[Note 80: ][(retour) ] La reine Marie-Antoinette.

Les deux places vacantes à l'Académie occupèrent un moment les salons de Paris. On parla quelque peu de M. de Chateaubriand. L'empereur était aigri contre lui, et le jeune écrivain, marchant dans une ligne qui lui donnait de la célébrité, l'appuyait sur un parti et ne lui faisait point cependant courir de vrais dangers, se maintenait dans une opposition qui s'accrut de la mauvaise humeur qu'elle inspira à l'empereur. L'Académie française, assez imbue alors des principes d'une incrédulité un peu révolutionnaire, et surtout philosophique à la manière du siècle dernier, se dressait aussi contre le choix d'un homme qui avait pris un étendard religieux pour bannière de son talent. Cependant les personnes qui le fréquentaient disaient que les habitudes de sa vie n'étaient pas tout à fait en harmonie avec les préceptes dont il ornait ses compositions. On lui reprochait un orgueil excessif. Les femmes, exaltées par la nature de son talent, sa manière un peu étrange, sa belle figure, sa réputation, le soignaient à l'envi, et il ne se montrait nullement insensible à leurs avances. Cette vanité extrême, cette opinion qu'il avait de lui-même ont fait croire encore que, si l'empereur l'eût un peu caressé, il aurait pu parvenir à se l'acquérir en mettant seulement au marché le prix très élevé dont son amour-propre eût voulu qu'on payât son dévouement[81].

[Note 81: ][(retour) ] Il continuait à publier dans les journaux des fragments de l'itinéraire de son voyage qu'on lisait avec empressement. L'esprit de parti s'accordait avec le goût pour les accueillir. C'était une petite guerre qu'il faisait à Bonaparte et qui déplaisait à celui-ci, comme toute espèce d'opposition.

Les travaux du Corps législatif continuaient en silence; il ratifiait peu à peu toutes les lois émanées du conseil d'État, et l'organisation administrative du pouvoir de l'empereur s'achevait sans trouver d'opposition. Certain par la force de son propre génie, par l'habileté éprouvée des membres de ce conseil d'État, de régir la France avec cette apparence légale qui la réduisait au silence et qui plaisait à son esprit naturellement ami de l'ordre, ne voyant dans les restes du corps nommé le Tribunat qu'un foyer d'opposition qui, toute faible qu'elle était, pouvait le gêner quelquefois, il résolut d'en achever la destruction déjà fort avancée par la diminution du nombre de ceux qui le composaient, diminution opérée sous le Consulat[82]. Il fit donc rendre par le Sénat un sénatus-consulte qui faisait passer tous les tribuns dans le Corps législatif, et aussitôt la session de celui-ci fut terminée. Les discours tenus à la dernière séance du Tribunat sont assez remarquables. On s'étonne que des hommes consentent à se jouer mutuellement cette espèce de comédie les uns aux autres, et pourtant il faut avouer que l'habitude faisait que tout cela ne frappait plus beaucoup. D'abord M. Bérenger, le conseiller d'État, parut avec quelques-uns de ses collègues, et, commençant par rappeler tous les services que le Tribunat avait rendus à la France, il dit ensuite que la nouvelle décision donnerait au Corps législatif la plénitude d'une importance qui garantit les droits nationaux. Le président répond, pour le Tribunat tout entier, que cette détermination est reçue avec respect et confiance par chacun de ses membres, qui en comprennent parfaitement les avantages positifs. Ensuite un tribun (M. Carrion-Nisas) fait la motion de composer une adresse dans laquelle on remerciera l'empereur des témoignages d'estime et de bienveillance qu'il a bien voulu donner au Tribunat; et, ajoutant qu'il se croit l'interprète des coeurs de chacun de ses collègues, il propose de porter au pied du trône, pour dernier acte d'une honorable existence, une adresse qui frappe les peuples de cette idée politique, que les tribuns ont reçu l'acte du Sénat sans regrets, sans inquiétudes pour la patrie, et que leurs sentiments d'amour pour le monarque vivront éternellement en eux. Cette proposition fut adoptée à l'unanimité. Le président du Tribunat, Fabre de l'Aude, fut nommé sénateur.

[Note 82: ][(retour) ] Le Tribunat, institué par la Constitution de l'an VIII, avait été installé le 1er janvier 1800. Le nombre de ses membres avait été réduit à cinquante, le 4 août 1802. C'est en effet le 19 août 1807 qu'il fut tout à fait supprimé. (P. R.)

Dans ce temps, l'empereur organisa la cour des comptes, et sa mauvaise humeur contre M. Barbé-Marbois étant passée, il le rappela et lui donna la présidence de cette cour.

Ce fut dans le mois de septembre que l'empereur d'Autriche se remaria avec sa cousine germaine, fille de feu l'archiduc Ferdinand de Milan. Peu après, son frère, le grand-duc de Wurtzbourg, auparavant et aujourd'hui grand-duc de Toscane, vint à Paris. La cour se grossissait de jour en jour par l'arrivée d'un nombre considérable de grands personnages. Vers la fin de septembre, on détermina un voyage de Fontainebleau, où devait se déployer la plus grande magnificence. On allait célébrer des fêtes pour le mariage de la reine de Westphalie; l'élite des acteurs de Paris et des musiciens devait s'y transporter; la cour reçut l'ordre d'y étaler la plus grande parure. Chacun des princes ou princesses de la famille impériale, y transportant une partie de sa maison, y devait avoir une table particulière, ainsi que quelques grands dignitaires et ceux des ministres qui suivraient l'empereur.

Le 21 septembre, Bonaparte partit avec l'impératrice, et, les jours suivants, on vit arriver à Fontainebleau la reine de Hollande, la reine de Naples, le roi et la reine de Westphalie, le grand-duc et la grande-duchesse de Berg, la princesse Pauline, Madame mère, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, le prince primat, le grand-duc de Wurtzbourg; les princes de Mecklembourg et de Saxe-Cobourg, une infinité d'autres encore: M. de Talleyrand, qui devait tenir une maison ainsi que le prince de Neuchatel; le ministre des affaires étrangères; le secrétaire d'État Maret; les grands officiers de la maison impériale, les ministres du royaume d'Italie, un certain nombre de maréchaux nommés du voyage, M. de Rémusat, plusieurs chambellans, les dames d'honneur et d'atours, quelques-unes des dames du palais. Tout ce monde était convié par une lettre du grand maréchal Duroc. J'arrivai des eaux d'Aix-la-Chapelle dans ce temps-là, et, étant comprise dans cette liste, après avoir passé quelques jours à Paris pour voir ma mère et mes enfants, et faire mes préparatifs de toilette, je rejoignis la cour et mon mari à Fontainebleau.

Le 20 septembre, le maréchal Lannes avait été nommé colonel général des Suisses.