Le roi de Prusse, poussé l'épée dans les reins, demanda un armistice qui lui fut refusé, et cependant la ville de Leipzig fut prise. Les Français traversèrent le champ de bataille de Rosbach, et la colonne qui rappelait notre défaite fut enlevée et envoyée à Paris.
Le 22 octobre, M. de Lucchesini vint à notre quartier général. Il apporta une lettre du roi de Prusse, que le secret ordonné dans les affaires diplomatiques, disait le Moniteur[34], ne permet point de publier. «Mais, ajoutait le journal, la réponse de l'empereur a été trouvée si belle, qu'il en a couru quelques copies, et nous allons donner celle qui est tombée dans nos mains.»
[Note 34: ][(retour) ] Moniteur du 30. En mettant de côté les circonstances, plus ou moins impérieuses, qui motivèrent la détermination du roi de Prusse à rompre la paix, la lettre de Bonaparte est remarquable.
Toutes les déterminations de l'empereur, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, semblaient toujours appuyées sur cette raison de la fable de la Fontaine: Parce que je m'appelle Lion.
«Les Prussiens s'étonnent de l'activité de la poursuite; ces messieurs étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de Sept ans.» Et, lorsqu'ils voulaient demander trois jours, pour enterrer leurs morts: «Songez aux vivants, a répondu l'empereur, et laissez-nous le soin d'enterrer les morts, il n'y a pas besoin de trêve pour cela[35].»
[Note 35: ][(retour) ] À cette époque M. Daru, intendant de la maison de l'empereur, fut nommé intendant de l'armée. La Prusse conserve aujourd'hui encore le souvenir de la manière sévère dont il leva partout les contributions. Il a laissé dans ce pays une réputation terrible, et, pourtant, qui l'aura connu, dira que c'est un homme dont les opinions ne sont point violentes, aimant les lettres, et qui s'est fait des amis. Mais, alors, la soumission paraissait le premier des devoirs. L'empereur la voulait dans le fond et dans la forme. Les qualités ou les vices des maîtres développent les unes ou les autres chez leurs sujets.
Le 24 octobre, l'empereur arriva à Potsdam. On pense bien qu'il visita Sans-Souci, et que les souvenirs du grand Frédéric durent se retrouver dans les bulletins. Le bel empereur et la jolie reine y reçurent encore de nouveaux affronts, ce qui nous annonça que la guerre avec la Russie suivrait celle avec la Prusse, et nous consterna à Paris. Les nouvelles étaient lues publiquement sur le théâtre, mais n'excitaient plus guère que quelques applaudissements gagnés. «La guerre, toujours la guerre, voilà donc où nous sommes réduits!» et cette parole, prononcée avec plus ou moins d'amertume, attristait les personnes attachées à l'empereur, et qui pourtant n'y pouvaient répondre.
Ce même jour, 25 octobre, la citadelle de Spandau se rendit.
On joignit à tous ces récits la lettre d'un prétendu soldat, écrite d'une ville du duché de Brunswick. On y louait avec enthousiasme la valeur française, on la représentait comme une suite du système militaire qui dirigeait nos armées: «Il n'est pas moins vrai, disait-on, qu'un soldat qui peut se dire: «Il n'est pas impossible que je devienne maréchal d'Empire, prince ou duc, ainsi que tout autre,» doit être encouragé par cette pensée. À Rosbach, c'était tout différent. Alors étaient à la tête de l'armée française des gens de qualité qui ne devaient leur rang qu'à la naissance et à la protection d'une Pompadour, et qui commandaient à des soi-disant soldats, sur la trace desquels, après leur défaite, on ne trouva que des bourses à cheveux et des sacs à poudre.»
Enfin, quand l'empereur fut entré dans Berlin, le 27 octobre, au milieu des plus nombreuses acclamations, il soulagea son mécontentement contre ceux des grands seigneurs prussiens qui se présentèrent à lui. «Mon frère, le roi de Prusse, dit-il, a cessé d'être roi, le jour où il n'a pas fait pendre le prince Louis, lorsqu'il a été assez osé pour aller casser les fenêtres de ses ministres[36].» Il adressa ces dures paroles au comte de Nesch: «Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu'elle sera obligée de mendier son pain.»