L'empereur rapportait un peu d'enflure de son inconcevable fortune. On s'aperçut promptement combien son imagination agrandissait encore l'espace qui se trouvait entre lui et tout autre personnage. De plus, il se montrait plus impatient que jamais contre ce qu'il appelait les propos du faubourg Saint-Germain. La première fois qu'il revit M. de Rémusat, il lui adressa des reproches pour n'avoir point donné, dans quelques lettres écrites au grand maréchal du palais Duroc, des détails sur les personnes de la société de Paris.

«Vous êtes à portée, lui disait-il, par vos relations, de savoir ce qui se dit dans nombre de salons. Il serait de votre devoir de m'en rendre compte. Je ne peux accepter les petites considérations qui vous retiennent.» À ces paroles, M. de Rémusat répondait qu'il retiendrait fort peu de choses, parce qu'il était tout naturel qu'on s'observât devant lui, et qu'il eût répugné à donner une si grave importance à des discours légers qui auraient entraîné des suites fâcheuses pour ceux qui les avaient proférés, souvent sans intention vraiment hostile. Alors l'empereur haussait les épaules, tournait le dos, et ensuite il disait à Duroc ou à Savary: «J'en suis bien fâché, mais Rémusat n'avancera guère, car il n'est point à moi comme je l'entends.»

On pourrait au moins conclure qu'un homme d'honneur, décidé à manquer sa fortune plutôt que de la payer par le sacrifice de sa délicatesse, aurait trouvé dans ce marché la certitude de se voir à l'abri des querelles qui suivent ce qu'on appelle, à la cour comme à la ville, des caquets. Mais il n'en était pas ainsi: Bonaparte n'aimait le repos pour personne, et il savait admirablement compromettre celui qui s'efforçait le plus de vivre en paix.

On se souvient que, durant le séjour de l'impératrice à Mayence, quelques-unes des dames de sa cour, madame de la Rochefoucauld en tête, s'étaient permis de blâmer assez amèrement la guerre de Prusse, de plaindre le prince Louis, et surtout cette belle reine si durement insultée. L'impératrice, mécontente de toutes ces libertés, les avait écrites à son époux, en lui demandant instamment de ne jamais laisser connaître qu'elle l'en eût entretenu. Elle le confia à M. de Rémusat, qui lui en fit quelques reproches, mais lui en garda le secret. M. de Talleyrand, quand il rejoignit l'empereur, lui raconta aussi ce qui s'était dit à Mayence, plutôt dans l'intention de l'amuser que par un projet d'hostilité contre la dame d'honneur, qui ne lui déplaisait ni ne lui plaisait. Bonaparte rapporta donc un assez grand fonds de mauvaise humeur contre elle, et, la première fois qu'il la vit, il lui reprocha ses opinions et ses discours avec sa violence accoutumée. Madame de la Rochefoucauld, assez troublée d'une scène qu'elle n'attendait point, nia, faute de meilleure excuse, tout ce dont on l'accusait. L'empereur la poursuivit par des paroles positives, et, lorsqu'elle lui demanda qui avait fait ce beau rapport, il nomma sur-le-champ M. de Rémusat. À ce nom, madame de la Rochefoucauld fut atterrée. Elle avait assez d'amitié pour mon mari et pour moi, elle croyait avec raison pouvoir se fier à notre discrétion, et souvent elle nous avait livré ses secrètes pensées. Elle éprouva donc une extrême surprise et un juste mécontentement, d'autant qu'elle était elle-même sincère personne, et incapable pour son compte de cette bassesse dont on lui montrait mon mari coupable.

