Quoi qu'il en soit, cette connaissance que je fis me donna l'occasion d'entendre développer quelques-unes des opinions sur les droits des citoyens, la balance du pouvoir, les libertés utiles, qui me frappèrent. M. de Lameth défendait les intentions de l'Assemblée constituante, et je n'avais nulle raison de lui disputer ce point assez oiseux de la discussion, à l'époque où nous nous trouvions tous deux. Il justifiait ensuite la conduite des députés de 1789, et, quoique je ne fusse point de force à lui répondre en détail, je sentais confusément qu'il avait tort, et que l'Assemblée constituante n'avait pas rempli sa mission avec assez d'impartialité et de conscience. Mais je me sentais frappée de l'utilité pour une nation d'appuyer son gouvernement sur des institutions moins passagères, et, à cet, égard, les paroles que j'entendais proférer avec assez de chaleur, jointes au sentiment pénible que me faisaient éprouver nos interminables guerres, jetaient dans mon esprit la semence de quelques idées saines et généreuses que les événements ont depuis entièrement développées[65]. Au reste, quoi qu'on pensât alors, la raison, ou son instinct, était forcée de céder devant l'éclatante fortune qui élevait en ce moment Bonaparte à l'apogée de sa gloire. On ne pouvait plus le juger avec les mesures ordinaires; la fortune le secondait si continuellement, qu'en la poussant à ses plus éclatants comme à ses plus déplorables excès, il semblait obéir à sa destinée.
[Note 65: ][(retour) ] Il paraît probable, et cela est indiqué ici, que les conversations de M. de Lameth ont contribué à l'éducation politique et libérale de l'auteur de ces mémoires. On trouvera peut-être piquant de rapprocher l'influence que ces causeries ont exercée sur son esprit, des préjugés qu'elle avait, et de ses impressions un peu sévères, lors de leur première rencontre. Il ne faut pas oublier que ma grand'mère n'avait pas encore vingt-sept ans lorsqu'elle voyait M. de Lameth à Aix-la-Chapelle, et qu'elle avait quitté l'intérieur doux, simple et attristé de sa mère pour la cour du premier consul, à peine âgée de vingt-deux ans. Il n'est pas étonnant que son jugement ait mis quelques années à se former, et qu'elle n'ait pas, du premier coup, atteint la vérité constitutionnelle. Le travail qui se fait peu à peu dans cet esprit distingué est précisément un des charmes de ses lettres et de ses mémoires. Voici donc ce qu'elle écrivait d'Aix-la-Chapelle à son mari, le 4 juillet 1807: «Le préfet est fort aimable; mais ce n'est plus à présent cet homme élégant et recherché que vous m'annoncez. Il n'a plus l'air jeune, il est couperosé, il ne parle que de son département, il s'en occupe sans cesse, il ne sait pas un mot de ce qui se passe hors d'Aix-la-Chapelle, il n'ouvre pas un livre, et ne fait que sa place. Il paraît aimé ici, son état de maison est fort simple.» Quelques jours plus tard, le 17 juillet, elle écrivait: «J'aimerais assez le préfet, qui a une politesse noble et de bon goût; mais il est trop froid et trop préfet, il ne parle que de son département et paraît n'avoir plus que son administration dans la tête. Il est assez mal avec madame G----. On dit ici qu'elle lui a fait beaucoup d'avances, mais que, pour ne pas déplaire aux bonnes Allemandes, que les manières un peu libres de ladite dame choquaient, il a résisté à tout. On ajoute qu'elle ne lui a pas pardonné. Vous voyez que ce n'est pas là le Lameth d'autrefois. Il l'est encore dans certaines opinions constituantes qu'il se plaît à mettre en avant. Mais ce qui est remarquable, c'est qu'il ramène toujours la conversation sur les scènes passées, et qu'il aime à rappeler ses liaisons avec l'ancienne cour, et la faveur qu'on lui témoignait. Quand il parle ainsi, on le regarde et on ne trouve rien à répondre; au reste, il n'a pas l'air de savoir mauvais gré du silence. Enfin, je trouve donc le préfet plus aimable; il vient quelquefois me faire des petites visites du matin. Au bout de quelques moments, il trouve le moyen de mettre la conversation sur les commencements de la Révolution, sur l'Assemblée constituante, sur ses idées de régénération, sur ses espérances de réforme. Il arrange tout cela de son mieux, il fait des contes que j'ai l'air d'adopter, et qu'au fond je ne repousse pas entièrement, parce que je trouve en moi une disposition, naturelle dans ce siècle-ci, à excuser une bonne partie des erreurs politiques. Hier, je lui ai fait raconter les circonstances de sa captivité, et, après avoir pensé que le roi de Prusse avait eu assez raison d'arrêter ce trio, cependant j'ai trouvé qu'on avait été bien dur. Je crois que je les ai presque plaints, mais surtout cette pauvre madame de Lameth, la mère, qui partageait la prison de son fils dans les derniers temps, et qui avait six cents marches à monter pour arriver au donjon. Il conte bien ce qu'il a souffert. J'ai été surtout frappée d'une obligation de danser tous les jours qu'il s'était imposée pour faire de l'exercice. Pendant trente-neuf mois, à la même heure, il sautait en chantant une contredanse, et il m'a avoué qu'il s'était souvent surpris à répandre des larmes au milieu de ce triste rigodon. C'est à la fin d'une pareille contredanse qu'une fois il s'est déterminé à se couper la gorge avec un rasoir, et qu'il en a été empêché par un domestique qui l'a surpris.» (P. R.)
