»Traitons d'abord de l'empereur, et n'en parlons qu'avec ceux qui, tout en trouvant en lui de grands sujets d'admiration, consentent à juger ce qu'ils admirent.
»Il était vulgaire, sous son règne, de dire qu'il méprisait les hommes. Les motifs qu'il donnait à l'appui de sa politique, dans ses conversations, n'étaient pas, en effet, pris d'ordinaire dans les plus nobles qualités du coeur humain; mais ce qu'il connaissait à merveille, c'est l'imagination des peuples. Or l'imagination est naturellement séduite par les belles et grandes choses, et celle de l'empereur, vive et forte, n'était pas plus qu'une autre inaccessible à ce genre de séduction. Et comme ses facultés extraordinaires le rendaient capable de belles et grandes choses, il les employait, avec d'autres, pour captiver l'imagination de la France, du monde, de la postérité. De là la part vraiment admirable de sa puissance et de sa vie, et qui n'en considère que cela ne saurait le placer trop haut. Cependant, un observateur sévère démêlera que c'est l'intelligence de l'imagination et l'imagination même, plus que le sentiment purement moral du juste et du bien, qui ont tout fait. Prenez pour exemple la religion: ce n'est point sa vérité, c'est son influence et son prestige qui ont dicté ce qu'il a fait pour elle, et ainsi du reste. Ce n'est pas tout. Dans sa science méprisante de l'humanité, il lui connaissait deux autres ressorts: la vanité et l'intérêt; et il s'est appliqué avec une incontestable habileté à les manier en maître. Tandis que, par l'éclat de ses actions, par la gloire de ses armes, par une certaine décoration des principes conservateurs des sociétés, il donnait à son gouvernement ce qu'il fallait pour que l'amour-propre ne rougît pas de s'y attacher, il ménageait, il caressait, il exaltait même d'autres sentiments plus humbles, qui peuvent être souvent irréprochables, mais qui ne sont pas des principes d'héroïsme et de vertu. L'amour du repos, la crainte de la responsabilité, la préoccupation des douceurs de la vie privée, le désir du bien-être et le goût de la richesse, tant chez l'individu que dans la famille, enfin toutes les faiblesses qui suivent souvent ces sentiments, quand ils sont exclusifs, trouvaient en lui un protecteur. C'est à ce point de vue qu'il était surtout pris par l'opinion comme le main teneur nécessaire de l'ordre. Mais, quand on gouverne les hommes par les mobiles que je viens de rappeler, et qu'on n'est pas soutenu ou contenu par le sentiment de la pure et vraie gloire, par l'instinct d'une âme naturellement franche et généreuse, il est trop facile d'arriver à penser que l'imagination, la vanité, l'intérêt se payent de fausse monnaie comme de bonne; que les abus de la force, que les semblants de la grandeur, que le succès à tout prix obtenu, que la tranquillité maintenue par l'oppression, la richesse distribuée par la faveur, la prospérité réalisée par l'arbitraire ou simulée par le mensonge, qu'enfin tous les triomphes de l'artifice ou de la violence, tout ce que le despotisme peut arracher à la crédulité et à la crainte, sont des choses qui réussissent aussi parmi les hommes, et que le monde est souvent, sans trop de résistance, le jouet du plus fort et du plus fin. Or rien dans la nature de l'empereur ne l'a préservé de la tentation que fait toujours éprouver au pouvoir l'emploi de pareils moyens. Non content de mériter la puissance, il a, quand il ne pouvait la mériter, consenti à l'extorquer ou à la dérober. Il n'a pas distingué la prudence de la ruse, ni l'habileté du machiavélisme. Enfin, la politique est toujours sur la voie de la fourberie, et Napoléon a été un fourbe.
»La fourberie est, selon moi, ce qui dégrade le plus l'empereur, et malheureusement avec lui son empire. C'est par ce côté qu'il est fâcheux pour la France de lui avoir obéi, pour les individus de l'avoir servi, quelque gloire que la nation ait gagnée, quelque probité et quelque talent que les individus aient montrés. On ne peut complètement effacer le malheur d'avoir été la dupe ou le complice, dans tous les cas l'instrument, d'un système dans lequel la ruse tenait autant de place que la sagesse et la violence que le génie, d'un système que la ruse et la violence devaient conduire aux extrémités d'une politique insensée. Voilà ce dont la France ne veut pas convenir, et c'est un peu dans l'intérêt de son amour-propre qu'elle exalte la gloire de Napoléon.
