Une autre institution suivit celle-ci, et parut imposante et grandiose. Je veux parler de l'université. L'enseignement public fut concentré dans un système fort et étendu, et tout le décret qui le concerne a été conçu, dit-on, par une grande pensée. Dans la suite, il arriva pour l'université ce qui advenait pour tout. Le despotisme de Bonaparte s'effarouchait promptement des pouvoirs qu'il créait, et qui pouvaient devenir des obstacles à telle ou telle de ses volontés. Le ministre de l'intérieur, le préfet, l'administration générale, c'est-à-dire le système absolu, s'immiscèrent dans les opérations que tentait le corps de l'université, les contrarièrent, les détruisirent, quand elles annonçaient le plus léger esprit d'indépendance, et nous sommes encore à ce sujet plutôt une belle façade qu'un véritable monument. M. de Fontanes fut nommé grand maître de l'université. Ce choix, qui fut généralement approuvé, était cependant celui qui convenait le plus au maître, jaloux de conserver son pouvoir journalier sur les hommes et les choses.
M. de Fontanes, qui avait, par son beau et noble talent, et par la réputation du goût le plus éclairé, une sorte de considération distinguée, alliait à ces qualités un caractère assez triste, un peu d'insouciance, de paresse, une mollesse d'action qui n'annonçaient aucune disposition à lutter quand il l'eût fallu. Je le rangerais assez, lui-même, dans la classe des belles façades dont je parlais tout à l'heure. Cependant, l'éducation publique gagna quelque chose à cette création. On y remit de l'ordre, on fortifia les études, on occupa la jeunesse. On a dit que, sous l'Empire, l'éducation dans les lycées était purement militaire, et on a eu tort. Les lettres y étaient cultivées avec soin. On y perfectionna beaucoup l'étude des langues anciennes, des mathématiques et des arts; on eut égard aux moeurs, on exerça une grande surveillance. Mais l'éducation n'y fut ni assez religieuse, ni assez nationale, et nous étions parvenus à un temps où il eût fallu qu'elle fût l'une et l'autre. On ne tendit nullement à donner aux jeunes gens ces connaissances morales et politiques qui font les citoyens, et qui les préparent à prendre part aux travaux de leur gouvernement. On les forçait d'assister à la classe, mais on ne leur parlait pas de leur religion; on leur parlait bien plus de l'empereur que de l'État, et on les exaltait vers la gloire. Cependant la puissance de l'étude, l'émulation des récompenses, la force des temps, en ont formé un grand nombre, et aujourd'hui la jeunesse française, qui ne vaut pas tout ce qu'elle pourrait valoir, s'est pourtant développée d'une manière remarquable. On peut saisir une extrême différence entre celle qui s'est tenue loin de cette éducation publique offerte à tous, et celle qui a marché avec elle. L'esprit de parti, la défiance, une sorte d'inquiétude, portèrent l'ancienne noblesse française et une portion de la classe aisée à garder leurs enfants près d'eux; on les éleva dans une foule de préjugés dont aujourd'hui ils portent le poids. La jeunesse qui fut confiée aux lycées s'y fortifia de la toute-puissance de l'éducation publique; elle acquit une supériorité sur l'autre, qu'on lui disputerait en vain aujourd'hui. Peut-être s'égara-t-elle quelquefois, et se laissa-t-elle prendre au prestige brillant de l'auréole glorieuse qui environnait Bonaparte; mais l'enthousiasme des jeunes âmes prend toujours sa source dans les beaux sentiments; il les séduit sans les corrompre; on est de si bonne foi à vingt ans, qu'on ne rougit d'aucun changement. On peut avoir exalté Bonaparte, et revenir ensuite à l'amour du pays et d'une sage liberté. Les hommes âgés n'ont pas cet avantage. Comme on suppose plus de réflexion dans leurs approbations, ils sont honteux d'y renoncer; il faut du courage pour sentir et avouer qu'on a eu tort, et l'entêtement d'une vanité embarrassée est souvent ce qui fonde la fidélité à d'inutiles préjugés.
Le décret qui créa l'université, après avoir réglé les attributions de ceux qui doivent la composer, fixa leur traitement à des sommes élevées. On leur donna un costume très beau, une très grande représentation. Après le grand maître, l'évêque de Casal, M. de Villaret, qui était très estimé, fut chancelier. M. Delambre, secrétaire perpétuel de la première classe de l'Institut, considéré sous les rapports de la science et de la réputation, fut trésorier. Le conseil de l'université se trouva composé de gens distingués. On vit surgir les noms de M. de Bausset, ancien évêque d'Alais, aujourd'hui cardinal, de MM. Cuvier, de Bonald, de Frayssinous, Royer-Collard, etc.. Les proviseurs des lycées, les professeurs furent choisis avec soin. Enfin, on applaudit beaucoup à cette création. Il est arrivé que les événements l'ont d'abord fait languir, et ensuite désorganisée, comme tout le reste.
