Dans le même temps, l'impératrice, effrayée de l'état de maigreur de sa fille, craignant pour elle la fatigue d'un nouveau voyage et le climat de la Hollande, pressait souvent l'empereur, alors de retour, d'obtenir de son frère qu'il laissât sa femme accoucher à Paris. L'empereur l'obtint en effet, en l'ordonnant. Louis, mécontent, aigri, malheureux sans doute aussi de se voir forcé de retourner seul dans les tristes brouillards de son royaume, harcelé par son inquiétude naturelle, reprit ses soupçons et sa mauvaise humeur, dont il accabla sa femme de nouveau. Celle-ci eut d'abord assez de peine à les comprendre; mais, quand elle se vit en butte à de nouveaux outrages, quand elle comprit que l'on n'avait pas respecté son malheur, et qu'on l'avait crue capable d'une intrigue galante au moment où elle savait qu'elle n'avait aspiré qu'à mourir, elle tomba dans un complet découragement. Indifférente au présent, à l'avenir, à tous liens, à l'estime comme à la haine, elle voua à son mari un mépris que peut-être elle laissa trop voir, et elle ne pensa plus qu'à s'efforcer de multiplier les occasions de vivre séparée de lui. Tout ce que je raconte se passa dans l'automne de 1807; quand j'aurai gagné ce temps, je pourrai revenir encore sur quelques détails relatifs à cette malheureuse femme.

L'impératrice versa beaucoup de larmes sur la mort de son petit-fils. Outre la tendresse très vive qu'elle portait à cet enfant, qui annonçait un aimable caractère, elle voyait sa position ébranlée par cette mort. Les enfants de Louis lui paraissaient devoir réparer auprès de l'empereur le tort de sa stérilité, et ce terrible divorce qui était si souvent l'objet de son inquiétude, lui semblait devenir moins douteux après une pareille perte. Elle me confia ses émotions secrètes dans ce temps, et j'eus beaucoup de peine à rendre un peu de calme à ses esprits.

On se rappelle encore aujourd'hui l'impression que fit le beau discours de M. de Fontanes, qui sut si bien enchâsser ce malheur dans une des plus nobles et des plus remarquables descriptions des prospérités de Bonaparte[61]. Celui-ci avait ordonné que les drapeaux conquis dans cette campagne, et l'épée du grand Frédéric, fussent portés en grande pompe aux Invalides. Un Te Deum devait être chanté, un discours prononcé en présence des grands dignitaires, des ministres, du Sénat et des invalides eux-mêmes. La cérémonie, qui eut lieu le 17 mai 1807, fut imposante, et le discours de M. de Fontanes est un monument qui perpétuera pour nous le souvenir de ces nobles dépouilles, reprises, depuis, par leur premier possesseur. On admira comment l'orateur avait agrandi encore son héros en dédaignant d'insulter au vaincu, combien ses éloges portaient sur ce qui est vraiment héroïque. On ajoutait que ces louanges pourraient, à la rigueur, passer pour des conseils, et la soumission et la crainte étaient telles alors, que M. de Fontanes parut avoir déployé du courage.

