On comprend que la représentation fut froide. L'impératrice, peu sensible aux louanges que ses deux belles-soeurs lui adressaient sans empressement, se ressouvint que, sur ce même théâtre, quelques années auparavant, elle avait vu ses enfants jeunes, gais, affectueux, émouvoir Bonaparte lui-même, en lui offrant leurs bouquets. Elle me confia que, durant toute la pièce, ce souvenir l'avait oppressée. Cette année, elle était séparée de l'empereur, inquiète pour lui, agitée pour elle-même, loin de son fils et de sa fille. Elle s'apercevait que, dans sa fortune, à la prendre du jour seulement où elle était montée sur le trône, elle avait déjà un passé à regretter.
À l'occasion de sa fête, l'empereur lui écrivit très tendrement: «Je m'ennuie fort d'être loin de toi, disait-il. L'âpreté de ces climats retombe sur mon âme; nous désirons tous Paris, ce Paris qu'on regrette partout, et pour lequel on ne cesse de courir après la gloire; et tout cela, Joséphine, au bout du compte, afin d'être applaudi au retour, par le parterre de l'Opéra. Dès que le printemps paraîtra, j'espère bien laver la tête aux Russes, et ensuite, mesdames, nous irons vers vous, et vous nous donnerez des couronnes.»
Pendant l'hiver, on commença le siège de Danzig. Il passa par la tête de Bonaparte de donner de la gloire (suivant son expression) à Savary. En général, la réputation militaire de celui-ci n'était pas en grand honneur à l'armée; mais il servait l'empereur d'une autre manière. Il était ardent aux récompenses. L'empereur prévoyait l'obligation de le décorer quelque jour, pour l'employer dans quelque occasion qui pourrait naître; il lui attribua je ne sais quel avantage sur les Russes, et lui donna le grand cordon de la Légion d'honneur. Les militaires n'approuvèrent guère cette faveur; mais Bonaparte les déjouait, eux, comme les autres, et l'indépendance du mérite était une de celles qu'il poursuivait le plus.
Il ne quittait guère son quartier général d'Osterode[53] que pour inspecter les divers cantonnements; il y travaillait beaucoup. Il faisait des décrets sur tout. Il écrivit[54] à M. de Champagny, ministre de l'intérieur, une lettre dont il fut question dans le Moniteur, et qui lui prescrivait d'annoncer à l'Institut qu'on lui donnerait une statue de d'Alembert, comme étant celui des mathématiciens français qui a le plus contribué à l'avancement des sciences[55].
[Note 53: ][(retour) ] Il habitait le château de Finckestein, près d'Osterode.
[Note 54: ][(retour) ] C'est-à-dire qu'il fit écrire. Bonaparte écrit fort mal, et ne prend jamais la peine de tracer entièrement une seule lettre d'un mot.
[Note 55: ][(retour) ] Voici la lettre de l'empereur: «Monsieur Champagny, voulant faire placer dans la salle des séances de l'Institut la statue de d'Alembert, celui des mathématiciens français qui, dans le siècle dernier, a le plus contribué à l'avancement de cette première des sciences, nous désirons que vous fassiez connaître cette résolution à la première classe de l'Institut, qui y verra une preuve de notre estime, et de la volonté constante où nous sommes d'accorder des récompenses et de l'encouragement aux travaux de cette compagnie, qui importe tant à la prospérité et au bien de nos peuples.--Osterode, 18 mars 1807.» (P R.)
Les bulletins ne rendaient compte que de la position de l'armée et de la santé de l'empereur, qui, disait-on toujours, était excellente. Il faisait souvent quarante lieues à cheval par jour. Il accordait toujours de nombreux avancements dans son armée, qui se trouvaient rapportés dans le Moniteur, pêle-mêle et sous la même date, avec les nominations de quelques évêques.
À cette époque mourut l'impératrice d'Autriche, à l'âge de trente-quatre ans. Elle laissa quatre princes et cinq princesses. Les princes de Bavière, de Bade, et quelques autres de la Confédération du Rhin, séjournaient à l'armée et faisaient leur cour à l'empereur. Quand il avait terminé ses affaires, il assistait à des concerts que lui donnait le musicien Paër, qu'il avait trouvé à Berlin, qu'il attacha à sa musique et qu'il ramena à Paris. M. de Talleyrand, dont sans doute la société lui était d'une grande ressource, le quittait cependant souvent pour aller tenir un grand état à Varsovie, s'y entendre avec la noblesse, et l'entretenir dans les espérances qu'on voulait qu'elle conservât. Ce fut à Varsovie que M. de Talleyrand traita pour l'empereur, avec les ambassadeurs de la Porte et ceux de la Perse, auxquels Bonaparte donna le spectacle des manoeuvres d'une partie de son armée. On y signa aussi une suspension d'armes entre la France et la Suède.
La question du monseigneur ayant été décidée, le cardinal Maury fut admis à l'Institut et y prononça pour son discours de réception l'éloge de l'abbé de Radonvilliers. Un monde énorme s'était porté à cette séance. Le cardinal ne répondit guère à la curiosité du public. Son discours fut long et ennuyeux, et on conclut assez justement que son talent s'était absolument usé. Ses mandements, et une passion qu'il prêcha depuis, n'ont point démenti cette opinion.