Peu après, c'est-à-dire le 23 mars 1808, la cour se rendit à Saint-Cloud. L'empereur quittait toujours Paris le plus tôt qu'il pouvait. L'habitation des Tuileries lui déplaisait, à cause de l'impossibilité de s'y promener à l'aise; et puis, à mesure qu'il avançait, il se trouvait plus gêné en présence des Parisiens. Comme il n'aimait pas la contrainte, quand il se voyait au milieu de la ville, il s'apercevait qu'on y était trop bien informé des paroles ou des emportements qui lui échappaient. Il excitait une curiosité qui l'importunait; on l'accueillait froidement en public, on racontait mille anecdotes sur lui; enfin il était obligé de se contraindre. Aussi les voyages de Paris se raccourcissaient-ils de plus en plus, et commençait-on à parler d'habiter Versailles. La restauration du château fut même décidée, et Bonaparte dit plus d'une fois qu'il n'avait, au fond, besoin d'être à Paris que pendant la session du Corps législatif.
Lorsqu'il allait se promener au dehors, et qu'au retour il passait les barrières, il avait coutume de dire: «Nous voilà donc rentrés dans la grande Babylone.» Quelquefois, il rêvait les plans d'une transplantation de la capitale, et d'un établissement à Lyon; son imagination seule abordait la pensée d'un pareil déplacement, mais il s'y complaisait, et c'était une de ses rêveries favorites. Les Parisiens savaient assez bien que Bonaparte ne les aimait point, et ils s'en vengeaient par des calembours et par des anecdotes souvent inventées. Ils se montraient soumis, mais froids et railleurs à son égard. Les grands de sa cour adoptaient l'antipathie du maître, et ne parlaient de Paris qu'en l'accolant à quelque épithète irritée. Enfin, plus d'une fois, cette réflexion échappa tristement à l'empereur: «Ils ne m'ont point encore pardonné d'avoir pointé mes canons sur eux, au 13 vendémiaire.»
Une collection fidèle des observations que Bonaparte faisait sur sa propre conduite deviendrait un livre fort utile à nombre de souverains, ou à ceux qui se mêlent de les conseiller. Quand, aujourd'hui[102], j'entends des gens, qui me paraissent bien neufs dans l'art de gouverner les hommes, affirmer que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que d'imposer sa volonté, et qu'en s'appuyant sur la puissance des baïonnettes, on peut contraindre une nation à subir tel régime qu'il plaira de lui infliger, je me rappelle ce que disait l'empereur sur les embarras qui avaient résulté pour lui de son début dans la carrière politique, des inconvénients provenant de l'emploi de la force contre les citoyens, des difficultés qui surgissaient, dès le lendemain du jour où l'on s'était vu forcé d'user d'une telle ressource. Je me souviens que j'ai entendu dire à ses ministres que, lorsqu'on déterminait dans le conseil quelque mesure un peu violente, il leur adressait ordinairement cette question: «Me répondez-vous bien que le peuple ne se soulèvera pas?» et que le moindre mouvement populaire lui paraissait grave et fâcheux. On l'a vu prendre plaisir à peindre ou à écouter les émotions diverses qu'on éprouve sur le champ de bataille, et pâlir en entendant conter les excès où le peuple révolté peut se laisser entraîner. Enfin, si, en parcourant à cheval les rues de Paris, un ouvrier venait se jeter au-devant de lui pour implorer quelque grâce, son premier mouvement était toujours de frémir et de reculer.
[Note 102: ][(retour) ] J'écris en 1819.
Les généraux de la garde avaient l'ordre d'éviter avec le plus grand soin le contact entre le peuple et les soldats. «Je ne pourrais, disait-il, donner raison à ces derniers.» Et si, par hasard, il s'élevait quelque rixe entre des militaires et des bourgeois, c'était le plus habituellement les militaires qui étaient punis et éloignés, quitte à recevoir plus tard une distribution d'argent qui les calmait.
Cependant le nord de l'Europe était toujours dans un état d'agitation. Le roi de Suède demeurait trop fidèlement dévoué, pour l'intérêt de ses sujets, à la politique que lui imposait le gouvernement anglais; il excitait de plus en plus l'animadversion des Suédois, et sa conduite tenait un peu de l'état d'exaltation où se trouvait sa tête. L'empereur de Russie lui ayant déclaré la guerre, et, en même temps, ayant commencé une expédition contre la Finlande, M. d'Alopéus, ambassadeur russe à Stockholm, se vit tout à coup retenu prisonnier dans sa maison, contre tout droit des gens.
À cette occasion, les notes du Moniteur étaient fulminantes. On y disait: «Pauvre nation suédoise, en quelles mains es-tu tombée! Ton Charles XII avait sans doute un peu de folie dans la tête, mais il était brave, et ton roi qui vint faire le spadassin en Poméranie, lorsque l'armistice existait, fut le premier à se sauver lorsque le même armistice, qu'il rompait, fut expiré.»