Une fois, en causant avec elle des différends du roi de Hollande avec sa femme, de la mort du jeune Napoléon et de la santé délicate du seul garçon qui leur restât, il l'entretint de la nécessité où peut-être, un jour, il pourrait se trouver de prendre une femme qui lui donnât des enfants. Il montra quelque émotion en développant un pareil sujet, et il ajouta: «Si pareille chose arrivait, Joséphine, alors ce serait à toi de m'aider à un tel sacrifice. Je compterais sur ton amitié pour me sauver de tout l'odieux de cette rupture forcée. Tu prendrais l'initiative, n'est-ce pas? et, entrant dans ma position, tu aurais le courage de décider toi-même de ta retraite?» L'impératrice connaissait trop bien le caractère de son époux pour lui faciliter d'avance, par une parole imprudente, une démarche qu'elle repoussait autant qu'elle le pouvait. Aussi, dans cet entretien, loin de lui donner l'espérance qu'elle contribuerait à affaiblir par sa conduite l'effet d'un pareil éclat, elle l'assura qu'elle obéirait à ses ordres, mais que jamais elle n'en préviendrait aucun. Elle fit cette réponse même avec un ton calme et assez digne qu'elle savait fort bien prendre vis-à-vis de Bonaparte et qui n'était pas sans effet.
«Sire, lui dit-elle (car il est à remarquer que depuis qu'il régnait, même dans le tête-à-tête, elle s'était accoutumée à lui parler avec des formes presque toujours cérémonieuses), vous êtes le maître, et vous déciderez de mon sort. Quand vous m'ordonnerez de quitter les Tuileries, j'obéirai à l'instant; mais c'est bien le moins que vous l'ordonniez d'une manière positive. Je suis votre femme, j'ai été couronnée par vous en présence du pape; de tels honneurs valent bien qu'on ne les quitte pas volontairement. Si vous divorcez, la France entière saura que c'est vous qui me chassez, et elle n'ignorera ni mon obéissance, ni ma profonde douleur.» Cette manière de répondre, qui fut toujours la même, ne blessa point l'empereur, et parut même quelquefois l'émouvoir; car, en revenant, en diverses occasions, sur ce sujet, il laissait assez souvent échapper des larmes, et paraissait réellement agité par des passions contraires.
Madame Bonaparte, qui se rendait si bien maîtresse d'elle-même devant lui, en me racontant tout ceci, se livrait à une extrême inquiétude. Quelquefois, elle pleurait amèrement; dans d'autres moments elle se récriait sur l'ingratitude d'un pareil abandon. Elle rappelait que, lorsqu'elle avait épousé Bonaparte, il s'était cru fort honoré de son alliance, et qu'il était odieux de la repousser de son élévation, quand elle avait consenti à partager sa mauvaise fortune. Il lui arrivait même de s'exalter l'imagination au point de laisser échapper des inquiétudes sur son existence personnelle. «Je ne lui céderai jamais, disait-elle; je me conduirai certainement comme sa victime; mais, si j'arrive à le trop gêner, qui sait ce dont il est capable, et s'il résisterait au besoin de se défaire de moi?» Quand elle proférait de semblables paroles, je faisais mille efforts pour calmer son imagination ébranlée, qui sans doute l'entraînait trop loin. Quelque opinion que j'aie sur la facilité avec laquelle Bonaparte savait se déterminer aux nécessités politiques, je ne crois nullement qu'il fût capable de concevoir et d'exécuter les noirs calculs dont elle le soupçonnait alors. Mais il avait agi de manière, dans diverses occasions, et surtout parlé souvent dans des termes tels, qu'il donnait le droit à l'exaltation d'un profond mécontentement de concevoir de semblables soupçons, et quoique j'atteste bien solennellement que, dans ma conscience intime, je ne pense point qu'il eût abordé jamais ce moyen de sortir d'embarras, cependant ma seule réponse aux vives inquiétudes de l'impératrice ne pouvait être que celle-ci: «Madame, soyez sûre qu'il n'est pas capable d'aller jusque-là.»
