Pendant ce temps, moi, je vivais très paisiblement à Paris, auprès de ma mère, de ma soeur et de mes enfants, recevant une société distinguée, accueillant un bon nombre de gens de lettres, que l'autorité de mon mari sur les spectacles attirait chez moi. Il n'y avait que la princesse Caroline, duchesse de Berg, qui demandait qu'on lui rendît quelques devoirs. Elle habitait l'Élysée, et y tenait un assez grand état; on lui faisait des visites, ainsi qu'à l'archichancelier Cambacérès; on passait de temps à autre chez les ministres, et, le reste du temps, on vivait en paix. Les nouvelles étaient reçues sans enthousiasme, mais non sans intérêt, parce que les familles tenaient toutes, plus ou moins, à quelques militaires.

La certitude que la haute police planait sans cesse sur tous les salons s'opposait à toute réflexion; on se concentrait donc dans une préoccupation secrète, qui tenait chacun assez isolé, et qui convenait à l'empereur.

Il arriva pourtant, pendant cette campagne, un petit incident qui amusa Paris durant quelques semaines. Le 23 octobre, le cardinal Maury fut choisi par la classe de l'Institut à laquelle on a rendu le nom d'Académie française, pour succéder à M. Target. Quand il fut question de le recevoir, on s'avisa tout à coup de demander si on lui donnerait, en lui parlant, le titre de monseigneur; il se trouva une grande opposition. Avant la Révolution, la même discussion s'était élevée déjà une fois. D'Alembert et l'Académie du temps avaient réclamé sur les droits de l'égalité dans le sanctuaire des lettres; et cette Académie, en 1806, devenue le côté droit, opinait pour accorder le monseigneur, contre l'opinion de l'autre côté, à la tête duquel on voyait Régnault de Saint-Jean-d'Angély, son beau-frère Arnault, Chénier, etc. Le débat devint si vif, le cardinal déclara avec tant d'aigreur qu'il ne se présenterait point, si on ne lui rendait pas ce qui lui était dû; la difficulté de prendre librement une décision quelconque était si grande, qu'on se détermina à en référer à l'empereur lui-même, et cette vaniteuse discussion lui fut portée sur les champs de bataille. Cependant, quand le cardinal rencontrait quelques membres de l'Institut qui lui étaient opposés, il les attaquait par des paroles violentes. Une fois, se trouvant à dîner chez madame Murat, il s'établit une querelle assez amusante entre lui et M. Régnault; j'en fus témoin; et, dès que les premières paroles furent dites, le cardinal engagea M. Régnault à passer dans un autre salon; M. Régnault y consentit, à condition que quelques personnes le suivissent. Le cardinal, piqué, commença à s'échauffer beaucoup: «Vous ne vous rappelez donc pas, disait-il, qu'à l'Assemblée constituante, monsieur, je vous ai appelé petit garçon.--Ce n'est pas une raison, répondait l'autre, pour que nous vous donnions aujourd'hui une marque de respect.--Si je me nommais Montmorency, reprenait le cardinal, je me moquerais de vous; mais mon talent seul me porte à l'Académie, et, si je vous cédais sur le monseigneur, le lendemain vous me traiteriez de camarade.» M. Régnault rappelait qu'une seule fois l'Académie française avait cédé à l'usage du monseigneur, et que ce fut à l'égard du cardinal Dubois, qui fut reçu par Fontenelle: «Mais, ajoutait-il, les temps sont bien changés.» J'avoue qu'en regardant le cardinal Maury, j'osais penser, un peu, que les hommes ne l'étaient pas beaucoup. Enfin ce débat devint assez vif; on le manda à l'empereur, qui fit donner l'ordre aux académiciens d'accorder le monseigneur au cardinal. Aussitôt, tout le monde se soumit, et l'on n'en parla plus.

CHAPITRE XXII.

(1806-1807.)

Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.

L'empereur avait quitté Bamberg, et se hâtait de voler au secours du roi de Saxe. Nos armées, réunies toujours avec cette étonnante promptitude qui déjouait toutes les combinaisons étrangères, marchaient au-devant de l'ennemi. Les premières affaires eurent lieu à Saalfeld, entre le maréchal Lannes et l'avant-garde du prince de Hohenlohe commandée par le prince Louis de Prusse. Ce dernier, brave jusqu'à l'imprudence, se battit en soldat; s'étant pris corps à corps avec un simple maréchal des logis, et refusant de se rendre, il tomba sur le champ de bataille, percé de coups. Sa mort ébranla la confiance des Prussiens, et anima celle de nos guerriers. «Si les derniers instants de sa vie, dit le bulletin impérial, ont été ceux d'un mauvais citoyen, sa mort est glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme doit désirer de mourir tout bon soldat[29]

[Note 29: ][(retour) ] Il paraît certain qu'il ne fut tué que pour avoir voulu sauver la vie à un de ses amis. Ceux qui l'ont approché disent qu'il n'avait qu'un défaut: c'était d'être jaloux de toute espèce de succès. Cette faiblesse est assez commune dans les princes; le mérite qui leur est utile a besoin souvent de se faire pardonner. Le prince Louis était neveu du roi de Prusse.

Je ne sais si ce prince a passé en Prusse pour avoir préféré sa propre gloire à l'intérêt de son pays, en excitant cette guerre. Peut-être était-il imprudent de la commencer alors, et sans doute il eût fallu le faire lors du soulèvement de la coalition de l'année précédente; pourtant le sentiment du prince Louis était encore, alors, partagé par une grande portion de sa nation.