Cependant, les grandes circonstances politiques donnaient lieu, à Aix-la-Chapelle comme à Paris, comme partout, à des bruits de toute espèce: On fondait le royaume de Pologne; on le donnait à Jérôme Bonaparte, que l'on mariait à une fille de l'empereur d'Autriche; on allait même jusqu'à renouveler les bruits du divorce de notre empereur. Les esprits, animés par le gigantesque des événements, les dépassaient encore, et se montaient de plus en plus à ce besoin de l'extraordinaire dont l'empereur savait si bien profiter pour les entraîner. Et comment, en effet, ne point s'attendre à toutes choses, en apprenant ce qui se passait? Madame d'Houdetot, qui vivait encore alors, disait, en parlant de Bonaparte: «Il rapetisse l'histoire, et il agrandit l'imagination[66].»
[Note 66: ][(retour) ] À cette époque, M. de Chateaubriand revint du voyage qu'il avait entrepris dans la Terre-Sainte pour y recueillir les observations qui devaient servir à l'ouvrage des Martyrs, qu'il méditait.
Après la bataille de Friedland, l'empereur écrivit aux évêques une lettre qui est belle. Elle renferme entre autres, cette phrase: «Cette victoire a signalé l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour où, tout couvert encore de la poussière du champ de bataille, notre première pensée, notre premier soin furent pour le rétablissement de l'ordre et de la paix dans l'Église de France[67].»
[Note 67: ][(retour) ] C'était une question souvent discutée, autrefois, que celle des opinions de l'empereur sur la religion, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu. Tout le monde aime à savoir ce que pensent ces grands génies sur ces problèmes qu'ils ne résolvent pas beaucoup plus aisément que nous. Il m'est arrivé plus d'une fois de demander à mon père si nos parents, ou quelques autres interlocuteurs habituels de Napoléon, avaient pu lui dire à ce sujet quelque chose de précis. Il en était aussi réduit aux conjectures. Sa mère, interrogée par lui, ne se souvenait pas d'avoir entendu l'empereur en parler sérieusement, ou d'une manière significative. Il n'attaquait pas les dogmes et n'en riait point. Il n'aimait pas les philosophes incrédules; mais son aversion pour leurs théories sociales suffirait pour expliquer sa sévérité à leur égard. Il parlait cependant des prêtres avec peu de respect. Par allusion à certains antécédents du cardinal Fesch, il disait que ce qu'il savait de son oncle le disposait à ne faire nul cas de la sincérité et du zèle des prêtres, puisqu'il le voyait aussi attaché qu'eux à la cause de l'Église. Jamais, quoiqu'il parlât assez souvent de l'importance politique de la religion, du soin qu'il en fallait prendre, il n'exprimait rien de positif sur la vérité ou la beauté de telle pu telle croyance. Il n'avait nulle sympathie pour la piété, nulle entente de ce qu'elle est dans certaines âmes.
Il paraissait ne l'avoir jamais rencontrée, et ne l'admettre que comme préjugé populaire. Il avait une incrédulité de fait, mais non raisonnée et sympathique. La religion, même abstraite, paraissait lui être étrangère. Le nom de la Providence, celui de Dieu même étaient des mots qu'il n'employait guère; mais cela venait plutôt des habitudes de son temps que d'un parti pris. Comme tant d'hommes de la fin du xviiie siècle, il n'avait jamais réfléchi au fond de la religion. Plus qu'un autre, il devait regarder le temps qu'elle prend comme du temps perdu, excepté quand il lui accordait quelques moments d'attention pour gagner des populations musulmanes, ou satisfaire des populations belges ou vendéennes. Mon père ajoutait que sa mère croyait que la religion était une chose à laquelle il ne pensait à la lettre pas du tout, sans avoir une résolution formée contre la foi chrétienne. Il avait aussi quelque disposition à accepter le merveilleux, les pressentiments, même certaines communications mystérieuses entre les êtres; mais c'était plutôt l'effort d'une imagination vague qu'une aptitude particulière à la foi dans un symbole déterminé. (P. R.)
Le Te Deum fut chanté dans Paris et la ville fut illuminée.