Je m'étonnais, à part moi, qu'une femme tellement désenchantée sur son époux, dévorée d'un sinistre soupçon, détachée alors de toute affection, assez indifférente à la gloire, pût tenir si fortement aux jouissances d'une royauté si précaire. Mais, voyant que rien n'arriverait à l'en dégoûter, je me contentais, comme par le passé, de l'engager à garder un profond silence et à demeurer avec l'empereur dans son attitude calme, attristée, mais déterminée, qui, en effet, était le seul moyen d'écarter ou de retarder l'orage. Il savait que sa femme était généralement aimée; tous les jours l'opinion publique se séparait davantage de lui, et il craignait de la froisser encore. L'impératrice, quand elle confiait à sa fille ses peines, comme je l'ai déjà dit, ne trouvait pas une personne très disposée à la comprendre. Depuis la perte de son enfant, les souffrances de la vanité lui causaient encore plus de surprise, et presque toujours sa seule réponse à sa mère était celle-ci: «Comment peut-on regretter un trône?» Madame de la Rochefoucauld, à qui madame Bonaparte s'ouvrait aussi, était, comme je l'ai dit, un peu légère, et glissait le plus qu'elle pouvait sur tout. C'était donc moi qui portais habituellement le poids de ses confidences. L'empereur s'en doutait, et à cette époque ne m'en sut point mauvais gré. Je sais même qu'il a dit à M. de Talleyrand: «Il faut convenir que l'impératrice est bien conseillée.» Quand ses passions en donnaient le temps à son esprit, il jugeait sainement même certaines conduites qui le gênaient[89], pourvu qu'elles ne le gênassent qu'un peu; et, dans le fond, il avait le sentiment intime qu'il surmonterait, quand il le voudrait, les légers obstacles qu'on lui opposait. Il permettait qu'on jouât son jeu, quand il apercevait que, en dernier ressort, il n'en gagnerait pas moins la partie.
[Note 89: ][(retour) ] Mon père a souvent cité cette réflexion, et plusieurs analogues qui se trouvent dans ces mémoires, pour prouver qu'il était plus possible qu'on ne l'a dit de résister utilement à l'empereur, et que celui-ci était capable de supporter, parfois, la contradiction. L'impossibilité de l'arrêter dans ses projets, ou même de le faire hésiter, est le meilleur argument de ses serviteurs pour expliquer, ou excuser, leur docilité. Il est probable pourtant qu'une résistance plus fréquente eût agi sur lui, et qu'il pouvait la comprendre et l'accepter, dans certains moments. La difficulté était sans doute de discerner ces moments et de ménager, sinon sa colère, du moins sa vanité. Mon père tenait, de ceux qui avaient souvent causé avec lui, qu'on y pouvait réussir, et que ceux qui le flattaient dans le tête-à-tête étaient impardonnables. Son esprit, en général pénétrant et juste, le forçait à s'incliner, en passant tout au moins, devant la vérité. Il avait même une certaine impartialité dont il aimait à faire parade. J'en connais deux exemples qui méritent d'être imprimés. Le premier se rapporte à une conversation tenue entre l'empereur et le fils de madame de Staël, précisément à ce retour d'Italie, le 28 décembre 1807. Bourrienne, dans ses mémoires, paraît en avoir raconté exactement les principaux traits. C'est en sortant de cet entretien que l'empereur disait: «Comment la famille de Necker peut-elle être pour les Bourbons, dont le premier devoir serait de la faire pendre, si jamais ils revenaient en France!» Voici ce que mon père savait très directement de cette entrevue: «Auguste de Staël m'a raconté qu'une fois, après un exil de sa mère, il avait été obligé de recourir à l'empereur lui-même, pour la réclamation d'une somme, de deux millions, je crois, que Necker avait laissée au trésor public en se retirant, comme garantie de sa gestion. Auguste avait de la justesse et de la facilité, un sentiment moral très élevé, une parfaite rectitude d'intentions et de principes, et, quoique fort jeune, il n'hésita pas à s'acquitter, par la volonté de sa mère, d'une commission assez difficile. Il vit donc l'empereur, lui expliqua son affaire, fut écouté avec attention, et même avec une certaine bienveillance, quoique, au fond, la demande n'ait jamais été accueillie sous le règne de l'empereur. Quand il eut fini, et comme il allait prendre congé: «Et vous, jeune homme,» lui dit Napoléon, que faites-vous? à quoi vous destinez-vous? Il faut être quelque chose en ce monde. Quels sont vos projets?