Mais, malgré nos victoires, ou peut-être à cause de nos victoires, notre armée avait essuyé des pertes considérables. L'extrême humidité du climat, d'ailleurs, causait des maladies; la Russie paraissait déterminée à faire les plus grands efforts; l'empereur sentait que cette campagne, puisqu'elle durait, devait être décisive, et, ne trouvant pas que les nombreux bataillons qu'on lui avait envoyés lui offrissent encore une garantie suffisante du succès, il osa compter sur l'étendue de son pouvoir et sur notre soumission, et, après avoir, à la fin de décembre 1806, levé la conscription de 1807, dans le mois d'avril, il demanda au Sénat celle de 1808. Le rapport du prince de Neuchatel, qui fut inséré dans le Moniteur, annonçait que l'armée s'était grossie dans l'année des cent soixante mille hommes des deux conscriptions de 1806 et 1807; il comptait seize mille hommes mis à la retraite pour cause de maladies ou d'ancienneté, et sans s'embarrasser du raisonnement qu'on était trop certain que personne n'oserait faire, par suite du système qui cachait toujours les pertes que nous coûtaient nos victoires, on portait celles de toute la campagne seulement à quatorze mille hommes. Ainsi donc, l'augmentation de l'armée ne se trouvait que de cent trente mille hommes effectifs, et la prévoyance exigeait que les quatre-vingt mille hommes de la conscription de 1808 fussent levés, et exercés dans leurs propres départements. «Plus tard, disait le rapport, il faudrait qu'elle marchât sur-le-champ; levée six mois plus tôt, elle gagnera de la force et de l'instruction, et saura mieux se défendre.»

Le conseiller d'État, Régnault de Saint-Jean d'Angely, qui fut chargé de porter le message impérial au Sénat, s'arrêta dans son discours sur cette partie du rapport, et invita les sénateurs à reconnaître la bonté paternelle de l'empereur qui ne voulait point que les nouveaux conscrits affrontassent les grands travaux de la guerre, avant de s'être familiarisés avec eux. La lettre de l'empereur annonçait que l'Europe entière s'armait de nouveau; elle portait à deux cent mille hommes la levée extraordinaire ordonnée en Angleterre; elle proclamait le désir de la paix, à condition que la passion ne suggérerait point aux Anglais le désir de ne voir leur prospérité que dans notre abaissement.

Le Sénat rendit le décret demandé, et vota une adresse de félicitations et de remerciements à l'empereur. Sans doute il dut sourire, en la recevant.

Il faudrait que l'âme des hommes qui gouvernent par le pouvoir absolu eût été favorisée de facultés bien généreuses pour résister à la tentation de mépriser l'espèce humaine, tentation trop bien justifiée après tout, par la soumission qu'on leur témoigne. Quand Bonaparte voyait toute une nation lui livrer son sang et ses trésors, pour satisfaire une insatiable ambition, quand les hommes éclairés de cette nation consentaient à décorer, par la pompe de leurs phrases, ses actes d'envahissement sur les volontés humaines, pouvait-il regarder l'univers autrement que sous l'aspect d'un champ ouvert au premier qui entreprendrait de l'exploiter? Ne lui eût-il pas fallu une grandeur vraiment héroïque, pour s'apercevoir que la contrainte seule dictait alors les paroles de l'adulation, et le dévouement aveugle des citoyens isolés par le despotisme de ses institutions, et décimés ensuite par les actes de son pouvoir? Il faut pourtant dire qu'à défaut de cette générosité de sentiments, qui manquait à Bonaparte, un calcul observateur de sa raison aurait pu lui démontrer que l'obéissance animée avec laquelle les Français se rendaient, à son ordre, sur le champ de bataille, n'était qu'un égarement de cette énergie nationale excitée chez un grand peuple par une grande révolution. Le cri de la liberté avait éveillé de généreuses ardeurs. Le désordre qui s'en était suivi les rendait craintives de pousser à bout leur entreprise. L'empereur saisissait habilement ce moment d'hésitation pour les rallier au profit de sa gloire. Si j'osais me servir d'une expression commune qui me semble assez bien rendre ma pensée, je dirais que, depuis trente ans, l'énergie française a été portée à un tel excès de développement que la plus grande partie de nos citoyens, dans quelque classe que ce soit, a paru poursuivie du besoin d'avoir vécu, ou, à défaut de la vie, d'avoir pu mourir pour quelque chose. Au reste, il est vraisemblable, par une foule de circonstances, que Bonaparte n'a pas toujours méconnu le génie du peuple qu'il était appelé à gouverner, mais qu'il s'est senti la force de le maîtriser en le dirigeant, disons mieux, en l'égarant à son avantage.

