Après la prise de Lubeck, le maréchal Bernadotte y demeura quelque temps, en qualité de gouverneur, et ce fut à cette époque qu'il jeta les fondements de son élévation future. Il montra une extrême équité et un grand soin, pour adoucir les plaies que la guerre avait faites autour de lui; il maintint son armée dans une exacte discipline; il séduisit, il consola par la douceur de ses manières, et il laissa dans cette contrée une profonde admiration, et un véritable attachement pour lui.
Tandis que l'empereur séjournait à Berlin, le prince de Hatzfeld, qui y était demeuré, et qui, disent les bulletins, s'en reconnaissait gouverneur, avait une correspondance secrète avec le roi de Prusse, dans laquelle il rendait compte des mouvements de notre armée. Une de ses lettres fut saisie, et l'empereur ordonna qu'on l'arrêtât, et qu'on le fît passer devant une commission militaire. Sa femme, grosse et au désespoir, essaya de parvenir jusqu'à l'empereur, et, ayant obtenu une audience, se jeta à ses pieds. Il lui montra la lettre du prince; et, cette infortunée se livrant à l'excès de sa douleur, l'empereur, ému, la fit relever, et lui dit: «Vous avez dans les mains la pièce authentique sur laquelle votre mari peut être condamné. Suivez mon conseil, profitez de ce moment pour la brûler, et alors je serai sans moyen de le faire juger.» La princesse ne se le fit pas dire deux fois, et jeta le papier au milieu du feu, en arrosant de larmes les mains de l'empereur. Cette anecdote fit plus d'impression à Paris que les victoires[39].
[Note 39: ][(retour) ] Voici comment l'empereur raconte cette scène à l'impératrice: «J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes, au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces, conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une, qui a été sensible et bonne, madame de Hatzfeld. Lorsque je lui ai montré la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement: «Ah! c'est bien là son écriture!» Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme. Elle me fit peine, je lui dis: «Eh bien, madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire punir votre mari.» Elle brûla la lettre, et me parut bien heureuse. Son mari est, depuis, fort tranquille. Deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes bonnes, naïves et douces; mais c'est que celles-là seules te ressemblent.--Berlin, 6 novembre 1806, neuf heures du soir.» Tous ces récits s'accordent. On disait toutefois, dans le temps même, que l'empereur, après avoir eu des projets de rigueur, s'était aperçu que la lettre incriminée avait une date antérieure au moment où, selon le droit de la guerre, elle aurait pu être considérée comme un acte d'espionnage, et qu'alors toute la scène aurait été arrangée pour l'effet dramatique. D'autres ont dit que c'est madame de Hatzfeld elle-même qui, en jetant les yeux sur la lettre, aurait montré à l'empereur cette date, et qu'aussitôt il se serait écrié: «Oh! alors brûlez tout cela.» (P. R.)
Notre Sénat envoya une députation à Berlin, pour porter ses félicitations sur une si belle campagne. L'empereur chargea les envoyés de rapporter à Paris l'épée du grand Frédéric, le cordon de l'Aigle noir qu'il avait porté, et plusieurs drapeaux, «parmi lesquels, disait le Moniteur, il y en a plusieurs brodés des mains de la belle reine, beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux Troyens».
Nos généraux, chaque jour, envahissaient quelques pays de plus. Le roi de Hollande avait avancé jusque dans le Hanovre, qu'on reprenait de nouveau, lorsqu'on apprit qu'il était tout à coup retourné dans ses États, soit qu'il n'aimât point à ne faire la guerre que comme un des lieutenants de son frère, soit que Bonaparte aimât mieux que ses conquêtes fussent faites par ses propres généraux. Le maréchal Mortier soumit la ville de Hambourg, le 19 novembre, et le séquestre fut mis sévèrement sur l'énorme quantité de marchandises anglaises qui s'y trouvèrent. On fit partir de Paris un assez bon nombre de jeunes auditeurs au conseil d'État, tels que MM. d'Houdetot, de Tournon[40], et autres, qui furent créés intendants de Berlin, de Bayreuth, et d'autres villes. À l'aide de ces jeunes et actifs proconsuls, les États conquis se trouvaient, sur-le-champ, administrés au profit du vainqueur, et la victoire était suivie immédiatement d'une organisation qui la mettait sur-le-champ à profit. L'empereur s'attachait la jeunesse, prise dans toutes les classes, en lui offrant des occasions d'agir, de se produire et d'exercer une autorité absolue. Aussi disait-il souvent: «Il n'y a point de conquête que je ne puisse entreprendre; car, à l'aide de mes soldats et de mes auditeurs, je prendrai et je régirai le monde.» On peut jeter un regard sur les habitudes et les idées despotiques que ces jeunes gens devaient rapporter dans leur propre pays, et comprendre de quel danger ces habitudes ont été ensuite, quand on leur a confié l'administration de quelque province française, que la plupart d'entre eux ont eu peine à ne pas régir à la façon des pays conquis. Enfin, cette jeunesse, appelée de bonne heure à de si importantes missions, inoccupée aujourd'hui, déchue de ses espérances par le resserrement de notre territoire, ronge avec impatience le frein de son oisiveté, et n'est pas un des moindres embarras que l'état de la France cause à son gouvernement présent.
[Note 40: ][(retour) ] M. d'Houdetot a été plus tard pair de France sous la Restauration, et M. de Tournon préfet de la Gironde. (P. R.)
La conquête de la Prusse s'acheva, et nos troupes entrèrent en Pologne. La saison était avancée; on n'avait point encore joint les Russes, mais on savait qu'ils approchaient. Tout annonçait une campagne difficile. Le froid n'était point rigoureux, mais la marche de nos soldats se trouvait embarrassée par les boues d'un pays marécageux, dans lesquelles hommes, canons, équipages, s'engloutissaient. Les détails de ce que l'armée eut à souffrir sont terribles à entendre. Souvent, on voyait des bataillons s'enfoncer dans les marais, y demeurer plongés jusqu'au milieu du corps, sans qu'il fût possible de les arracher à la mort lente qui les y attendait. L'empereur, déterminé à profiter de ses victoires, sentit cependant le besoin de faire prendre quelque repos à ses troupes, et il accepta avec empressement l'offre que lui fit le roi de Prusse d'une suspension d'armes qui nous tiendrait sur l'une des rives de la Vistule, tandis que les Prussiens demeuraient sur l'autre. Mais il est à croire que les conditions qu'il mit à cet armistice furent trop sévères, ou peut-être que la politique prussienne ne le proposa que pour gagner du temps et opérer une jonction avec les Russes; car on traîna la négociation en longueur, et l'empereur, instruit des mouvements du général russe Benningsen, partit tout à coup de Berlin, le 25 novembre, après avoir annoncé à son armée de nouveaux dangers et de nouveaux succès, par cette belle phrase qui terminait sa proclamation: «Qui donnerait aux Russes le droit de renverser de si justes desseins? Eux et nous, ne sommes-nous pas les soldats d'Austerlitz[41]?»
[Note 41: ][(retour) ] Moniteur du 12 décembre 1806. (P. R.)
En même temps parut le fameux décret, daté de Berlin, précédé d'un long considérant, composé d'une vingtaine de griefs, qui proclamait les Îles-Britanniques en état de blocus. Ce décret n'était qu'une représaille des formes habituelles à l'Angleterre, qui, lorsqu'elle entre en état de guerre, déclare aussi ce même blocus universel, et, en vertu du droit qu'il lui donne, permet à ses vaisseaux la prise de tous les bâtiments qu'ils rencontrent, sur quelque mer que ce soit. Le décret de Berlin partageait l'empire du monde en deux, opposant la puissance continentale à la puissance maritime. Tout Anglais, trouvé, soit en France, soit dans les États occupés par nous ou sous notre influence, devenait prisonnier de guerre, et cette dure loi devait être notifiée à tous nos souverains alliés. Dès lors, il fut notoire que la lutte qui s'ouvrait entre le pouvoir despotique dans toutes ses extensions et, il faut le dire, dans toutes ses habiletés, et la force d'une constitution telle que celle qui régit et anime la nation anglaise, ne finirait que par la destruction complète de l'un des deux assaillants. Le despotisme a succombé, et, malgré ce qu'il nous en a coûté, il faut en rendre grâce à la Providence, pour le salut des peuples et l'instruction de la postérité.
Le 28 novembre, Murat fit son entrée à Varsovie; les Français y furent reçus avec enthousiasme par ceux des Polonais qui espéraient que leur liberté serait le fruit de nos conquêtes. On lisait dans le bulletin qui annonçait cette entrée: «Le trône de Pologne se rétablira-t-il? Dieu seul, qui tient dans ses mains les combinaisons des événements, est l'arbitre de ce grand problème politique.» Dès cette époque, la famille de Bonaparte commença à convoiter le trône de Pologne. Son frère Jérôme avait quelque espérance de l'obtenir. Murat, qui avait montré en toute occasion, dans cette campagne, sa brillante valeur, envoyé le premier à Varsovie, s'y présentant dans le costume toujours un peu théâtral qu'il préférait, et dont la toque couverte de plumes, les bottines de couleur, et les étoffes élégantes qui le drapaient, avaient quelque ressemblance avec l'habit des nobles Polonais, Murat, dis-je, entrevoyait des chances pour que ce grand pays fût un jour confié à sa domination. Sa femme, à Paris, en reçut quelques compliments qui peut-être ébranlèrent les déterminations de l'empereur, lequel n'aimait point qu'on le devançât en rien. J'ai vu l'impératrice espérer aussi la royauté polonaise pour son fils. Plus tard, quand l'empereur eut un fils naturel dont j'ignore aujourd'hui la destinée, ce fut vers cet enfant que les Polonais tournèrent les yeux. De plus habiles que moi dans les secrets de la diplomatie européenne diront pourquoi Bonaparte n'a fait qu'ébaucher ses plans en Pologne, malgré son penchant personnel, et malgré l'influence de M. de Talleyrand. Peut-être, seulement, que les événements se pressèrent et se choquèrent avec trop de précipitation, pour qu'on pût mettre à cette entreprise tous les soins et les efforts qu'elle méritait.