable. Dans le courant de cet été, on vit arriver à Paris M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche, qui a joué un assez grand rôle en Europe, qui a pris part à des événements si importants, qui a fait enfin une si immense fortune, sans pourtant que ses talents s'élèvent, dit-on, au-dessus de l'intrigue d'une politique secondaire. À cette époque, il était jeune, d'une figure agréable. Il obtint des succès auprès des femmes. Un peu plus tard, il parut s'attacher à madame Murat, et il lui a conservé un sentiment qui a soutenu longtemps son époux sur le trône de Naples, et qui peut-être la protège encore dans la retraite qu'elle s'est choisie[22].
[Note 22: ][(retour) ] En ce moment, en 1819, elle vit dans les États de l'empereur d'Autriche. (Elle est morte à Florence, le 18 mai 1839.) (P. R.)
Dans le mois d'août, on promulgua le décret qui déterminait le nouveau catéchisme de l'Église gallicane. On l'appela le Catéchisme de Bossuet, et on y inséra, avec la doctrine prise en effet dans les ouvrages de l'évêque de Meaux, quelques phrases remarquables sur les devoirs des Français relativement à l'empereur:
Page 55. «Demande:--Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des princes qui les gouvernent, et quels sont, en particulier, nos devoirs envers Napoléon Ier, notre empereur?
»Réponse:--Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et nous devons en particulier à Napoléon Ier, notre empereur, l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs ordonnés pour la conservation et la défense de l'empire et de son trône. Honorer et servir son empereur est donc honorer et servir Dieu même.