Cependant, on apprenait chaque matin de nouvelles promotions militaires, des distributions de récompenses, des créations de places, enfin tout ce qui tient l'ambition, l'avidité et la vanité en haleine. Le Corps législatif s'ouvrit. M. de Fontanes, nommé président comme de coutume, prononça, comme de coutume aussi, un noble discours sur la situation vraiment radieuse de la France. Un nombre infini de lois régulatrices furent portées à la sanction de cette assemblée, un budget qui annonçait un état de finances florissant, et enfin le tableau des travaux de tout genre ordonnés, ou entrepris, ou terminés, sur tous les points de l'empire. L'argent des contributions levées sur l'Europe payait tout, et la France se voyait incessamment embellie sans la moindre augmentation de ses impôts. L'empereur, parlant au Corps législatif et s'adressant aux Français, leur rendait compte de ses victoires, parlait de 5179 officiers et de 123 000 sous-officiers et soldats faits prisonniers dans cette guerre, de la conquête entière de la Prusse, de ses soldats campés sur les bords de la Vistule, de la chute de la puissance anglaise, qu'il annonçait devoir être la suite de tant de succès, et finissait par donner une marque de sa satisfaction à cette nation qui l'avait si fidèlement servi, pour lui amasser tant de triomphes. «Français, disait-il, je suis content, vous êtes un bon et grand peuple.»

Cette ouverture du Corps législatif faisait toujours une belle cérémonie. La salle en avait été décorée avec luxe, les costumes des députés étaient brillants, ceux de la cour qui environnait l'empereur magnifiques, et lui, ce jour-là, resplendissait d'or et de diamants. Quoiqu'il mît toujours un peu de précipitation dans tout cérémonial, cependant la pompe qu'il aimait remplaçait assez bien cette dignité qui manquait, faute de calme, à presque toutes les scènes d'apparat. Bonaparte dans une cérémonie, marchant vers le trône qu'on lui avait préparé, semblait toujours s'y élancer. Ce n'était point un souverain légitime qui prenait paisiblement le siège royal dont il eût reçu le legs du droit de ses ancêtres; mais un maître puissant qui semblait, chaque fois qu'il plaçait la couronne sur sa tête, se rappeler la devise italienne qu'il avait prononcée une fois à Milan: Gare à qui voudra la toucher!

Ce qui déparait Bonaparte, lorsqu'il se trouvait ainsi dans une évidence de ce genre, c'était le vice habituel de sa prononciation. Ordinairement, il faisait rédiger le discours qu'il voulait prononcer; c'était, je crois, M. Maret le plus souvent, quelquefois M. Vignaud, ou même M. de Fontanes qui s'en chargeaient. Après, il essayait de l'apprendre par coeur, mais il y réussissait peu, la moindre contrainte lui étant insupportable. Il se décidait toujours en définitive à lire son discours, qu'on avait soin de lui copier en très gros caractères, car il avait très peu l'habitude de lire une écriture, et n'aurait rien compris à la sienne. Ensuite, il se faisait apprendre à prononcer les mots; mais il oubliait, en parlant, la leçon qu'il avait reçue, et, d'un son de voix un peu sourd, d'une bouche à peine ouverte, il lisait ses paroles avec un accent encore plus étrange qu'étranger, qui avait quelque chose de désagréable, et même de vulgaire. J'ai souvent entendu dire à un grand nombre de personnes qu'elles ne pouvaient se défendre d'une impression pénible en l'écoutant parler en public. Ce témoignage irrécusable, donné par son accent, de son étrangeté à l'égard de la nation, frappait l'oreille et la pensée désagréablement. J'ai moi-même éprouvé quelquefois cette sensation involontaire.

Le 15 août, les fêtes furent magnifiques. Dans l'intérieur du palais, la cour, étincelante de pierreries, assista au concert et au ballet qui le suivit. Les salons des Tuileries étaient remplis d'une foule éclatante et toute dorée; les ambassadeurs et les plus grands seigneurs de toute l'Europe, des princes, plusieurs rois qui, tout nouveaux qu'ils étaient, apparaissaient avec un éclat propre à rehausser celui d'une fête; des femmes brillantes de parure et de beauté; les premiers musiciens du monde, tout ce que les ballets de l'Opéra offraient de plus gracieux, un festin splendide, composaient une pompe tout à fait orientale.