[Note 61: ][(retour) ] Ce discours et le trait qui le termine sont rapportés dans la première partie de cet ouvrage. Je n'ai pas cru devoir éviter cette répétition, car les nouveaux détails donnés ici sont intéressants. Je joins à ces détails, et pour faire mieux connaître encore l'intérieur du ménage du roi et de la reine de Hollande, la lettre suivante, écrite au roi par son frère et datée de Finckestein, le 4 avril 1807, un mois Vous êtes trop, vous, dans votre intérieur, et pas assez dans votre administration. Je ne vous dirais pas tout cela sans l'intérêt que je vous porte. Rendez heureuse la mère de vos enfants; vous n'avez qu'un moyen: c'est de lui témoigner beaucoup d'estime et de confiance. Malheureusement, vous avez une femme trop vertueuse; si vous aviez une femme coquette, elle vous mènerait par le bout du nez. Mais vous avez une femme fière, que la seule idée que vous puissiez avoir mauvaise opinion d'elle révolte et afflige. Il vous aurait fallu une femme comme j'en connais à Paris. Elle vous aurait joué sous jambe, et vous aurait tenu à ses genoux. Ce n'est pas ma faute, je l'ai souvent dit à votre femme.» Dans cette lettre, si remplie de ces traits de sagacité et de vulgarité que Napoléon portait dans l'appréciation des choses ordinaires de la vie, on remarquera l'identité de son jugement avec celui de l'auteur de ces Mémoires, sur la cause et le caractère des discordes conjugales qui les occupent. Le roi Louis est trop raide, trop austère, trop jaloux, sa femme n'a que les goûts naturels de la jeunesse et de l'imagination. Son mari la méconnaît, l'humilie, l'attriste et l'offense. Survient la mort du jeune prince, à peu près avant la mort de l'enfant: «Vos querelles avec la reine percent dans le public. Ayez donc, dans votre intérieur, ce caractère paternel et efféminé que vous montrez dans le gouvernement, et ayez dans les affaires ce rigorisme que vous montrez dans votre ménage. Vous traitez une jeune femme comme on mènerait un régiment... Vous avez la meilleure femme, et la plus vertueuse, et vous la rendez malheureuse. Laissez-la danser tant qu'elle veut, c'est de son âge. J'ai une femme qui a quarante ans; du champ de bataille, je lui écris d'aller au bal. Et vous voulez qu'une femme de vingt ans qui voit passer sa vie, qui en a toutes les illusions, vive dans un cloître, soit comme une nourrice toujours à laver son enfant! et ce malheur, également ressenti des deux parts, rapproche les époux par une douleur commune. Cette douleur se prolonge, et devient, pendant un temps, la pensée dominante de la reine et même de sa mère. Dans ses lettres, Napoléon se montre affligé, et bientôt ennuyé de leur constante tristesse. Il y a un mélange curieux d'une bonté affectueuse et d'une impérieuse personnalité dans la manière dont il les console, ou leur ordonne de se consoler. J'ai cité quelques-unes de ces lettres. En voici une autre, écrite de Friedland, le 16 juin 1807: «Ma fille, j'ai reçu votre lettre datée d'Orléans. Vos peines me touchent, mais je voudrais vous savoir plus de courage. Vivre, c'est souffrir, et l'honnête homme combat toujours pour rester maître de lui. Je n'aime pas à vous voir injuste pour le petit Napoléon-Louis, et envers tous vos amis. Votre mère et moi avions l'espoir d'être plus que nous ne sommes dans votre coeur. J'ai remporté une grande victoire le 14 juin. Je me porte bien et je vous aime beaucoup.» On voit combien ces jugements de l'empereur et de la dame du palais de Joséphine sont contradictoires avec l'opinion qui a prévalu sur la reine Hortense, et qui ne semble pas reposer uniquement sur des suppositions. (P. R.)

Dans la péroraison de ce discours, il représenta le héros entouré de la pompe de ses victoires, et la dédaignant pour pleurer un enfant.

Mais le héros ne pleura point. Il reçut d'abord une impression pénible de cette mort, dont il chercha à se débarrasser le plus tôt qu'il put. M. de Talleyrand m'a conté, depuis, que le lendemain du jour où il avait appris cette nouvelle, l'empereur causait d'un air fort dégagé, et qu'au moment où il allait donner audience aux grands de la cour de Varsovie qui venaient le complimenter sur cette perte, lui (M. de Talleyrand) fut obligé de l'avertir de prendre un maintien triste, en se permettant de lui reprocher sa trop grande insouciance, à quoi l'empereur répondit: «Qu'il n'avait pas le temps de s'amuser à sentir et à regretter, comme les autres hommes.»

CHAPITRE XXIV.

(1807.)

Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques.