Cependant, mon mari et moi, en nous communiquant nos réflexions, nous voyions très clairement que Fouché avait été lancé par un ordre supérieur dans une telle entreprise, et nous nous disions que, si l'empereur pensait sérieusement au divorce, il n'était guère vraisemblable que nous trouvassions M. de Talleyrand opposé à ce coup d'État. Quelle fut notre surprise de voir que dans ce moment il en fût autrement! M. de Talleyrand nous écouta très attentivement, comme un homme qui ne savait rien de tout ce qui s'était passé. Il trouva la lettre de Fouché inconvenante et ridicule; il ajouta que l'idée du divorce ne lui paraissait bonne à rien; il abonda dans mon sens; il opina pour que l'impératrice répondît au ministre de la police de très haut: «Qu'il ne devait point se mêler d'une pareille affaire, et que, si jamais elle se traitait, ce serait sans intermédiaire». L'impératrice fut enchantée de ce conseil; elle fit avec moi une réponse sèche et digne. M. de Talleyrand la lut, l'approuva, nous engagea à la faire voir à l'empereur, qui, disait-il, n'oserait point la désapprouver. C'est, en effet, ce qui arriva, et Bonaparte, point déterminé encore, continua de jouer le même rôle, de montrer une colère toujours croissante, d'éclater en menaces si violentes, de si bien répéter à sa femme qu'il déplacerait le ministre de la police, si elle le souhaitait, que celle-ci, peu à peu tranquillisée et abusée de nouveau, et cessant d'en vouloir à celui qu'elle ne craignait plus, refusa la réparation qui lui était offerte, répondant à son mari qu'il ne fallait point qu'il se privât d'un homme qui lui était utile, et qu'il suffirait de le gronder fortement. Fouché revint à Fontainebleau quelques jours après. En présence de madame Bonaparte, son époux eut soin de le traiter un peu sèchement; mais le ministre n'en parut nullement gêné, ce qui me confirma de plus en plus dans l'idée qu'il était soutenu. Il répéta de nouveau à l'impératrice tout ce qu'il avait écrit; l'empereur raconta à sa femme qu'il lui disait la même chose: «C'est un excès de zèle, disait-il, il ne faut pas lui en savoir mauvais gré, au fond. Il suffit que nous soyons déterminés à repousser ses avis, et que tu croies bien que je ne pourrais pas vivre sans toi[90]». Et ces mêmes paroles, Bonaparte les répétait à sa femme, et le jour, et la nuit. Il revenait à elle bien plus que par le passé, par de fréquentes visites nocturnes. Il était réellement agité, il la pressait dans ses bras, il pleurait, il lui jurait la tendresse la plus vive, et dans ces scènes, jouées d'abord, je crois, avec intention, il s'animait peu à peu involontairement et finissait par s'émouvoir et s'attendrir de bonne foi.

[Note 90: ][(retour) ] L'empereur écrivait à Fouché, de Fontainebleau, le 5 novembre 1807, la lettre suivante, qui se rapporte à cet incident: «Monsieur Fouché, depuis quinze jours, il me revient de votre part des folies; il est temps enfin que vous y mettiez un terme, et que vous cessiez de vous mêler, directement ou indirectement, d'une chose qui ne saurait vous regarder d'aucune manière; telle est ma volonté.» (P. R.)

Cependant je recevais la confidence de toutes ses paroles; je les rapportais à M. de Talleyrand, qui dictait toujours la conduite qu'il fallait tenir. Tous ses conseils tendaient à éloigner le divorce, et il dirigea très bien madame Bonaparte.

Je ne pouvais m'empêcher de lui témoigner un peu d'étonnement de le voir s'opposer à un projet au fait assez politique, et prendre ainsi les intérêts d'une affaire purement de ménage. Il me répondait qu'elle n'était pas tant de ménage que je le croyais bien. «Il n'y a personne, me disait-il, qui, dans ce palais, ne doive désirer que cette femme demeure auprès de Bonaparte. Elle est douce, bonne; elle sait l'art de le calmer; elle entre assez dans les positions de chacun. Elle nous est un refuge en mille occasions. Si nous voyons arriver ici une princesse, vous verrez l'empereur rompre avec toute la cour, et nous serons tous écrasés.» En me donnant cette raison, M. de Talleyrand parvenait à me persuader qu'il était de bonne foi; et, cependant, il ne me parlait point sincèrement et ne me découvrait point tout son secret. Et, tout en répétant qu'il fallait s'entendre pour échapper au divorce, il me demandait souvent ce que je deviendrais, si par hasard l'empereur divorçait. Je lui répondais que, sans balancer un moment, je suivrais le sort de mon impératrice. «Mais, me disait-il, l'aimez-vous donc assez pour cela?--Sans doute, reprenais-je, je lui suis attachée; cependant, comme je la connais bien, que je la sais légère, et assez peu susceptible d'une affection soutenue, ce ne serait pas tant l'attrait de mon coeur que je suivrais dans cette occasion que la convenance. Je suis arrivée à cette cour-ci par madame Bonaparte; j'ai toujours passé aux yeux de tout le monde pour son amie intime; j'en ai eu les charges et les confidences, et, quoiqu'elle ait été bien souvent trop préoccupée de sa situation pour s'amuser à m'aimer, quoiqu'elle m'ait quittée et reprise, selon que cela lui était commode, le public, qui ne peut pas entrer dans les secrets de nos relations, et à qui je ne les confierai point, s'étonnerait, j'en suis sûre, si je ne partageais point son exil.--Mais, disait encore M. de Talleyrand, ce serait vous mettre gratuitement dans une position désagréable pour vous et votre mari, vous séparer peut-être, vous jeter dans mille petits embarras dont assurément elle ne vous payerait point.--Je la connais aussi bien que vous, disais-je encore, elle est mobile, et même un peu changeante. Je prévois que, en pareil cas, elle commencerait par me savoir gré de mon dévouement, qu'elle s'y accoutumerait bientôt et qu'elle finirait par n'y plus penser du tout. Mais son caractère ne m'empêchera pas de suivre le mien, et je ferai ce qui me paraîtra mon devoir, sans attendre la moindre récompense.» En effet, en causant à cette époque de cette chance de divorce, je m'engageai auprès de l'impératrice à quitter la cour, si jamais elle la quittait. Elle me parut fort touchée de cette déclaration, que je lui fis avec les larmes aux yeux et vraiment émue. Assurément, elle aurait dû se défendre des soupçons que, plus tard, elle conçut encore contre moi, et dont je rendrai compte en temps et lieu[91].

[Note 91: ][(retour) ] L'auteur indique dans ce passage et dans un autre que, plus tard, et à l'occasion du divorce, l'impératrice conçut quelque injuste défiance. Je n'ai absolument aucune donnée sur ce fait, qui eut apparemment quelque importance. On n'en doit que plus regretter que l'auteur n'ait pu pousser cet ouvrage au moins jusqu'à l'époque du divorce de l'empereur. Ces scènes, avant-courrières du dénouement, semblent bien faire connaître le mélange de ruse et d'entraînement, d'émotion et de comédie, de faiblesse et de volonté qu'il porta dans tant d'affaires, mais dans aucune autant que dans sa rupture avec la seule personne peut-être qu'il ait aimée. Il aurait été intéressant de lire ce dénouement raconté par celle qui avait eu tant d'occasions d'observer les personnages du drame. Quant à celle-ci, elle garda une constante fidélité à l'impératrice, et, à l'époque du divorce, elle n'eut pas l'ombre d'une hésitation sur ce qu'elle avait à faire, c'est-à-dire à quitter la cour, quoique la reine Hortense, elle-même, l'engageât fort à réfléchir avant de se décider. Voici la lettre par laquelle elle annonçait sa résolution à mon grand-père, qui avait accompagné l'empereur à Trianon: «La Malmaison, décembre 1809.--J'avais espéré un moment, mon ami, que tu accompagnerais l'empereur hier et que je te verrais. Indépendamment du plaisir de te voir, je voulais causer avec toi. J'espère qu'il y aura ici quelque occasion pour Trianon aujourd'hui, et je vais tenir ma lettre prête. J'ai été reçue ici avec une véritable affection; on y est bien triste, comme tu peux le supposer. L'impératrice, qui n'a plus besoin d'efforts, est très abattue; elle pleure sans cesse et fait réellement mal à voir. Ses enfants sont pleins de courage; le vice-roi est gai; il la soutient de son mieux; ils lui sont d'un grand secours.

