[Note 4: ][(retour) ] Agric. XLII.

[Note 5: ][(retour) ] Madame de Barante.

»Sa correspondance fera connaître dans leurs moindres nuances, dans leurs derniers replis, les sentiments de cette âme si pure et si vive. On y verra combien elle unissait de généreuse bienveillance à l'observation clairvoyante de toutes ces faiblesses, de toutes ces misères de notre nature qui font spectacle au peintre des moeurs. On y verra aussi combien, après l'avoir fait beaucoup souffrir, Napoléon avait gardé de place dans sa pensée; combien ce souvenir l'émouvait encore, et comme, à la peinture des maux de son exil à Sainte-Hélène, elle se sentait attendrie et troublée. Lorsque, dans l'été de 1821, on apprit à Paris la mort de Napoléon, je l'ai vue fondre en larmes, et s'attrister toujours en le nommant. Quant aux hommes de son temps, je ne dirai qu'une chose: c'est à la cour qu'elle avait appris à les connaître. Le souvenir qu'elle en avait conservé ne la laissait pas en paix. Je crois avoir raconté quelque part un petit fait qui frappa beaucoup les assistants. C'était dans le temps de la vogue de l'imitation française de la Marie Stuart de Schiller. Il y a une scène où Leicester repousse, en feignant de ne pas le connaître, un jeune homme dévoué qui, comptant sur ses secrets sentiments, vient lui proposer de sauver la reine d'Écosse. Talma jouait admirablement cette lâcheté hautaine du courtisan qui désavoue sa propre affection, de peur d'être compromis, et repousse par l'insolence l'homme qui lui fait peur.

Que voulez-vous de moi?... je ne vous connais pas.

»L'acte finissait, et, dans la loge où nous étions, tout le monde était frappé de cette scène, et ma mère émue laissait échapper des paroles dont le sens était: «Et c'était ainsi!... et j'ai vu cela!» Lorsque tout à coup parut à la porte de la loge M. de B***, à qui nulle application particulière ne pouvait assurément être adressée, mais, enfin, qui avait été chambellan de l'empereur. Ma mère n'y tint plus. Elle disait à madame de Catellan: «Si vous saviez, madame!...» et elle pleurait!

»On pourrait dire que cette disposition même a pu la porter à forcer la couleur de ses tableaux. Je ne le pense pas. Saint-Simon a peint une cour aussi, et le despotisme y était plus décent, plus régulier, et les caractères peut-être un peu plus forts que de nos jours. Que fait-il pourtant, sinon justifier, par la peinture de la réalité, ce que les prédicateurs de son temps et les moralistes de tous les temps ont dit de la cour en général? L'exagération de Saint-Simon est dans le langage. D'un défaut il fait un vice; d'une faiblesse, une lâcheté; d'une négligence, une trahison, et d'une platitude, un crime. L'expression n'est jamais assez forte pour sa pensée, et c'est son style qui est injuste, plutôt que son jugement.

»Citons encore une personne d'un esprit plus modéré, plus réservée dans son langage, et qui certes avait ses raisons pour voir avec plus d'indulgence que Saint-Simon le monde où vivait Louis XIV. Comment madame de Maintenon parlait-elle de la cour? «Quant à vos amies de la cour,» écrivait-elle à mademoiselle de Glapion, «elles sont toujours par terre, et si vous voyiez ce que nous voyons, vous vous trouveriez heureuse de ne voir (à Saint-Cyr) que des travers, des entêtements ou des manques de lumières, pendant que nous voyons des assassinats, des envies, des rages, des trahisons, des avarices insatiables, des bassesses, qu'on veut couvrir du nom de grandeur, de courage, etc.; car je m'emporterais en ne faisant même que d'y penser[6].» Les jugements de ma mère sont fort au-dessous de la vivacité de ce langage. Mais, comme Saint-Simon, comme madame de Maintenon, elle avait raison en général de penser qu'une personnalité constante qui se trahit par la crainte, la jalousie, la complaisance, la flatterie, l'oubli des autres, le mépris de la justice et le besoin de nuire, règne à la cour des rois absolus, et que l'amour-propre et l'intérêt sont les deux clefs de tout le secret des courtisans. Ma mère n'en dit pas davantage; et sa diction, sans être froide et pâle, n'outre jamais les choses, et laisse, à presque tout ce qu'elle est obligée de raconter, cette excuse de la faiblesse humaine mise aux prises avec le mauvais exemple, la tentation de la fortune, et la séduction d'un tout-puissant qui ne tient pas à rendre l'obéissance honorable. Ce n'est pas sans raison que, lorsque nous parlons de l'Empire, nos éloges vont presque exclusivement s'adresser à ses armées, parce qu'au moins, dans le métier de la guerre, l'intrépide mépris de la mort et de la souffrance est une telle victoire remportée sur l'égoïsme de la vie usuelle, qu'elle couvre ce que cet égoïsme peut suggérer, aux militaires eux-mêmes, de fâcheux sacrifices à l'orgueil, à l'envie, à la cupidité, à l'ambition.

[Note 6: ][(retour) ] Lettre 578, p. 426, t. II, édit. de 1857.

»Voilà des siècles que les historiens et les moralistes s'efforcent de peindre de ses vraies couleurs tout le mal qui croît incessamment, dans la sphère du gouvernement, surtout à l'ombre, ou, si Louis XIV l'exige, au soleil du pouvoir absolu. Il est étrange, en effet, combien ce qui devrait ne mettre en jeu que le dévouement et placer l'utilité de tous au-dessus de l'intérêt personnel, je veux dire le service de l'État, fournit à l'égoïsme humain d'occasions de faillir et de moyens de se satisfaire en se dissimulant. Mais apparemment qu'on ne l'a pas assez dit, car je n'ai pas vu que le mal fût près de finir ni de diminuer. La vérité seule, incessamment montrée à l'opinion publique, peut l'armer contre les mensonges dont l'esprit de parti et la raison d'État élèvent le nuage devant les misères du monde politique. Les peuples ne sauront jamais assez à quel prix l'insolence humaine leur vend le service nécessaire d'un gouvernement. Dans les temps de révolutions surtout, le malheur rend quelquefois indulgent pour les régimes qui ont succombé, et le régime vainqueur couvre d'un voile trompeur tout ce qui ferait haïr sa victoire. Il faut que des écrits sincères fassent du moins, un jour, tomber tous les masques, et laissent à toutes nos faiblesses la crainte salutaire d'être un jour dévoilées.»

MÉMOIRES