Le 25 juin, les deux empereurs s'étant embarqués sur les deux rives du Niémen, en présence d'une partie de leur armée, abordèrent en même temps au pavillon qu'on avait élevé sur un radeau au milieu du fleuve. Ils s'embrassèrent en se joignant, et demeurèrent deux heures ensemble. L'empereur Napoléon était accompagné de son grand maréchal Duroc et de son grand écuyer Caulaincourt; le czar, de son frère Constantin et de deux grands personnages de sa cour. Dans cette entrevue, la paix fut irrévocablement fixée. Bonaparte consentit à rendre au roi de Prusse une partie de ses États, quoique son penchant intime le portât à changer complètement la forme des pays conquis, parce que cette transformation entière favorisait davantage sa politique, dont la base était une domination universelle. Cependant, il fut obligé, en traitant, de sacrifier quelques portions de ses projets. Le czar pouvait encore être un ennemi redoutable; Napoléon savait que la France se fatiguait de la guerre, et qu'elle redemandait sa présence. Une plus longue campagne eût entraîné l'armée vers des entreprises dont on ne pouvait pas prévoir l'issue. Il fallut donc ajourner une partie du grand plan, et faire halte encore une fois. Les Polonais, qui avaient compté sur une libération absolue, virent seulement la portion de la Pologne qui avait appartenu à la Prusse devenir duché de Varsovie, duché qui fut donné au roi de Saxe comme en dépôt. Danzig devint une ville libre, et le roi de Prusse s'engagea à fermer ses ports aux Anglais. L'empereur de Russie offrit sa médiation pour tenter la paix avec l'Angleterre. Bonaparte se flatta que l'importance du médiateur terminerait le différend. Sa vanité mettait un grand prix à ce que sa royauté fût reconnue par nos voisins insulaires[68]. Il a dit souvent, depuis, qu'il avait senti à Tilsit que la question de l'empire continental se jugerait un jour entre le czar et lui, et que la magnanimité qu'Alexandre avait montrée[69], l'admiration que ce jeune prince lui témoignait, l'enthousiasme réel dont il était pénétré en sa présence, l'avaient comme subjugué et porté à désirer, plutôt qu'une rupture éternelle, une alliance solide qui pourrait, après tout, amener entre deux grands souverains le partage du continent. Le 26, le roi de Prusse vint aussi sur le radeau, et, après la conférence, les trois souverains se rendirent à Tilsit, où ils logèrent tant que durèrent les négociations, se visitant tous les jours, se donnant à dîner, passant des revues et paraissant dans la plus grande intelligence. Bonaparte déploya tout ce qu'il avait de ressources dans l'esprit; il s'observa beaucoup, il flatta le jeune empereur et le séduisit complètement. M. de Talleyrand acheva encore cette conquête par l'habileté toujours pleine de grâce avec laquelle il arrivait à soutenir et à colorer la politique de son maître. Alexandre lui témoigna une grande amitié, et prit une extrême confiance en lui. La reine de Prusse vint à Tilsit; Bonaparte s'efforça par beaucoup de galanteries de réparer la dureté de ses bulletins[70]. Elle ne pouvait se plaindre, non plus que le roi son époux. Tous deux, dépossédés, se voyaient forcés de recevoir avec reconnaissance ce qu'on leur rendait de leurs États. Ces illustres vaincus renfermèrent leur peine secrète, et l'empereur crut les avoir acquis en les rétablissant sur un trône morcelé dont il pouvait les repousser tout à fait. Au reste, dans son traité, il conservait toujours des moyens de surveillance, en laissant des garnisons françaises dans les États de quelques princes secondaires, tels que ceux de Saxe, de Cobourg, d'Oldenbourg et de Mecklembourg-Schwerin. Une partie de son armée demeurait encore sur les côtes du Nord, parce qu'il paraissait que le roi de Suède ne voulait point entrer dans le traité, et enfin, cette guerre fit éclore un royaume composé de la Westphalie et d'une portion des États prussiens. Jérôme Bonaparte fut décoré de cette nouvelle royauté, et le projet de son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg fut arrêté. Les deux ministres des affaires étrangères, M. de Talleyrand et le prince Kourakin, signèrent ce traité, le 9 juillet 1807. L'empereur se rendit ensuite chez l'empereur de Russie, portant la décoration de l'ordre russe de Saint-André. Il demanda à voir le soldat russe qui s'était le mieux conduit pendant la campagne, et lui donna de sa main la croix d'or de la légion. Les deux souverains s'embrassèrent de nouveau, et se séparèrent, après s'être promis une éternelle amitié. Des cordons furent distribués respectivement dans les deux cours. La séparation de Bonaparte et du roi de Prusse se fit aussi avec pompe, et le continent se trouva encore une fois pacifié.
[Note 68: ][(retour) ] Quand l'empereur apprit, un peu plus tard, que le gouvernement anglais refusait la paix, il s'écria: «Eh bien, la guerre recommencera, et elle sera à mort pour l'un des deux États.»
[Note 69: ][(retour) ] Le czar avait alors trente ans, une très belle figure et une bonne grâce infinie.