»Hier, j'ai eu une conversation avec la reine (de Hollande) que je te raconterai le plus succinctement que je pourrai: «L'impératrice,» m'a-t-elle dit, «a été vivement touchée de l'empressement que vous lui avez témoigné à partager son sort; moi, je ne m'en étonne pas. Mais ensuite, par amitié pour vous, je vous engage à réfléchir encore. Votre mari étant placé près de l'empereur, tous vos instincts ne doivent-ils pas être de ce côté? Votre position ne sera-t-elle pas souvent fausse ou embarrassante? Pouvez-vous vous permettre de renoncer aux avantages attachés au service d'une impératrice régnante et jeune? Songez-y bien; je vous donne un conseil d'amie, et vous devez y réfléchir.» Je l'ai beaucoup remerciée. Je lui ai répondu que je ne voyais, pour moi seule, nul inconvénient à prendre ce parti, qu'il me paraissait le seul convenable pour moi; que, si l'impératrice voyait des difficultés à garder près d'elle la femme d'un homme attaché à l'empereur, alors je me retirerais, mais que, sans cela, je préférais de beaucoup rester avec elle; que je pensais bien qu'il y aurait quelques avantages pour les personnes attachées à la grande cour, mais que cette perte était fort compensée pour moi par l'idée de remplir un devoir et de soigner l'impératrice dans le cas où elle mettrait quelque prix à mes soins; qu'enfin je ne pensais pas que l'empereur pût être mécontent de ma conduite, etc., etc. «Il n'y a, Madame,» lui ai-je dit encore, «qu'une seule considération qui pourrait me porter un moment à regretter ma démarche. Je vais vous la dire bien franchement. Il est impossible qu'il n'y ait pas dans l'intérieur de cette petite cour-ci quelque indiscrétion de commise, quelque petit bavardage, je ne sais quel propos qui, redit à l'empereur, pourra amener un moment de mécontentement. L'impératrice, toute bonne qu'elle est, quelquefois est défiante; je ne sais si la preuve de dévouement que je lui donne à présent me mettra complètement à l'abri d'un soupçon passager qui m'affligerait beaucoup. Je vous avoue que, s'il arrivait, une fois, qu'on soupçonnât mon mari ou moi d'avoir commis d'un côté ou de l'autre une indiscrétion, je quitterais sur-le-champ l'impératrice.» La reine m'a répondu que j'avais raison, qu'elle espérait que sa mère serait prudente. Elle m'a embrassée, m'a dit qu'elle savait que l'impératrice désirait, au fond, me garder près d'elle. Il n'en faut guère plus, de l'humeur dont tu me connais, pour me décider. Vois cependant, mon ami, ce que tu penses. Je sais bien que ma position sera souvent embarrassante; mais enfin, avec de la prudence et du véritable attachement, ne peut-on pas tout arranger? Madame de la Rochefoucauld me paraît vouloir quitter. Elle en a même déjà dit, je crois, quelque chose à l'empereur. Mais la situation est différente. Elle rendra les mêmes soins à l'impératrice, mais sans titre ni fonction. Dans sa position, cela peut lui convenir, mais je trouve que je dois agir autrement, et vraiment, plus je m'interroge, plus je sens que ma place est ici. Combine tout cela, réfléchis, et puis décide. Au reste, nous avons du temps, puisqu'on nous donne jusqu'au 1er janvier.