Des jeux publics et des réjouissances furent accordées à la ville de Paris. Ses habitants, naturellement joyeux quand ils sont rassemblés, empressés de courir là où l'on est sûr de trouver du monde, se pressaient dans les rues, aux illuminations, autour des feux d'artifice, et montraient partout une gaieté inspirée par le plaisir et la beauté de la saison. Nulle part on n'entendait des cris à la louange de l'empereur. Il ne semblait pas qu'on pensât à lui en jouissant des amusements qu'il procurait; mais chacun en prenait sa part avec son caractère et sa disposition personnelle, et ce caractère et cette disposition font des Français le peuple le plus léger, peut-être, mais le plus aimable du monde. J'ai vu des Anglais assister à ces réjouissances, et s'étonner du bon ordre, de la franche gaieté, de l'accord qui s'établit et se communique à pareil jour entre toutes les classes des citoyens. Chacun, occupé de son divertissement, ne cherche point à nuire à celui du voisin; nulle querelle, aucune impatience, point d'ivresse dégoûtante et dangereuse. Des femmes, des enfants se trouvent impunément au milieu d'une foule, et s'y voient ménagés. On s'aide pour s'amuser en commun; on se fait part de son plaisir sans se connaître; on chante ou on rit ensemble, sans s'être jamais vu. À de telles journées, un roi peu attentif pourrait facilement se tromper. Cette hilarité, toute de tempérament, éveillée passagèrement par des objets extérieurs, peut être prise pour l'expression des sentiments d'un peuple heureux et attaché. Mais, si les souverains destinés à régner sur les Français tiennent à ne point s'abuser, c'est bien plus leur conscience qu'ils interrogeront que les cris populaires, pour savoir s'ils inspirent l'amour, et s'ils donnent du bonheur à leurs sujets. Au reste, la flatterie des cours est encore admirable à cet égard. Combien n'ai-je pas vu de gens venant conter à l'empereur ce mouvement animé du peuple dans les lieux publics de Paris, et le lui présenter comme le témoignage de sa reconnaissance! Je n'oserais pas dire qu'il ne s'y laissa pas quelquefois tromper. Le plus souvent, cependant, il ne s'en montrait point ému. Bonaparte ne recevait guère de communication des autres, et particulièrement la joie lui était si étrangère!

Dans ce mois d'août, on vit arriver à la cour une assez grande quantité de princes d'Allemagne. Quelques-uns venaient pour voir l'empereur, d'autres pour solliciter quelque faveur, ou quelque liberté utile à leurs petits États. Le prince primat de la confédération du Rhin arriva à cette époque; il devait faire la célébration du mariage de la princesse Catherine de Wurtemberg. Celle-ci arriva le 21 août. Elle était, je crois, âgée d'à peu près vingt ans; son visage était agréable; son embonpoint, un peu fort, semblait annoncer qu'elle tiendrait de son père, qui était si gros, qu'il ne pouvait s'asseoir que sur des sièges particuliers, et qu'il mangeait toujours sur une table qu'on cintrait de manière que, pour s'en approcher, il pût introduire son ventre dans le demi-cercle qu'on avait pratiqué. Ce roi de Wurtemberg, homme de beaucoup d'esprit, passait pour le plus méchant prince de l'Europe. Ses sujets le détestaient; on a dit même qu'ils avaient tenté de se défaire de lui plusieurs fois. Il est mort aujourd'hui.

Le mariage de cette princesse et du roi de Westphalie[79] se fit aux Tuileries, avec une grande magnificence. La cérémonie civile se passa dans la galerie de Diane, comme celle du mariage de la princesse de Bade, et, le dimanche 23, la célébration se fit à huit heures du matin dans la chapelle des Tuileries, en présence de toute la cour.

[Note 79: ][(retour) ] Jérôme Bonaparte.