--Sire, je ne puis rien être en France. Je ne saurais servir un gouvernement qui persécute ma mère.--C'est juste... Mais, alors, comme par votre naissance vous pouvez être quelque chose hors de France, il faut aller en Angleterre; car, voyez-vous, il n'y a que deux nations, la France et l'Angleterre. Le reste n'est rien.» Cette parole était, selon Auguste de Staël, ce qui l'avait le plus frappé dans la conversation de l'empereur.» Il est certain que c'était une grande preuve de liberté d'esprit que ce haut rang parmi les nations donné par l'empereur à l'Angleterre, avec laquelle il ne pouvait pas vivre en paix, et qu'il faisait outrager chaque jour par ses orateurs et ses journaux. Voici le second exemple d'impartialité: «Après la campagne de Torrès-Vedras, racontait mon père, le général Foy fut chargé par ses principaux camarades de l'armée de Portugal de tâcher, en retournant en France, de voir l'empereur, de lui faire connaître le véritable état des choses, et enfin de lui expliquer qu'il fallait un autre général que Masséna, l'âge et de fâcheuses habitudes ayant rendu cet illustre guerrier inférieur à un tel commandement. C'était le maréchal Soult que l'armée eût souhaité pour général. Foy avait les sentiments et la situation que décrit très bien Marmont dans ses Mémoires. Il n'avait dû qu'à l'amitié de celui-ci, qui lui donna asile dans son camp, d'échapper à quelque mauvaise affaire, lors du procès de Moreau. Il n'aimait pas l'empereur et ne le connaissait pas; il n'en était ni aimé, ni connu. L'empereur le reçut cependant. Foy s'acquitta de sa commission, lui fit son récit, ses réflexions; l'empereur l'écouta, l'interrogea, lui parla. À propos de Masséna et de Soult, il passa ses maréchaux en revue, les jugea avec liberté et abandon, comme s'il eût parlé à son intime confident. Ses jugements étaient ceux que l'on connaît. Les uns n'étaient pas sûrs, les autres étaient des bêtes; je ne voudrais pas entrer dans le détail, craignant de me tromper. Une fois, et sans préparation, il dit: «Ah çà! dites-moi, mes soldats se battent-ils?--Mais, Sire, comment?... sans doute...--Oui, oui, enfin, ont-ils peur des soldats anglais?--Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas peur.--Ah! c'est que les Anglais les ont toujours battus... Crécy, Azincourt, Marlborough...--Il me semble pourtant, Sire, que la bataille de Fontenoy...--Ah! la bataille de Fontenoy!... Aussi est-ce une journée qui a fait vivre la monarchie quarante ans de plus qu'elle ne l'aurait dû.» L'entretien dura trois heures. Foy se le rappelait avec enchantement, et, «depuis ce jour-là, ajoutait-il, je n'ai pas plus aimé l'Empire, mais j'ai admiré passionnément l'empereur». (P. R.)
Cependant on partit pour Fontainebleau. Les fêtes, la présence des princes étrangers, et encore plus le drame que Bonaparte préparait pour l'Espagne, firent naître des distractions qui ne lui permirent point de revenir sur un tel sujet, et, d'abord, tout s'y passa assez paisiblement. Ma liaison avec M. de Talleyrand se fortifiait, et l'impératrice s'en réjouissait, parce qu'elle en espérait, dans l'occasion, quelque chose d'utile ou du moins de commode pour elle. J'ai dit qu'alors il y avait quelque peu d'intrigue entre les souverains du duché de Berg et le ministre de la police Fouché. Madame Murat parvenait toujours à brouiller qui se rapprochait d'elle avec l'impératrice, et n'épargnait pour cela ni les rapports, ni même l'intrigue. M. de Talleyrand et M. Fouché étaient un peu en défiance et en jalousie l'un de l'autre, et dans ce moment la grande importance du premier faisait ombrage à tous.
