Cependant, les rigueurs de l'hiver disparaissaient peu à peu en Pologne, et tout annonçait le renouvellement des hostilités. Le bulletin du 16 mai nous apprenait l'arrivée de l'empereur de Russie à son armée, et les paroles mesurées qu'on employait à l'égard des souverains, et l'épithète de braves accordée aux soldats russes, faisaient penser qu'on se préparait à rencontrer une vigoureuse résistance. Le maréchal Lefebvre était chargé du siège de Danzig[62]; quelques affaires d'avant-postes avaient eu lieu; enfin, le 24 mai, la ville de Danzig se rendit. L'empereur s'y transporta aussitôt, et, pour récompenser le maréchal, il le fit duc de Danzig, en ajoutant à ce titre une dotation considérable. Ce fut la première création de ce genre. Il en développa les avantages, comme il lui plut, dans une lettre qu'il écrivit au Sénat à cette occasion, et il s'appliqua à les appuyer sur des motifs qui ne devaient point effaroucher les amateurs de l'égalité, dont il soignait toujours les préventions. Je l'ai souvent entendu parler des motifs qui le portèrent à créer ce qu'il appelait une caste intermédiaire entre lui et la vaste démocratie de la France. Il s'appuyait, d'abord, sur le besoin de récompenser les grands services, d'une manière qui ne fût point onéreuse à l'État, sur la nécessité de satisfaire les vanités françaises[63], et, enfin, de s'entourer à la façon des autres souverains de l'Europe. «La liberté, disait-il, est le besoin d'une classe peu nombreuse, et privilégiée, par la nature, de facultés plus élevées que le commun des hommes. Elle peut donc être contrainte impunément. L'égalité, au contraire, plaît à la multitude. Je ne la blesse point en donnant des titres qui sont accordés à tels ou tels, sans égard pour la question, usée aujourd'hui, de la naissance. Je fais de la monarchie, en créant une hérédité, mais je reste dans la Révolution, parce que ma noblesse n'est point exclusive. Mes titres sont une sorte de couronne civique; on peut les mériter par les oeuvres. D'ailleurs, les hommes sont habiles quand ils donnent à ceux qu'ils gouvernent le même mouvement qu'ils ont eux-mêmes. Or tout mon mouvement à moi est ascendant, il en faut un pareil qui agite de même la nation.»

[Note 62: ][(retour) ] L'orthographe de ces noms de villes ou de provinces allemandes devenus des titres français est difficile à déterminer. L'auteur, comme les femmes, et même les hommes de son temps, n'en prend nul souci, et écrit tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Les historiens de l'Empire ne présentent nulle concordance, et la plupart n'ont point de système régulièrement suivi. Aujourd'hui, l'on met quelque pédanterie à laisser aux noms un caractère local. Aussi j'écris en allemand, Danzig, et non Dantzick comme on le fait souvent. (P. R.)

[Note 63: ][(retour) ] «On me dira, disait l'empereur, que tout cela fera une noblesse de cour; mais cette noblesse de cour aura conquis son rang avec son épée.--Oh! dit ma grand'mère, avec son épée? Avec son sabre.» L'empereur se mit à rire. (P. R.)

Une fois, après avoir développé tout ce système devant moi, à sa femme, il s'arrêta tout à coup. Il se promenait, selon sa coutume, dans l'appartement. «Ce n'est pas, dit-il, que je ne voie que tous ces nobles, ces ducs surtout que je fais, et à qui j'accorde de si énormes dotations, vont devenir un peu indépendants de moi. Décorés et riches, ils tenteront de m'échapper, et prendront vraisemblablement ce qu'ils appelleront l'esprit de leur état.» Et, sur cette réflexion, il continua sa promenade, en gardant quelques minutes de silence; puis, se retournant vers nous un peu brusquement: «Oh! reprit-il, en souriant d'un sourire dont je ne saurais comment décrire l'expression, ils ne courront pas si vite que je ne sache bien les rattraper.»

Quoique les services militaires décorassent au fond, d'une manière imposante, les parchemins dont l'empereur scellait le don sur le champ de bataille, cependant l'humeur moqueuse des Parisiens, que la gloire même ne fait pas reculer, s'empara d'abord de la dignité du nouveau duc. Il avait quelque chose de commun et de soldatesque qui y prêtait un peu; et sa femme, vieille et excessivement bourgeoise, fut l'objet d'un grand nombre de railleries. Elle s'exprimait plaisamment sur la préférence qu'elle donnait à la partie pécuniaire des dons de l'empereur, et lorsqu'elle faisait cet aveu, au milieu du salon de Saint-Cloud, et que la naïveté de ses discours faisait rire quelques-unes d'entre nous, alors, rouge de colère, elle ne manquait pas de dire à l'impératrice: «Madame, je vous prie de faire taire toutes vos péronnelles.» On conçoit qu'une pareille incartade ne diminuait pas notre gaieté[64].