»Quant aux individus, eux aussi, ils ont dû naturellement ne pas s'humilier de ce qu'ils avaient fait ou subi. Ils ont eu raison de ne pas se reprocher publiquement ce que la nation ne leur reprochait pas, et d'opposer des services loyalement rendus, l'honnêteté, le zèle, le dévouement, la capacité, le patriotisme qu'ils avaient manifestés dans les fonctions publiques, aux reproches outrageants de leurs adversaires, aux incriminations de partis frivoles ou corrompus, qui avaient moins fait ou qui avaient fait pis. Les souvenirs de la Convention ou ceux de l'émigration ne pouvaient en conscience leur être opposés avec avantage, et, après tout, ils ont bien fait de ne point rougir de leur cause. Leur justification est dans quelques mots de Tacite, qui, jusque sous le despotisme, pense que la louange est due, chez le fonctionnaire capable et ferme, même à ce qu'il appelle obsequium et modestia[3].
[Note 3: ][(retour) ] Agricola, XLII. Je me rappelle que, lorsque je lus ces deux mots dans Tacite, je les ai tout de suite appliqués à mon père. Ils lui allaient parfaitement.
»Ces derniers mots conviennent aux honnêtes gens qui ont, comme mes parents, servi l'empereur sans bassesse et sans éclat. Mais cependant, lorsque, sous son règne même, les yeux s'étaient ouverts sur le caractère de son despotisme; lorsque la plainte de la patrie expirante avait été entendue; lorsque plus tard, en réfléchissant sur la chute d'un pouvoir dictatorial et sur l'avènement d'un pouvoir constitutionnel, on s'était élevé à l'intelligence de cette politique qui ne pose point en ennemis le gouvernement et la liberté, il était impossible de ne pas revenir avec quelque embarras, avec quelque amertume de coeur, sur ces temps où l'exemple, la confiance, l'admiration, l'irréflexion, une ambition permise, avaient poussé et maintenu de bons citoyens parmi les serviteurs du pouvoir absolu. Pour qui ne cherche pas à s'aveugler et veut être franc avec lui-même, il est impossible de se dissimuler ce que la dignité de l'esprit et du caractère perd sous la pression d'un despotisme même glorieux et nécessaire, surtout dur et insensé. On n'a rien à se reprocher sans doute, il le faut ainsi; mais on ne peut se louer ni s'enorgueillir de ce qu'on a fait, ni de ce qu'on a vu, et plus l'âme s'est consciencieusement ouverte enfin aux croyances de la liberté, plus on reporte avec douleur ses yeux sur le temps où elle y demeurait fermée, vers le temps de la servitude volontaire, comme l'appelait la Boëtie.
»Ce qu'il n'eût été ni nécessaire ni convenable de dire de soi à ses contemporains et de ceux-ci à eux-mêmes, c'est un devoir que de l'avouer franchement quand on écrit pour soi et pour l'avenir. Ce que la conscience a ressenti et révélé, ce qu'ont enseigné l'expérience et la réflexion, il faut le tracer, ou ne pas écrire. La vérité libre, la vérité désintéressée, telle est la muse des mémoires. C'est ainsi que ma mère a conçu les siens.
»Elle avait cruellement souffert pendant les années où ses sentiments étaient en opposition avec ses intérêts, et où il n'eût été possible de faire triompher les premiers des seconds que per abrupta, comme dit Tacite parlant de cela même, sed in nullum reipublicæ usum[4]. Ce genre d'entreprises n'est jamais, d'ailleurs, le lot d'une femme, et, dans une lettre remarquable que ma mère écrivait à une de ses amies[5], elle lui disait que les femmes du moins avaient toujours la ressource de dire dans le palais de César:
Mais le coeur d'Émilie est hors de ton pouvoir.
»Et elle lui avouait que ce vers avait été sa consolation secrète.