»Il faudrait bien du bonheur pour que cette habitation fût gaie dans cette saison: il fait un vent abominable, et toujours de la pluie. Cela n'a pas empêché qu'il n'y eût ici un monde énorme toute la journée. Chaque visite renouvelle ses larmes. Cependant il n'y a pas de mal que toutes ses impressions se renouvellent ainsi coup sur coup; le repos viendra après. Je crois que je resterai à la Malmaison jusqu'à samedi; je voudrais bien que tu revinsses aussi à cette époque, car il faudrait se revoir et être un peu ensemble.»--«Ce mardi matin (19 décembre 1809). Je n'ai pu trouver ce matin une occasion d'envoyer ma lettre; j'espère qu'il y en aura ce soir. L'impératrice a passé une matinée déplorable. Elle reçoit des visites qui renouvellent sa douleur, et puis, chaque fois qu'il arrive quelque chose de l'empereur, elle est dans des états terribles. Il faudrait trouver moyen d'engager l'empereur, soit par le grand maréchal, soit par le prince de Neuchatel, à modérer les expressions de ses regrets et de son affliction, quand il lui écrit; car, lorsqu'il lui témoigne ainsi d'une manière trop vive sa tristesse, elle tombe dans un vrai désespoir, et alors réellement sa tête semble s'égarer. Je la soigne de mon mieux; elle me fait un mal affreux. Elle est douce, souffrante, affectueuse, enfin tout ce qu'il faut pour déchirer le coeur. En l'attendrissant, l'empereur augmente cet état. Au milieu de tout cela, il ne lui échappe pas un mot de trop, pas une plainte aigre; elle est réellement douce comme un ange. Je l'ai fait promener ce matin, je voulais essayer de fatiguer son corps, pour reposer son esprit. Elle se laissait faire; je lui parlais, je la questionnais, je l'agitais en tous sens, elle se prêtait à tout, comprenait mon intention et semblait m'en savoir gré, au milieu de ses larmes. Au bout d'une heure, je t'avoue que je m'étais fait un tel effort, que je m'étais presque sentie défaillir, et je me suis trouvée un moment presque aussi faible qu'elle. «Il me semble quelquefois,» me disait-elle, «que je suis morte, et qu'il ne me reste qu'une sorte de faculté vague de sentir que je ne suis plus.» Tâche, si tu peux, de faire savoir à l'empereur qu'il doit lui écrire de manière à l'encourager, et pas le soir, parce que cela lui donne des nuits affreuses. Elle ne sait comment supporter ses regrets; sans doute elle supporterait encore moins sa froideur, mais il y a un milieu à tout cela. Je l'ai vue hier dans un tel état, après la dernière lettre de l'empereur, que j'ai été au moment d'écrire moi-même à Trianon.--Adieu, cher ami; je ne te dis pas grand'chose de ma santé; tu sais comme elle est faible, tout ceci l'ébranle un peu. Après cette semaine j'aurai besoin d'un peu de repos, près de toi. Pour éprouver quelque chose de doux, il faut toujours que je revienne à mon ami.» Les lettres de ma grand'mère sont malheureusement trop rares à cette époque, et je ne puis ni par un récit, ni par des citations suppléer aux chapitres qui manquent. On verra à la fin de ce volume ce que mon père en savait. Au fond, les craintes de ma grand'mère ne se réalisèrent pas, au moins en ce qui touche les indiscrétions et les bavardages de cour; mais elle et son mari participèrent à la disgrâce de M. de Talleyrand. Mon grand'père, il est vrai, resta premier chambellan, même après que le prince de Bénévent eut été destitué de ses fonctions de grand chambellan; mais il ne retrouva et ne rechercha point la bienveillance de la cour, ni les confidences de l'empereur. Quant à ma grand'mère, elle n'alla, je pense, aux Tuileries qu'une fois pour être présentée à la nouvelle impératrice en grande cérémonie, et un autre jour pour recevoir quelques injonctions de l'empereur. Ce dernier fait mériterait d'être conté avec détails. C'était à la fin de 1812 ou au commencement de 1813. Le duc de Frioul la vint voir, au grand étonnement de mes grands parents, car il ne faisait jamais de visites. Il était chargé par l'empereur de lui donner l'ordre de demander une audience, l'empereur voulant lui parler de l'impératrice Joséphine. Il n'y avait ni moyen ni raison de désobéir; elle demanda l'audience et fut reçue. Mon père ignorait les détails de cette entrevue; il savait seulement que l'empereur voulait qu'elle déterminât l'impératrice à s'éloigner de Paris. Quels étaient ses motifs? Les dettes de Joséphine étaient du nombre, puis des propos tenus dans son salon. Je ne crois pas que les plaintes allassent plus loin, et l'empereur ne se montra pas irrité. Quant à la dame du palais, l'empereur ne la traita ni bien ni mal; mais il ne l'encouragea par aucun mot à lui parler d'elle-même, et elle n'eut garde d'en rien faire. C'est la dernière fois qu'elle l'a vu.

Il fallut ensuite s'acquitter de la commission. Elle en était assez embarrassée. Elle fit pourtant une longue lettre, car l'impératrice était alors absente, à Genève, je crois. La chose était d'autant plus difficile que l'empereur exigeait qu'elle ne le nommât point et que le conseil ne parût pas venir de lui. Quoiqu'il semble assez difficile de s'y tromper, mon père croyait que cette lettre avait été assez mal reçue, et on l'a même imprimée, dans quelques mémoires écrits sous l'inspiration de la reine Hortense, avec des réflexions plus ou moins désobligeantes pour l'auteur. (P. R.)