Quinze jours ou trois semaines avant la fin du voyage de Fontainebleau, on vit arriver un matin le ministre de la police. Il demeura longtemps dans le cabinet de l'empereur, et, après, il fut invité à dîner avec lui, ce qui n'arrivait pas à beaucoup de gens. Pendant le dîner, Bonaparte montra une grande gaieté. Je ne sais plus quel genre de divertissement occupa la soirée. Vers minuit, tout le monde venait de se retirer dans le château; tout à coup, un valet de chambre de l'impératrice vint frapper à ma porte; ma femme de chambre lui disant que je venais de me mettre au lit, mais que M. de Rémusat n'avait point encore quitté mon appartement, cet homme répondit que je ne devais point me relever, mais que l'impératrice engageait mon mari à descendre chez elle. Il s'y rendit sur-le-champ; il la trouva échevelée, à demi déshabillée, et avec un visage renversé. Elle renvoya ses femmes, et, s'écriant qu'elle était perdue, elle remit dans les mains de mon mari une longue lettre sur très grand papier, qui était signée de Fouché lui-même. Dans cette lettre, il commençait par protester de son ancien dévouement pour elle, et l'assurait que c'était même par suite de ce sentiment qu'il osait lui faire envisager sa position et celle de l'empereur. Il le lui représentait puissant, au comble de la gloire, maître souverain de la France, mais redevable à cette même France de son présent, et de l'avenir qu'elle lui avait confié. «Il ne faut pas se le dissimuler, Madame, disait-il, l'avenir politique de la France est compromis par la privation d'un héritier de l'empereur. Comme ministre de la police, je suis à portée de connaître l'opinion publique, et je sais qu'on s'inquiète sur la succession d'un tel empire. Représentez-vous quel degré de force aurait aujourd'hui le trône de Sa Majesté s'il était appuyé sur l'existence d'un fils!» Cet avantage était longuement et habilement développé, et, en effet, il pouvait l'être. Fouché, ensuite, parlait de l'opposition que la tendresse conjugale apportait chez l'empereur à sa politique; il prévoyait qu'il ne se déciderait jamais à prescrire un si douloureux sacrifice; il osait donc conseiller à madame Bonaparte de faire elle-même un courageux effort, de se résigner à s'immoler à la France; et il faisait un tableau très pathétique de l'éclat qu'une action pareille jetterait sur elle, et alors, et dans l'avenir. Enfin, cette lettre était terminée par l'assurance positive que l'empereur ignorait cette démarche; on croyait même qu'elle lui déplairait, et l'impératrice était sollicitée de l'envelopper du plus profond secret.
On peut facilement supposer toutes les phrases plus ou moins oratoires qui ornaient cette lettre, qui paraissait avoir été écrite avec soin et réflexion.
La première pensée de M. de Rémusat fut que Fouché n'avait tenté un tel essai que de concert avec l'empereur. Il se garda de communiquer cette idée à l'impératrice, qui s'efforçait visiblement de repousser le soupçon qui la pressait. Mais ses larmes et son agitation prouvaient qu'elle n'osait pas, au moins, compter sur l'empereur dans cette occasion: «Que ferai-je? s'écriait-elle; comment conjurer cet orage?...--Madame, lui dit M. de Rémusat, je vous conseille fort d'aller à cet instant même chez l'empereur, s'il n'est pas couché, ou d'y entrer demain de fort bonne heure. Songez qu'il ne faut pas que vous ayez eu l'air de consulter personne. Faites-lui lire cette lettre, observez-le, si vous pouvez; mais, quoi qu'il en soit, montrez-vous irritée de ce conseil détourné, et déclarez-lui de nouveau que vous n'obéirez qu'à un ordre positif qu'il prononcera lui-même.» L'impératrice adopta cet avis; elle pria mon mari de raconter tout cela à M. de Talleyrand, et de lui rendre ce qu'il en dirait, et, comme il était tard, elle remit au lendemain matin sa conversation avec l'empereur.
Quand elle lui montra la lettre, il affecta une extrême colère. Il assura qu'il ignorait en effet cette démarche, que Fouché avait eu dans cette occasion un zèle mal entendu; que, si le ministre n'était parti pour Paris, il l'aurait fortement tancé; qu'au reste il le punirait si elle le désirait, et que même il irait jusqu'à lui ôter sa place de ministre de la police, pour peu qu'elle exigeât cette réparation. Il accompagna cette déclaration de beaucoup de caresses; mais toute sa manière ne rassura point l'impératrice, qui me raconta, dans la journée, qu'elle l'avait trouvé gêné dans cette explication.