Toutefois, combien il commençait dès lors à devenir pénible de le servir, lorsque l'on conservait au dedans quelques-unes des facultés qui, par l'effet d'une sorte d'instinct, avertissent l'âme des émotions qu'elle est destinée à supporter! Que de réflexions tristes je me souviens que, mon mari et moi, nous faisions, au milieu de la pompe et des jouissances que nous procurait la situation, peut-être enviée, dans laquelle nous nous trouvions! Je l'ai déjà dit, nous étions arrivés pauvres auprès du premier consul, ses largesses plutôt vendues que données nous avaient environnés du luxe qu'il savait si bien prescrire. Jeune encore, je me voyais à portée de satisfaire les goûts de mon âge, et de jouir des plaisirs d'un état brillant. J'habitais une belle maison, je me parais de diamants, je pouvais chaque jour varier mon élégante toilette, attirer à ma table une société choisie; tous les spectacles m'étaient ouverts; il ne se donnait pas une fête à Paris où je ne fusse conviée; et cependant, dès cette époque, je ne sais quel nuage sombre venait oppresser mon imagination. Souvent, au retour des Tuileries, au sortir d'un cercle somptueux, encore toute parée des livrées du luxe, peut-être ajouterai-je de la servitude, mon mari et moi, nous nous entretenions sérieusement de ce qui se passait autour de nous. Une secrète inquiétude de l'avenir, une défiance toujours croissante de notre maître, nous pressait tous deux. Sans bien savoir ce que nous redoutions, nous commencions à nous avouer que nous avions quelque chose à redouter. Le vague avertissement d'une plus noble direction de nos pensées flétrissait le cours de celles où notre destinée fausse semblait nous entraîner. «Je ne suis pas fait, me disait mon mari, pour cette vie oisive et resserrée d'une cour.»--«Je ne me sens pas appelée, lui disais-je, à n'admirer que ce qui coûte tant de sang et de larmes.» La gloire militaire nous fatiguait; nous frémissions de la féroce sévérité qu'elle inspire souvent à ceux qu'elle décore, et peut-être la répugnance qu'elle parvenait à nous causer était-elle une sorte de pressentiment du prix auquel Bonaparte mettrait la grandeur qu'il imposait à la France.

À ces sentiments pénibles se joignait encore la crainte, que ressent toute âme droite, de se voir forcée de ne plus aimer celui qu'on doit toujours servir. C'était là une de mes peines intérieures. Je m'attachais, avec la vivacité de mon âge et de mon imagination, à l'admiration que je voulais conserver pour l'empereur; je cherchais de bonne foi à me tromper sur son compte; j'épiais les occasions où il répondait à ce que j'eusse souhaité de lui. Ce combat était pénible et inégal; et pourtant, quand il a cessé, j'ai bien plus souffert encore.

Lorsque, en 1814, nombre de gens se sont étonnés de l'ardeur avec laquelle je pressais de tous mes voeux la chute du fondateur de ma fortune, et le retour de ceux qui devaient la détruire; lorsqu'ils ont taxé d'ingratitude notre prompt abandon de la cause de l'empereur, et qu'ils ont honoré de leur surprise la patience avec laquelle nous avons supporté les pertes complètes que nous avons faites, c'est qu'ils ne pouvaient lire dans nos âmes, c'est qu'ils ignoraient les impressions qu'elles avaient reçues de longue main. Le retour du roi nous ruinait, mais il mettait à l'aise nos pensées et nos sentiments. Il nous annonçait un avenir qui permettrait à notre enfant de se livrer aux nobles inspirations de sa jeunesse. «Mon fils, me disait son père, sera pauvre peut-être, mais il ne sera point contraint et froissé comme nous.» On ne sait pas assez dans le monde, c'est-à-dire dans la société réglée et factice d'une grande ville, la jouissance qui s'attache à une position qui vous permet le développement complet de vos impressions, la liberté de toutes vos pensées.

Le jour de Saint-Joseph[51], les deux princesses Borghèse et Caroline[52] voulurent donner une petite fête à l'impératrice. Une grande assemblée fut conviée; on représenta une petite comédie, ou vaudeville, pleine de couplets à la gloire de l'empereur et à la louange de la bonté et de la grâce de la personne fêtée. Les deux princesses étaient jolies comme des anges. Elles représentaient des bergères; le général Junot jouait le rôle d'un militaire revenant de l'armée, amoureux d'une des deux jeunes filles. Cette situation paraissait leur convenir beaucoup, soit dans la représentation, soit ailleurs. Mais les deux soeurs de Bonaparte, toutes ses soeurs qu'elles étaient, toutes princesses qu'elles étaient devenues, chantaient très faux. Elles s'en apercevaient l'une à l'égard de l'autre, et se moquaient mutuellement de leurs prétentions pareilles. Ma soeur et moi, nous jouions un rôle dans la pièce. Je m'amusai fort, durant les répétitions, de l'aigreur réciproque des deux soeurs, qui ne s'aimaient guère, et de l'embarras dans lequel l'auteur et le musicien se trouvaient. Tous deux mettaient une grande importance à leur ouvrage; ils s'affligeaient d'entendre défigurer leurs vers et leurs chansons; ils n'osaient se plaindre, faisaient des remontrances en tremblant; mais, tout autour, on se hâtait de leur imposer silence.

[Note 51: ][(retour) ] Le 19 mars 1807. (P. R.)

[Note 52: ][(retour) ] Madame Murat.