«Quel est le coeur français qui ne bénisse avec transport la divine Providence d'avoir donné pour empereur et roi à ce magnifique empire, prêt à s'ensevelir pour toujours sous des ruines ensanglantées, le seul homme qui pût en réparer les malheurs, et voiler de sa gloire les époques qui l'avaient déshonoré?»

M. Portalis mourut cette année, et fut remplacé par le conseiller d'État M. Bigot de Préameneu, fait comte plus tard, fort honnête homme, mais moins éclairé que lui.

Enfin, le ministre de la marine avait peu de choses à faire, depuis que Bonaparte, désespérant de l'emporter sur l'Angleterre, et irrité du mauvais succès de toutes ses entreprises maritimes, avait renoncé à s'en occuper. M. Decrès était, avec beaucoup d'esprit, tout à fait du goût de son maître. Un peu rude dans ses manières, il le flattait d'une façon inattendue. Il mettait peu de prix à l'estime publique, et consentait à prendre sur son compte toutes les injustices que l'empereur voulait faire supporter à l'ancienne marine française, sans cependant qu'il y parût rien de sa volonté. M. Decrès a amassé sur sa tête, avec un dévouement intrépide, les haines de tous ses anciens camarades. Depuis, l'empereur le fit duc[75].

[Note 75: ][(retour) ] L'amiral Decrès, ou duc Decrès, né en 1761, est mort assassiné à Paris, le 7 décembre 1820. Il a été ministre de la marine de 1801 à 1814, et encore pendant les Cent-Jours. (P. R.)

À cette époque, la cour était froide et silencieuse. C'était là, surtout, que se faisait sentir la conviction intime que les droits de chacun n'étaient appuyés que sur la volonté du maître, et, comme cette volonté avait aussi ses fantaisies, l'embarras de les prévoir portait chacun à éviter toute action, et à demeurer dans le cercle plus ou moins restreint de ses attributions. Les femmes agissaient encore moins que les autres, et n'osaient chercher d'autre succès que celui de leur luxe et de leur beauté. Dans la ville, on arrivait de plus en plus à une profonde indifférence sur le mouvement des rouages d'une machine dont on voyait les résultats, dont on sentait la force, mais à l'action de laquelle on comprenait qu'on n'aurait aucune part. On vivait dans un état de société qui ne manquait pas d'agréments. Les Français, dès qu'ils ont du repos, savent retrouver le plaisir. Mais la confiance était restreinte, l'intérêt national affaibli, tous les grands sentiments qui honoraient la vie à peu près paralysés. Les hommes graves devaient souffrir, les vrais citoyens devaient trouver qu'ils auraient vécu inutilement. On acceptait, en dédommagement, le plaisir d'une existence sociale agréable et variée. La civilisation s'accroissait par le luxe, qui, en énervant les facultés de l'âme, rendait tous les rapports individuels faciles. Elle procure aux gens du monde un petit nombre d'intérêts qui, presque toujours, leur suffisent, et dont, après tout, on ne rougit point de s'accommoder, lorsqu'on a longtemps souffert des grands désordres politiques. Ceux-ci avaient encore une grande place dans nos souvenirs; ils donnaient un prix réel à ce temps d'un brillant esclavage et d'une élégante oisiveté.

CHAPITRE XXV.

1807.

Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de Le Brun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.

Quand l'empereur arriva à Paris, le 27 juillet 1807, j'étais encore à Aix-la-Chapelle, où je commençais à m'inquiéter de la disposition dans laquelle il serait revenu. J'ai dit que c'était le mal habituel de sa cour, à chacun de ses retours. Je ne pouvais guère m'en informer, car on n'osait livrer ses secrets à ses correspondants; ce fut donc seulement à mon arrivée que je connus quelques détails.