Prévenue de cette manière, elle se garda bien de chercher une explication; mais elle prit avec M. de Rémusat une contenance froide et gênée, dont pendant longtemps mon mari ne put deviner la cause. Quelques mois plus tard, seulement, des circonstances relatives au divorce ayant amené des conversations entre madame de la Rochefoucauld et nous, elle interrogea mon mari sur ce que je viens de raconter, et elle fut éclairée sur la vérité de cette aventure. Quand elle put parler en liberté à l'impératrice, celle-ci se garda bien de la détromper, et laissa flotter les soupçons sur mon mari, ajoutant seulement que M. de Talleyrand pouvait en avoir dit plus que lui. Madame de la Rochefoucauld était amie assez intime de M. de Ségur, grand maître des cérémonies; elle lui confia sa peine, et cela jeta quelque froideur entre lui et nous, en même temps que cela dressa aussi M. de Ségur contre M. de Talleyrand. La finesse quelquefois amère de ses railleries liguait encore contre lui tous les gens médiocres, aux dépens desquels il s'amusait impitoyablement. Ils s'en sont vengés dès qu'ils l'ont pu. L'empereur ne borna point ses reproches aux personnes de sa cour; il se plaignait aussi de la haute société de Paris. Il reprocha à M. Fouché de n'avoir point exercé une surveillance exacte; il exila des femmes, fit menacer des gens distingués, et insinua que, pour éviter les suites de son courroux, il fallait du moins réparer les imprudences commises, par des démarches qui prouveraient qu'on reconnaissait sa puissance. À la suite de ces provocations, un grand nombre de personnes se crurent obligées de se faire présenter; quelques-unes saisirent le prétexte de leur sûreté, et la pompe de sa cour en fut augmentée.

Comme il était dans son goût de marquer toujours sa présence par une agitation particulière, il n'épargna pas non plus sa famille. Il gronda sévèrement, quoique fort inutilement, sa soeur Pauline sur ses galanteries accoutumées, que le prince Borghèse voyait, au reste, ou voulait paraître voir, avec indifférence. Il ne dissimula point à sa soeur Caroline qu'il n'ignorait pas non plus les mouvements secrets de son ambition. Celle-ci supporta avec son habileté éprouvée une inévitable bourrasque, l'amenant peu à peu à reconnaître qu'elle n'était pas bien coupable, avec le sang qui coulait dans ses veines, de désirer une élévation supérieure, et prenant soin d'environner sa justification de toutes ses séductions accoutumées. Quand il eut ainsi réveillé tout son monde, comme il le disait lui-même, satisfait d'avoir excité cette petite terreur, il parut oublier ce qui s'était passé, et reprit son train de vie ordinaire.

M. de Talleyrand, qui revint après lui, témoigna à M. de Rémusat un grand plaisir à le retrouver. Ce fut alors qu'il prit l'habitude de venir me voir assez souvent, et que notre liaison commença à être plus intime. Je me souviens que d'abord, malgré la disposition affectueuse que sa bienveillance m'inspirait, et malgré l'extrême plaisir que me procurait sa conversation, j'éprouvai, pendant, un assez long temps, un peu d'embarras en sa présence. M. de Talleyrand avait la réputation méritée d'un homme de beaucoup d'esprit; il était un très grand personnage; mais on disait que son goût était difficile, son humeur un peu moqueuse. Ses manières toujours soigneusement polies tiennent les personnes auxquelles il s'adresse dans une situation un tant soit peu inférieure. Cependant, comme les usages de la société, en France, donnent toujours importance et liberté aux femmes, elles sont encore maîtresses, avec M. de Talleyrand, qui les aime et ne s'en défie point, de rapprocher les rangs. Mais beaucoup d'entre elles ne l'ont pas fait à son égard. Le désir de lui plaire les a souvent subjuguées. Elles vivent près de lui dans une sorte de servage, qu'on exprimerait fort bien par cette phrase ordinaire dans le monde, en disant qu'elles l'ont beaucoup gâté. Enfin, comme il est peu confiant, blasé sur une infinité de choses, indifférent à nombre d'autres, difficilement ému, qui veut le conquérir, le fixer ou seulement l'amuser, entreprend un travail difficile.

