Enfin, le 4 octobre, le Sénat fut convoqué. L'archichancelier, comme par le passé, comme il était réglé pour l'avenir, vint annoncer la guerre par un discours insignifiant et pompeux. Il lut ensuite une lettre de l'empereur, datée de son quartier général, qui déclarait le roi de Prusse l'agresseur, qui déplorait l'influence du génie du mal venant sans cesse troubler le repos de la France, et qui annonçait que l'envahissement de la Saxe l'avait forcé de marcher rapidement en avant. Cette lettre était accompagnée du rapport officiel du ministre des affaires étrangères, qui ne pouvait trouver aucune cause raisonnable à la guerre, qui s'étonnait si la liberté accordée aux villes anséatiques avait inquiété le gouvernement prussien, et qui citait une note de M. de Knobelsdorff, nouveau chargé d'affaires de Prusse. Il se répandit que, quelque temps auparavant, M. de Lucchesini, dévoué, disait-on, à l'Angleterre, avait effrayé la cour par des rapports peu fondés sur les projets de monarchie universelle du gouvernement français. L'empereur, instruit de ces démarches, avait demandé le rappel de M. de Lucchesini. M. de Knobelsdorff le remplaçait, mais ce changement ne produisit rien; les deux cabinets se brouillèrent de plus en plus; l'empereur partit; le ministre prussien reçut une dernière note de son souverain, qui demandait l'évacuation prompte de toute l'Allemagne par les troupes françaises, et qui exigeait que la ratification de cette demande fût envoyée au quartier général du roi de Prusse, le 8 octobre. M. de Knobelsdorff dépêcha cette note à M. de Talleyrand, encore à Mayence, qui l'envoya à l'empereur déjà à Bamberg.
Dans le premier bulletin qui rend compte de l'ouverture de cette campagne, voici ce qui est raconté à cette occasion: «Le 7, l'empereur a reçu un courrier de Mayence porteur de la note de M. de Knobelsdorff, et d'une lettre du roi de Prusse de vingt pages qui n'était qu'un mauvais pamphlet, dans le genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par ses écrivains à 500 livres sterling par an. L'empereur n'en acheva point la lecture, et dit aux personnes qui l'entouraient: «Je plains mon frère le roi de Prusse: il n'entend pas le français, il n'a sûrement pas lu cette rhapsodie.» Puis il dit au maréchal Berthier: «Maréchal, on nous donne un rendez-vous d'honneur pour le 8, jamais un Français n'y a manqué. Mais, comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être témoin des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher, vers la Saxe.»
Les hostilités commencèrent, en effet, le 8 octobre 1806.
La proclamation de l'empereur à ses soldats portait, comme toutes les autres, l'empreinte de cette manière qui n'appartient réellement à aucun siècle, et qui lui est particulière:
«Marchons donc, disait-il, puisque la modération n'a pu les faire sortir de cette étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort qu'elle subit il y a quatorze ans. Qu'ils apprennent que, s'il est facile d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance, avec l'amitié du grand peuple, son inimitié, qu'on ne peut provoquer que par l'abandon de tout esprit de sagesse et de raison, est plus terrible que les tempêtes de l'Océan.»
Au même moment, le roi de Hollande, Louis Bonaparte, revint à la Haye pour assembler les états, et leur demander une loi qui ordonnât le payement par anticipation d'une année de l'impôt territorial. Après avoir obtenu cette loi, il alla porter son quartier général sur les frontières de son royaume. Ainsi les Hollandais, à qui on avait annoncé une belle suite de prospérités, pour récompense du sacrifice de leur liberté, se voyaient frappés, dès la première année, de la crainte de la guerre, d'un doublement d'impôts, et du blocus continental, qui neutralisait leur commerce.