[Note 64: ][(retour) ] Les mots spirituels, ou tout au moins comiques, de la maréchale Lefebvre ont eu quelque popularité. Celui-ci était en réalité plus singulier, et plus expressif. Il s'agissait, paraît-il, d'un domestique qu'elle avait fait mettre tout nu devant elle, pour s'assurer qu'il n'emportait rien. Il est impossible d'écrire le mot par lequel elle demandait, avant de faire son récit, le départ des dames de la cour. Son mari, le maréchal duc de Danzig, avait aussi ses mots que l'on citait, et dont quelques-uns ont une beauté soldatesque. Il se plaignait à mon grand-père d'un fils qui se conduisait mal: «Vois-tu, disait-il, j'ai peur qu'il ne meure pas bien.» Un jour, ennuyé du ton d'envie désobligeante avec lequel un de ses compagnons d'enfance, le revoyant dans ses grandeurs, lui parlait de sa richesse, de ses titres et de son luxe, il lui dit: «Eh bien, tiens, je te cède tout cela, et pour rien, mais au prix coûtant. Nous allons descendre dans mon jardin; je tirerai sur toi soixante coups de fusil, et après cela, si je ne t'ai pas tué, tout est à toi.» (P. R.)

L'empereur eût bien voulu arrêter le cours de ces plaisanteries, mais elles échappaient à sa puissance, et, comme on savait qu'il y était sensible, on recherchait ce moyen commode et facile de se venger de l'oppression. Les bons mots, les calembours couraient la ville; on les mandait à l'armée; l'empereur irrité tançait le ministre de la police sur son peu de surveillance; celui-ci, affectant une certaine libéralité dédaigneuse, répondait qu'il fallait laisser aux oisifs ce dédommagement. Cependant, quand il avait appris qu'un propos railleur ou malveillant avait été tenu dans un salon de Paris, le ministre en mandait tout à coup le maître ou la maîtresse, pour les avertir de mieux surveiller leur société, et il les renvoyait avec une inquiétude vague sur la sûreté du commerce de ceux qui la composaient. Plus tard, l'empereur trouva le moyen de raccommoder l'ancienne noblesse avec les décorations de la nouvelle: il l'appela au partage; et, comme c'était reconnaître son privilège que de lui en donner un nouveau, quelque mince qu'il fût, elle ne dédaigna pas cette concession qui devenait un acte renouvelé de ce qu'elle avait été autrefois.

Cependant, l'armée se trouvait organisée de nouveau très fortement. Tous nos alliés y concouraient. On vit des Espagnols traverser la France pour aller combattre les Russes sur la Vistule; aucun souverain n'osait résister aux ordres qu'il recevait. Le Bulletin du 12 juin annonça la reprise des hostilités. On y rendait compte des tentatives faites pour la paix. M. de Talleyrand y poussait beaucoup, peut-être l'empereur lui-même n'était pas loin de la désirer. Mais le gouvernement anglais s'y refusait; le jeune czar se flattait de faire oublier Austerlitz; la Prusse, fatiguée de nous, redemandait son souverain; Bonaparte, vainqueur, dictait des conditions sévères; la guerre se ralluma. Quelques affaires partielles tournèrent à notre avantage; nous rentrâmes dans notre activité accoutumée. Les deux armées se rencontrèrent à Friedland, et nous remportâmes une nouvelle et grande victoire, qui fut longtemps disputée. Malgré le succès, l'empereur put conclure que, lorsqu'il aurait affaire désormais aux Russes, il lui faudrait s'attendre à une lutte violente, et que c'était entre lui et Alexandre que se traiteraient les destinées du continent.

À la journée de Friedland, un nombre considérable de nos officiers généraux furent blessés. La conduite de mon beau-frère M. de Nansouty fut digne d'éloges. Pour favoriser le mouvement de l'armée, il soutint avec sa division de grosse cavalerie le feu de l'ennemi, pendant plusieurs heures, maintenant par la force de son exemple tous les hommes dans une inaction très pénible, puisqu'on peut dire qu'elle était aussi sanglante que le combat. Le prince Borghèse fut envoyé du champ de bataille à Saint-Cloud, pour annoncer ce succès à l'impératrice. Il donna, en même temps, l'espoir que ce succès serait suivi d'une paix prochaine, et ce bruit, qui se répandit, ne fut pas un faible ornement à la victoire.

La bataille de Friedland fut suivie d'une marche rapide de notre armée. L'empereur gagna le village de Tilsit, sur les bords du Niémen. Le fleuve séparait les deux armées. Un armistice fut proposé par le général russe, et accepté par nous; les négociations commencèrent. Sur ces entrefaites, j'étais partie pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, où je menais une paisible vie, et où j'attendais, comme toute l'Europe, la fin de cette terrible guerre. J'y trouvai pour préfet M. Alexandre de Lameth, qui, après avoir tant marqué dans les commencements de la Révolution, avait émigré, était rentré en France, ayant passé de longues années dans un cachot autrichien, en même temps que M. de la Fayette. Employé par l'empereur, il était arrivé à être préfet de ce que nous appelions le département de la Roër, qu'il administrait fort bien. L'éducation que j'avais reçue, les opinions de ma mère et de sa société m'inspiraient de grandes préventions contre les opinions qui secondèrent en 1789 les dispositions révolutionnaires. Je ne voyais dans M. de Lameth qu'un factieux ingrat à l'égard de la cour, qui avait adopté le rôle de membre de l'opposition pour se donner un éclat qui flattait son ambition. Ce qui me faisait encore pencher vers cette idée, c'est que je le trouvais grand admirateur de Bonaparte, qui assurément ne gouvernait point la France dans un système qui fût une émanation de l'Assemblée constituante. Mais il se pourrait que, ainsi que la majorité des Français, nos troubles l'eussent un peu dégoûté d'une liberté achetée si cher, et qu'il eût aussi adopté de coeur un despotisme qui recréait l'ordre.