Tout ce que je savais de lui, et ce que je découvrais en le fréquentant, me mettait à la gêne devant lui. J'étais touchée de son amitié, je n'osais le lui dire; je craignais de l'entretenir des préoccupations habituelles de mon âme, parce que mes sentiments devaient, dans mon idée, exciter sa raillerie. Je ne lui adressais aucune question sur ses affaires ou sur les affaires, pour qu'il ne m'accusât d'aucune curiosité. Un peu tendue devant lui, je tenais mon esprit en haleine, quelquefois de manière à éprouver une fatigue réelle. Je l'écoutais bien attentivement, afin, si je ne pouvais toujours lui bien répondre, de lui procurer au moins le plaisir d'être bien entendu; car ma petite vanité était satisfaite, j'en conviens, du goût qu'il paraissait prendre pour moi. Quand j'y pense aujourd'hui, je trouve que c'était une plaisante chose que l'état d'angoisse et de plaisir que j'éprouvais lorsque les deux battants de ma chambre s'ouvraient, et qu'on m'annonçait: «Le prince de Bénévent.» Quelquefois, je suais à grosses gouttes des efforts que je faisais pour rendre mes paroles toutes piquantes, et sans doute, comme il arrive toujours quand on se contraint, j'étais sûrement moins aimable qu'en m'abandonnant à mon naturel; car on conserve ainsi du moins tous les avantages que donnent le vrai et l'accord de la parole, du geste et du maintien. Habituellement sérieuse, et disposée aux émotions vives, je cherchais à me contraindre pour répondre à cette légèreté avec laquelle il passait d'un sujet à un autre. Foncièrement bonne femme, ennemie des discours malicieux, j'avais toujours un sourire de commande aux ordres de tous ses bons mots. Il commença donc par exercer sur moi son empire accoutumé, et, si notre liaison eût duré sur ce ton, je ne lui aurais apparu que comme une femme de plus grossissant cette espèce de cour qui l'environnait, et qui s'évertuait à applaudir à ses faiblesses, à encourager les mauvaises parties de son caractère. Sans doute il eût fini par s'éloigner de moi, parce que j'aurais fait moins habilement un métier qui me convenait si peu. Je dirai plus tard le douloureux événement qui remit mon esprit dans son état naturel, et qui me donna occasion de lui vouer l'attachement sincère que je lui ai toujours conservé. On ne tarda point à la cour à s'apercevoir de cette nouvelle intimité. L'empereur n'en témoigna d'abord nul mécontentement. M. de Talleyrand n'était pas sans crédit sur lui: les opinions qu'il énonça, en parlant de M. de Rémusat, nous furent utiles, et nous nous aperçûmes, à quelques paroles, que notre considération personnelle avait gagné. L'impératrice, à peu près craintive de tout, me caressa davantage, pensant que je pourrais servir ses intérêts auprès de M. de Talleyrand. Les ennemis qu'il avait à la cour eurent les yeux sur nous; mais, comme il était puissant, on nous témoigna de plus grands égards. Sa société nombreuse commença à regarder avec curiosité un homme simple, doux, habituellement silencieux, jamais flatteur, incapable d'intrigue, dont M. de Talleyrand louait l'esprit et paraissait rechercher la conversation. On examina aussi cette petite femme de vingt-sept ans, médiocrement jolie, froide et réservée dans le monde, que rien d'éclatant ne dénonçait, dévouée aux habitudes d'une vie pure et morale, et qu'un si grand personnage s'amusait à mettre en évidence. Il aura fallu vraisemblablement que M. de Talleyrand, s'ennuyant à cette époque, ait trouvé quelque chose de nouveau, et peut-être de piquant, à gagner les affections de deux personnes si étrangères au cercle des idées qui l'avaient dirigé dans sa vie; que, fatigué de l'état de contrainte où il lui fallait vivre, la sûreté de notre commerce l'ait quelquefois soulagé, et que, peu à peu, les sentiments très dévoués que nous lui avons hautement témoignés, quand sa disgrâce ébranla toute notre position, aient fait une amitié solide d'une liaison qui ne lui parut d'abord qu'un amusement assez neuf pour lui. Alors, attirée davantage dans sa maison, que nous ne fréquentions point auparavant, je fis connaissance avec une portion de la société que je n'avais guère connue. On voyait chez M. de Talleyrand un monde énorme: beaucoup d'étrangers qui le courtisaient attentivement, des hommes de toute sorte, des grands seigneurs de l'ancien ordre de choses, des nouveaux, assez étonnés de se rencontrer; des gens marquant par une célébrité quelle qu'elle fût, laquelle ne marchait pas toujours avec une bonne réputation; des femmes connues aussi de cette manière, dont il faut dire que peut-être il avait été plus souvent l'amant que l'ami, et qui conservaient avec lui le genre de relation qui était le plus de son goût. Dans son salon, on voyait d'abord sa femme, dont la beauté s'effaçait de jour en jour, par suite d'un excessif embonpoint. Elle était toujours richement parée, occupant de droit le haut bout du cercle, mais à peu près étrangère à tout le monde. M. de Talleyrand ne semblait jamais s'apercevoir de sa présence; il ne lui parlait point, l'écoutait encore moins, et, je le pense, souffrait intérieurement, mais avec résignation, le poids dont sa faiblesse l'avait chargé par cet étrange mariage. Elle allait peu à la cour; l'empereur la recevait mal; on ne l'y comptait pour rien; il ne passait pas par la tête de M. de Talleyrand de s'en plaindre, ni de se soucier des distractions qu'on l'accusait de chercher à l'ennui de son oisiveté, en accueillant les soins de quelques étrangers. Bonaparte en plaisantait quelquefois M. de Talleyrand, qui répondait avec insouciance et laissait tomber la conversation.

