Depuis la campagne de Prusse, et après le traité de Tilsit, l'empereur s'est souvent repenti de n'avoir point poussé ses innovations européennes jusqu'au changement de toutes les dynasties. «On ne gagne rien, disait-il, à faire des mécontents auxquels on laisse encore quelque puissance. Les demi-mesures n'ont jamais de suites utiles, et les vieux rouages servent mal les machines nouvelles. Il fallait que je rendisse tous les rois complices de ma grandeur, mais, pour qu'ils ressortissent tous de moi, il eût été nécessaire qu'ils n'eussent point à m'opposer celle de leurs antécédents, avantage dont je me serais peu embarrassé, et qui ne valait point à mes yeux l'honneur de fonder une race nouvelle, mais qui pourtant a quelque empire sur les hommes. Ma bonté pour quelques souverains, ma faiblesse à l'égard des peuples qui auraient souffert, je ne sais quelle crainte de soulever un entier bouleversement m'ont retenu, et c'est un grand tort que je payerai cher, peut-être.»
Quand l'empereur parlait ainsi, il avait soin de s'appuyer sur la nécessité de renouveler toutes choses, nécessité imposée par la force de la Révolution. Mais, comme je l'ai déjà dit, au fond de sa pensée, il se croyait quitte envers elle, en changeant les frontières des États et les maîtres qui les régissaient. Un roi bourgeois, pris dans sa famille ou dans les rangs de son armée, lui paraissait devoir satisfaire, par son élévation subite, toutes les classes bourgeoises des sociétés modernes, et, pourvu que le despotisme que ce nouveau souverain exerçait tournât au profit de ses propres projets, il ne lui en demandait nullement raison. Il faut convenir, cependant, que, si ce que Bonaparte nommait l'esprit du siècle avait conduit les nations seulement à être gouvernées par des hommes que des hasards heureux auraient tirés de leur obscurité, ce n'était pas la peine de faire tant de fracas. Despote pour despote, celui qui peut s'appuyer sur les souvenirs de la grandeur de ses ancêtres blesse moins assurément l'orgueil humain, lorsqu'il exerce sa volonté en vertu de vieux droits consacrés par une gloire ancienne, ou même seulement dont la source se perd dans la nuit des temps.
Quoi qu'il en soit, à la fin de cette guerre, la Pologne ne retrouva sa liberté que dans la partie dont la Prusse s'était emparée. Les traités avec l'empereur de Russie, le besoin momentané du repos, la crainte d'exciter le mécontentement de l'Autriche en touchant à ses possessions, contraignirent les plans de Bonaparte. Peut-être l'exécution n'en était guère possible, mais, n'étant tentés qu'à demi, ils portaient sûrement avec eux la cause de leur destruction.
On a beaucoup discuté les avantages et les inconvénients du système continental à l'égard des Anglais. Je ne serais pas assez forte pour bien rapporter les objections que ce système souleva, comme les approbations que lui donnèrent des esprits qui paraissaient assez désintéressés. Encore moins oserais-je conclure au premier aperçu. Outre qu'un tel système imposait aux alliés de la France des conditions trop opposées à leur intérêt pour qu'ils s'y soumissent longtemps, comme, tout en favorisant et excitant l'industrie continentale, dont les avantages ne se font sentir que lentement, ce système gênait les jouissances et quelques-unes des nécessités journalières, il ne se fit sentir que comme un acte de despotisme. De plus, il fit passer dans l'esprit de tout Anglais l'aversion que Bonaparte inspirait au gouvernement britannique, parce que s'attaquer au commerce, c'est se prendre aux sources vitales de toutes les existences anglaises. Il fit donc la guerre contre nous absolument nationale chez nos ennemis, et en effet, de cette époque, les tentatives personnelles des Anglais devinrent très actives.
Cependant, j'ai entendu dire à des personnes éclairées que les suites de cette rigueur arriveraient à porter un coup fatal à la constitution d'Angleterre, et que c'était en cela surtout qu'il y avait avantage à la pousser. Le gouvernement anglais, obligé d'agir avec une promptitude égale à celle de son adversaire, empiétait peu à peu sur les droits nationaux, sans que les communes s'y opposassent, parce qu'elles étaient convaincues de la nécessité de la résistance. Le Parlement, moins jaloux de ses libertés, n'osait soulever aucune opposition; peu à peu les Anglais devenaient militaires; la dette publique s'augmentait pour fournir aux coalitions et à l'armée nationale; le pouvoir exécutif s'accoutumait à ces empiétements tolérés d'abord, et qu'il eût ensuite voulu conserver comme une conquête permise. Ainsi la situation, forcée et tendue, dans laquelle l'empereur mettait tous les gouvernements, altérait la constitution britannique, dont peut-être, si le système continental eût pu tenir longtemps, les Anglais n'auraient pu reconquérir les avantages que par des prétentions violentes ou des mouvements séditieux. C'était ce dont l'empereur se flattait secrètement; il s'efforçait de fomenter la révolte en Irlande; appui sur le continent de tous les pouvoirs absolus, il aidait et protégeait tant qu'il pouvait l'opposition anglaise, et les journaux qu'il payait à Londres ne cessaient d'animer les communes à la liberté.
J'ai vu plus tard M. de Talleyrand, épouvanté de cette lutte, me dire avec plus de chaleur qu'il n'a coutume d'en montrer dans la rédaction de son opinion: «Tremblez! insensés que vous êtes, des succès de l'empereur sur les Anglais! Car, si la constitution anglaise est détruite, mettez-vous bien dans la tête que la civilisation du monde sera ébranlée jusque dans ses fondements.»
L'empereur, avant de quitter Berlin, eut soin d'en faire partir quelques décrets, datés de cette ville, qui prouvaient qu'il avait, au milieu des camps, la force et le temps de penser à autre chose qu'à des combats. Tels furent quelques nominations de préfets, un décret sur l'organisation des bureaux maritimes, et un autre qui destinait l'emplacement de la Magdeleine, sur le boulevard, à un monument élevé à la gloire des armées françaises. Les plans de ce monument furent mis au concours par une circulaire du ministre de l'intérieur, imprimée partout. Il y eut aussi des promotions nombreuses dans l'armée, et une grande distribution de croix.
Le 25 novembre, l'empereur partit pour Posen. La difficulté des routes lui fit abandonner ses voitures pour arriver dans un chariot du pays; le grand maréchal du palais versa dans sa calèche, et se démit la clavicule. M. de Talleyrand éprouva le même accident, sans blessure, et, vu la difficulté de sa marche, il passa vingt-quatre heures sur une route, dans sa voiture renversée, jusqu'à ce qu'on eût trouvé d'autres moyens de le transporter. Il avait occasion, à cette époque, de répondre à une lettre que je lui avais écrite: «Je vous réponds, me mandait-il, du milieu des boues de la Pologne. Peut-être, l'année prochaine, vous écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je me recommande à vos prières.» L'empereur n'était que trop porté par lui-même à dédaigner ces obstacles, auxquels il sacrifiait une partie de son armée. D'ailleurs, dans cette occasion, il fallait marcher. Les Russes avançaient toujours, et il ne voulait point les attendre en Prusse.
Le 2 décembre, le Sénat fut convoqué à Paris; l'archichancelier porta une lettre de l'empereur qui rendait compte de ses victoires, qui en promettait de nouvelles, et qui demandait un sénatus-consulte ordonnant, sur-le-champ, la levée des conscrits de 1807. Cette levée devait se faire, dans un temps ordinaire, au mois de septembre seulement. Une commission fut nommée pour la forme. Cette commission examina la demande dans une seule matinée, et, le surlendemain, c'est-à-dire le 4, le sénatus-consulte fut rendu.
Ce fut aussi à peu près dans ce temps, que nous eûmes la solution de la dispute élevée par l'Académie contre le cardinal Maury. La volonté de l'empereur trancha la question; un assez long article anonyme parut dans le Moniteur. Ces paroles le terminaient: «L'Académie n'aura sans doute aucun penchant à priver d'un droit acquis par l'usage un homme dont le talent éminent a le plus marqué dans nos dissensions civiles, et dont l'adoption était un pas de plus vers la concorde, et vers cet entier oubli des événements passés, seul moyen d'assurer la durée de la tranquillité qui nous a été rendue. Voilà un long article pour une chose en apparence fort peu importante; cependant l'éclat qu'on a voulu faire donne matière à de sérieuses réflexions. On voit à quelles fluctuations on serait exposé de nouveau, dans quelle incertitude on pourrait être replongé, si heureusement le sort de l'État n'était confié à un pilote dont le bras est ferme, dont la direction est fixe, et qui ne connaît qu'un seul but: le bonheur de la patrie[42].»