Durant quelques jours, les bulletins rendirent compte de plusieurs affaires partielles qui n'étaient que le prélude de la grande bataille du 14 octobre. On y représentait la cour de Prusse dans un grand trouble, et on y donnait, en passant, un conseil tout despotique aux princes qui se jettent dans l'hésitation, en consultant la multitude sur les grands intérêts politiques, trop au-dessus de sa portée. Comme si les nations, au point où elles sont arrivées aujourd'hui, pouvaient consentir longtemps à confier à leurs chefs l'argent levé sur elles et les hommes pris dans leurs rangs, sans s'informer des causes de l'emploi qu'on fait et de l'un et des autres! Oui, sans doute, Bonaparte a arrêté d'une main de fer les progrès, révolutionnaires par leurs formes, libéraux et utiles dans les principes, que cette époque devait nécessairement faire faire aux hommes de toutes classes. Mais c'est peut-être parce qu'il a un moment élevé cette digue inattendue, qu'aujourd'hui les peuples paraissent montrer une disposition un peu trop précipitée à reconquérir tous leurs droits.

Le 14 octobre, les deux armées se joignirent et cette grande bataille, en peu d'heures, détermina le sort du roi de Prusse. Cette cavalerie si redoutable ne tint pas contre notre infanterie. La confusion des ordres en mit dans les manoeuvres; un grand nombre de Prussiens furent tués ou pris[30]; des généraux demeurèrent sur le champ de bataille; le prince de Brunswick fut blessé gravement, le roi obligé de fuir, enfin la déroute complète. Nos bulletins furent remplis des éloges du maréchal Davout, qui, en effet, contribua fort au succès de la journée, ce que l'empereur ne craignit pas d'avouer. Il n'était pas dans sa coutume de rendre toujours également justice à tous ses généraux. Lorsqu'à son retour l'impératrice l'interrogea sur les louanges qu'il avait fait imprimer relativement au maréchal Davout, dans cette occasion: «Eh! lui répondit-il en riant, je puis tant que je voudrai lui donner sans danger de la gloire, il ne sera jamais assez fort pour la porter.»

[Note 30: ][(retour) ] Voici de quelle façon l'empereur rendait compte à l'impératrice de la bataille d'Iéna, sur le champ de bataille même, le 15 octobre 1806: «Mon amie, j'ai fait de belles manoeuvres contre les Prussiens. J'ai remporté hier une grande victoire. Ils étaient cent cinquante mille hommes; j'ai fait vingt mille prisonniers, pris cent pièces de canon, et des drapeaux. J'étais en présence et près du roi de Prusse; j'ai manqué de le prendre, ainsi que la reine. Je bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille. Adieu, mon amie; porte-toi bien et aime-moi. Si Hortense est à Mayence, donne-lui un baiser, ainsi qu'à Napoléon et au petit.» (P. R.)

Il arriva, le soir de cette bataille, une aventure assez piquante à M. Eugène de Montesquiou[31]. Il était officier d'ordonnance; l'empereur l'envoya au roi de Prusse avec une lettre dont je parlerai plus bas. On le garda au quartier général prussien toute la journée; on n'y doutait point de la défaite des Français, on voulait l'en rendre témoin. Il fut, en effet, spectateur inactif mais agité de l'événement. Les généraux, et particulièrement Blücher[32], affectaient de donner des ordres inquiétants devant lui. Vers le soir, ce jeune homme, entraîné par les fuyards, chercha à rejoindre notre armée. Dans sa course, il rencontra deux Français qui se joignirent à lui; à eux trois, ils vinrent à bout de s'emparer de dix-huit Prussiens débandés qu'ils ramenèrent en triomphe à l'empereur; cette petite prise l'amusa beaucoup.

[Note 31: ][(retour) ] Fils aîné de celui qui a été chambellan. Il fut tué, depuis, en Espagne.

[Note 32: ][(retour) ] Que nous avons vu, depuis, entrer deux fois dans Paris, à la tête de son armée.

La bataille d'Iéna fut suivie d'une de ces marches rapides que Bonaparte savait si bien imposer à son armée, dès qu'elle avait vaincu. Personne n'a jamais su mieux que lui profiter de la victoire; il étourdissait l'ennemi, en ne lui laissant pas le temps de respirer.

La ville d'Erfurt capitula le 16; le roi de Saxe fut un peu admonesté d'avoir cédé au roi de Prusse, en lui ouvrant ses États, et en prenant part au commencement de cette guerre, mais on lui renvoya ses prisonniers. Le général Clarke fut gouverneur d'Erfurt.

Tous les bulletins de cette époque ont un caractère plus remarquable que les autres. Bonaparte était irrité d'avoir été trompé par l'empereur Alexandre; il avait cru pouvoir compter sur l'éternelle neutralité de la Prusse; il se blessait de l'influence anglaise sur le continent; sa mauvaise humeur perçait à chacune des phrases qu'il dictait. Il attaquait tour à tour le gouvernement anglais, la noblesse prussienne qu'il voulait dénoncer au peuple, la jeune reine[33], les femmes, etc. De grandes et belles expressions, souvent poétiques, venaient, sans transition, se perdre dans une suite d'injures grossières et communes. Il satisfaisait ses petites passions, mais il se dégradait dans ses opinions particulières, et surtout il choquait le bon goût parisien. Nous commencions à nous accoutumer aux miracles militaires, et la critique s'accrochait, pour ainsi dire, à la forme dans laquelle ils nous étaient transmis. Après tout, cette attention que donnent les peuples aux paroles des rois n'est pas si puérile qu'on le pense. Les paroles des souverains dévoilent souvent leur caractère encore plus que leurs actions, et, pour des sujets, le caractère du prince a la première de toutes les importances.

[Note 33: ][(retour) ] Bulletin du 17 octobre:

«La reine est une femme d'une jolie figure, mais de peu d'esprit, etc.»

Et plus tard:

«On dit dans Berlin: «La reine était si bonne, si douce! Mais, depuis cette fatale entrevue avec le bel empereur, comme elle est changée!»