Madame de Talleyrand avait coutume de prendre en aversion tous les amis, ou amies, de son mari. Il est vraisemblable qu'elle ne fit aucune exception en ma faveur; mais je me tins toujours avec elle dans la réserve d'une telle politesse, je me mêlai si peu de son intérieur, que je ne me trouvai dans aucun contact avec elle. Je vis dans ce même salon quelques vieilles amies de M. de Talleyrand, qui commencèrent à m'examiner avec une curiosité qui m'amusa: la duchesse de Luynes, la princesse de Vaudemont, toutes deux excellentes, l'aimant solidement, vraies avec lui, et qui me traitèrent fort bien, parce qu'elles s'aperçurent que ma liaison était très simple et dépourvue d'intrigue; la vicomtesse de Laval, plus inquiète, assez malveillante, et qui, je crois, me jugea un peu sévèrement; la princesse de Lieskiewitz, soeur du prince Poniatowski. Celle-ci venait de faire connaissance avec M. de Talleyrand à Varsovie, et l'avait suivi à Paris. La pauvre femme, malgré ses quarante-cinq ans et un oeil de verre, avait le malheur d'éprouver un sentiment passionné pour lui, dont il se montrait fatigué, et qui la tenait éveillée sur ses moindres préférences. Il se pourrait bien qu'elle m'ait fait l'honneur d'un peu de jalousie. Plus tard, la princesse de X... éprouva la même infirmité, car c'en était une réelle d'avoir de l'amour pour M. de Talleyrand. On rencontrait là encore la duchesse de Fleury, fort spirituelle, qui avait rompu, par un divorce, son mariage avec M. de Montrond[76]; mesdames de Bellegarde, qui n'avaient dans le monde d'autre importance que celle d'une grande liberté de conversation; madame de K...., que M. de Talleyrand soignait, pour conserver une bonne relation avec le grand écuyer; madame de Brignole, dame du palais, Génoise aimable et très élégante dans toutes ses habitudes; madame de Souza, qui avait été d'abord madame de Flahault, femme d'esprit, liée dans sa première jeunesse à M. de Talleyrand, conservant son amitié, auteur de plusieurs jolis romans, et femme, à cette époque, de M. de Souza, qui avait été ambassadeur de Portugal; enfin toutes les ambassadrices, les princesses étrangères qui venaient à Paris, et un nombre infini de tout ce que l'Europe offrait de distingué.

[Note 76: ][(retour) ] Ce Montrond est un joueur de profession, d'un esprit très piquant, amusant M. de Talleyrand, et nuisant, par son intimité, à sa considération; toujours en opposition au gouvernement, exilé par l'empereur, et que M. de Talleyrand défendit avec une obstination qui eût mérité d'être mieux appliquée.

La duchesse de Fleury est morte après avoir repris son nom de jeune fille, et se faisant appeler: la comtesse Aimée de Coigny. C'est pour elle qu'André Chénier a fait l'ode à la Jeune Captive. (P. R.)