Madame Louis Bonaparte vint joindre sa mère à Mayence, et parut respirer en se retrouvant au milieu des siens. La jeune princesse de Bade y vint aussi; elle était encore à cette époque dans une assez grande froideur avec son époux. L'impératrice eut la visite du prince primat, et de quelques souverains de la Confédération. La vie qu'elle menait à Mayence était donc assez brillante par les personnages marquants que sa présence y attirait. Elle eût préféré à tout de suivre partout l'empereur, qu'elle aimait à surveiller; mais, quand elle lui écrivait pour le joindre, il lui répondait: «Je ne puis t'appeler près de moi; je suis l'esclave de la nature des choses et de la force des circonstances; attendons ce qu'elles décideront.»[28]
[Note 28: ][(retour) ] Cette lettre ne se trouve point dans la Correspondance générale de Napoléon Ier publiée sous le second empire. Mais les lettres qui y sont insérées, pour cette époque, ressemblent fort à celle-ci, pour la forme et le fond. C'était, d'ailleurs, le sujet ordinaire des lettres de l'empereur à Joséphine, pendant toutes ses campagnes. Voici, par exemple, ce qu'il lui écrivait de Varsovie quelques mois plus tard, le 23 janvier 1807. «Je reçois ta lettre du 15 janvier. Il est impossible que je permette à des femmes un voyage comme celui-ci: mauvais chemins, chemins peu sûrs et fangeux. Retourne à Paris, sois-y gaie, contente; peut-être y serai-je aussi, bientôt. J'ai ri de ce que tu me dis que tu as pris un mari pour être avec lui; je pensais, dans mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le mari pour la patrie, la famille et la gloire. Pardon de mon ignorance; l'on apprend toujours avec nos belles dames. Adieu, mon amie; crois qu'il m'en coûte de ne pas te faire venir. Dis-toi: «C'est une preuve combien je lui suis précieuse.» (P. R.)
L'impératrice, agitée par les dangers qu'allait de nouveau courir son époux, ne trouvait pas autour d'elle des personnes qui répondissent affectueusement à ses inquiétudes. Elle avait emmené des dames qui appartenaient par leurs noms à des souvenirs qu'elles croyaient avoir le droit de conserver dans la nouvelle cour; et elles se permettaient des discours un peu opposés à la guerre qu'on entreprenait, et surtout elles gardaient un intérêt assez naturel pour cette belle reine, qui devint bientôt l'objet d'injures publiées dans chaque bulletin. La mort du prince Louis de Prusse, que quelques-unes des dames du palais, émigrées autrefois, avaient connu, les affligea, et il se forma autour de notre souveraine une petite opposition dédaigneuse, à la tête de laquelle madame de la Rochefoucauld se mit volontiers. M. de Rémusat, chargé de la surveillance de cette petite cour, recevait les plaintes de l'impératrice, qui, vivant toujours assez oisivement, était accessible au bruit désagréable de tant de paroles inutiles qu'elle aurait dû dédaigner. Il l'engageait à s'en peu soucier, et aussi à n'en faire aucune confidence à l'empereur, qui eût attaché à tout cela une importance peu nécessaire. Mais madame Bonaparte, blessée, écrivait tout à son mari, et, plus tard, M. de Talleyrand, présent à ces orages, qui pouvaient si facilement se dissiper, en voulut amuser l'empereur, qui ne pensa nullement à prendre la chose gaiement. Je me suis arrêtée sur ce sujet pour pouvoir dire plus tard ce qui nous en advint, à nous personnellement.
Toutefois cette vie tracassière et vide, quoique active, d'une cour ennuyait profondément mon mari. Il s'amusait à apprendre l'allemand «pour, m'écrivait-il, mettre au moins dans sa journée une occupation qui pesât quelque chose.» Il trouvait aussi, de plus en plus, du charme dans la société de M. de Talleyrand, qui le recherchait, lui témoignait confiance et réellement amitié. Toutes les fois qu'on prête à M. de Talleyrand la moindre apparence d'un sentiment, on est obligé d'accompagner son assertion de quelque mot affirmatif qui annonce qu'on a prévu le doute qu'elle inspirerait, et les jugements du monde sont sévères à son égard, ou tout au moins trop absolus. Je l'ai vu capable d'affection, et j'ose dire que, s'il avait sur ce point tout à fait trompé mon âme, je ne me serais point attachée de si bonne foi à lui.