Je ne mettais qu'une restriction à la promesse que je faisais: «Je ne serai point dame du palais d'une autre impératrice, disais-je, Madame. Si vous vous retirez dans quelque province, je vous y suivrai, toujours heureuse de partager votre solitude, et je ne me séparerais de vous que dans le cas où vous sortiriez de France.» On ne savait point au fond ce qui passerait par la tête de l'empereur; quelquefois, dans ses conversations, il avait dit à sa femme: «Mais, si tu me quittais, je ne voudrais pas te faire descendre de ton rang; sois donc sûre que tu régnerais quelque part, peut-être à Rome même.» On remarquera que, lorsqu'il parlait ainsi, le pape était encore dans cette même Rome, et que rien n'annonçait qu'il dût en sortir. Mais les événements les plus graves semblaient tout simples à Napoléon, et, de temps en temps, pour qui était attentif, un mot pouvait suffire à faire conclure quelle suite de projets il roulait à la fois dans sa tête.

M. de Rémusat pensait comme moi sur ma propre conduite. Il ne s'en dissimulait pas moins les inconvénients qu'elle aurait pour nous; mais ces inconvénients ne l'arrêtaient point, et il répéta à l'impératrice que mon dévouement l'accompagnerait dans ses malheurs, s'ils fondaient jamais sur elle. On verra que, plus tard, elle ne crut pas devoir compter sur une parole qui, cependant, lui fut donnée avec la plus parfaite sincérité.

Ce fut à cette époque que, au sujet de toute cette affaire, nous eûmes avec madame de la Rochefoucauld quelques entretiens qui amenèrent les explications dont j'ai parlé plus haut, et que M. de Rémusat put éclaircir ce qui s'était passé au retour de la campagne de Prusse, relativement à lui. Ces nouvelles clartés vinrent encore ajouter aux impressions pénibles que nous causaient les découvertes successives que nous faisions sur le caractère de l'empereur.

À présent, je dirai ce que j'ai su des motifs qui portèrent le ministre de la police et M. de Talleyrand à tenir la conduite dont je viens de parler.

J'ai dit que Fouché, un peu séduit par madame Murat, s'était vu forcé par là de rompre avec ce qu'on appelait le parti des Beauharnais. Je ne sais s'il l'eût voulu réellement; mais partout où l'on entre dans certaines intrigues où se mêlent les femmes, il n'est pas très possible de savoir à quel point on pourra demeurer, parce qu'il s'y joint tant de petites paroles, de petits rapports, de petites dénonciations, qu'on finit par en être comme enveloppé. Madame Murat, qui détestait sa belle-soeur, cherchait très sérieusement à la faire descendre du trône. Son orgueil trouvait son compte à s'allier à quelque princesse européenne, et elle entourait souvent l'empereur de flatteries sur cet article. Fouché pensait qu'il serait utile à la dynastie nouvelle de s'appuyer sur un héritier direct; il connaissait trop bien Bonaparte pour ne pas prévoir que, tôt ou tard, la raison d'État l'emporterait chez lui sur toute autre considération; il craignait de n'être point employé dans cette affaire, qui paraissait devoir être du ressort de M. de Talleyrand, et il voulait tâcher de lui en enlever l'honneur et les avantages. Dans cette intention, il rompit la glace avec l'empereur et l'aborda sur un point si important. Le trouvant disposé, il abonda sur nombre de motifs faciles à réunir, et, enfin, il sut parvenir à se faire ordonner, ou au moins à proposer le rôle de médiateur entre l'empereur et l'impératrice pour une pareille négociation. Il alla plus loin: il fit parler l'opinion publique à l'aide de ses moyens de police; il fit tenir des discours sur le divorce dans quelques lieux de réunion de Paris. Tout à coup, on commença dans les cafés à discuter la nécessité d'un héritier pour l'empereur. Ces propos, inspirés par Fouché, revinrent par lui, et par les autres polices qui rendaient compte de tout, et l'empereur crut que le public était plus occupé de cette affaire que cela n'était réellement. Au retour de Fontainebleau, Fouché dit même à l'empereur qu'on était assez échauffé à Paris pour qu'il arrivât que des groupes de peuple, se réunissant sous ses fenêtres, vinssent lui demander un autre mariage. L'empereur fut d'abord frappé de cette idée; M. de Talleyrand la détourna très habilement.