Le prince et la jeune princesse de Bade étaient venus aussi à Paris. Nous la trouvâmes embellie; l'empereur n'en parut plus occupé; je parlerai d'elle un peu plus bas. Le roi et la reine de Hollande arrivèrent à la fin d'août. Ils paraissaient en bonne intelligence, mais tristes encore de la perte qu'ils avaient faite. La reine était fort maigre, souffrante d'un commencement de grossesse. Elle ne fut pas demeurée un peu de temps à Paris que l'on recommença à jeter des semences d'inquiétude dans l'esprit de son époux. On ne craignit pas, comme je l'ai dit déjà, de noircir la vie que cette malheureuse femme avait menée aux eaux; son malheur, les larmes qu'elle répandait encore, son air abattu, l'état de sa santé ne purent désarmer ses ennemis. Elle racontait souvent les courses qu'elle avait faites dans les montagnes, et le soulagement que le spectacle de cette sauvage nature avait apporté à ses maux. Elle disait la rencontre qu'elle avait faite du jeune M. Decazes, le désespoir dans lequel il paraissait plongé, la pitié qu'il lui avait faite. Ses récits étaient simples et naïfs; la calomnie s'en empara, et l'on réveilla l'esprit soupçonneux de Louis. Il éprouvait le désir naturel, mais un peu personnel, de ramener sa femme et son fils en Hollande; madame Louis montrait toute la soumission qu'il exigeait; mais l'impératrice, effrayée de l'état de dépérissement de sa fille, fit faire des consultations de médecins qui tous déclarèrent que le climat hollandais pouvait encore altérer la santé d'une femme grosse dont la poitrine s'attaquait un peu. L'empereur décida que, jusqu'à nouvel ordre, il garderait près de lui sa belle-fille et son jeune enfant. Le roi se soumit avec mécontentement, et sut très mauvais gré à sa femme d'une décision qu'elle n'avait point sollicitée, mais qui, je le crois, au fond, satisfaisait ses secrets désirs, et l'accord disparut de ce ménage. Madame Hortense, véritablement offensée cette fois du retour des soupçons jaloux de son mari, sentit mourir pour jamais l'intérêt qu'il lui inspirait de nouveau, et elle le prit alors dans une véritable haine: «De cette époque, m'a-t-elle dit souvent, j'ai compris que mes malheurs seraient sans remède; je regardai ma vie comme entièrement détruite; j'eus en horreur les grandeurs, le trône; je maudis souvent ce que tant de gens appelaient ma fortune; je me sentis étrangère à toutes les jouissances de la vie, privée de toutes ses illusions, à peu près morte à tout ce qui se passait autour de moi.»

Vers ce temps, l'Académie française perdit deux de ses membres les plus distingués: le poète le Brun, qui a laissé de belles odes et la réputation d'un talent très poétique; M. Dureau de la Malle, traducteur estimé de Tacite, homme d'esprit, ami intime de l'abbé Delille. Celui-ci vivait paisiblement, jouissant d'une fortune médiocre, entouré d'amis, recherché de la société, et abandonné à son repos et à la liberté par l'empereur lui-même, qui avait renoncé à le conquérir. Il publiait de temps en temps quelques-uns de ses ouvrages et recueillait dans la bienveillance qu'on leur témoignait le prix de son aimable caractère, et d'une vie douce qu'aucune pensée amère, qu'aucune action hostile n'avait troublée. M. Delille, professeur au Collège de France, recevait les appointements d'une chaire de littérature que le poète Legouvé faisait pour lui. C'était le seul don qu'il eût voulu accepter de Bonaparte. Il s'attachait à conserver un souvenir honorable de celle qu'il appelait sa bienfaitrice[80]. On savait qu'il composerait un poème où il parlerait d'elle, du roi, des émigrés; personne ne lui en savait mauvais gré. Un gouvernement toujours assez jaloux d'effacer de tels souvenirs, les respectait en lui, et n'eût osé s'entacher de la honteuse persécution d'un vieillard aimable, reconnaissant et si généralement aimé.