De pareilles paroles annonçaient un prochain orage. Au commencement du mois de mars, mourut le roi de Danemark, Christian VII. Son fils, qui était régent depuis longtemps, monta sur le trône, âgé de quarante ans, sous le nom de Frédéric V. Il est assez remarquable que, dans ce siècle où les peuples agités semblaient avoir besoin de souverains plus éclairés que jamais, plusieurs trônes de l'Europe furent occupés par des princes qui n'avaient qu'un faible usage de leur raison, et qui même, quelquefois, ne l'avaient point du tout. Témoin les rois d'Angleterre, de Suède, de Danemark, et la reine de Portugal.

Quelques mécontentements s'étaient manifestés, à l'occasion de l'arrestation de l'ambassadeur de Russie à Stockholm; le roi quitta cette ville et se retira dans le château de Gripsholm, d'où il donna des ordres pour la guerre, soit contre les Russes, soit contre les Danois.

Mais tous les regards furent bientôt détournés de ce qui se passait au nord, pour se fixer sur le grand drame qui s'ouvrait en Espagne. Le grand-duc de Berg y avait été envoyé, et y avait pris le commandement de notre armée, qui s'était avancée sur les rives de l'Èbre. Le roi d'Espagne, faible, craintif, gouverné par son ministre, n'apportait aucune résistance contre la marche des troupes françaises qu'on présentait toujours comme dirigées vers le Portugal.

Le parti national des Espagnols, à la tête duquel se trouvait le prince des Asturies, s'irritait de cet envahissement, en apercevait les conséquences, et se voyait sacrifié à l'ambition du prince de la Paix. Bientôt la révolte contre le ministre éclata; le roi et la reine, attaqués, se préparaient à quitter l'Espagne, dont l'empereur voulait les bannir, car il se réservait ensuite de détrôner le prince des Asturies, et croyait qu'il en viendrait facilement à bout. J'ai déjà dit que le prince de la Paix, séduit par les promesses qu'on lui avait faites, s'était dévoué à la politique de l'empereur, qui débutait en Espagne par cette faute énorme d'y faire arriver l'influence française accolée à celle d'un ministre détesté. Cependant le peuple de Madrid, s'étant porté à Aranjuez, pilla le palais du ministre, qui fut contraint de se cacher pour échapper à sa fureur. Le roi et la reine, épouvantés, et presque également affligés du danger de leur favori, furent contraints de lui demander sa démission, et, le 16 mars 1808, le roi, pressé de tous les côtés, abdiqua en faveur de son fils, en annonçant que sa santé le forçait d'aller chercher un autre climat. Cet acte de faiblesse apaisa la révolte. Le prince des Asturies prit le nom de Ferdinand VII, et, par le premier acte de son autorité, il confisqua les biens du prince de la Paix. Mais il n'avait point dans le caractère assez de force pour profiter entièrement de cette situation difficile. Effrayé de sa rupture avec son père, il hésitait dans le moment où il aurait fallu agir. D'un autre côté, le roi et la reine se jetaient dans les bras de l'empereur, appelaient à eux l'armée française. Le grand-duc de Berg alla les trouver à Aranjuez, et leur promit son dangereux secours. Les tergiversations de l'autorité, la crainte qu'inspiraient nos armes, les intrigues du prince de la Paix, les mesures dures et impératives de Murat, tout cela réuni mit le trouble et le désordre en Espagne, et cette malheureuse famille régnante ne tarda pas à s'apercevoir que cette discussion devait tourner au profit du médiateur armé qui s'en établissait le juge.

Le Moniteur rendit compte de ces événements, en déplorant le malheur du roi Charles IV, et, peu après, l'empereur quitta Saint-Cloud, sous prétexte de faire un voyage dans le midi de la France. L'impératrice le suivit, quelques jours plus tard, accompagnée d'une cour brillante.

En commençant la quatrième époque de ces Mémoires, je donnerai de plus grands détails sur ces événements. Ils étaient alors très obscurs pour nous. On se demandait ce que l'empereur allait faire; cette marche nouvelle d'une invasion, ces intrigues secrètes, dont on ne tenait point le fil, la défiance générale qui s'accroissait de plus en plus, tout rendait attentif.

M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, était mécontent. Il blâmait hautement tout ce qu'on faisait et ce qu'on allait faire. Il dénonçait Murat à l'opinion publique. Il criait à la perfidie, se lavait d'y avoir trempé, répétait que, s'il eût été ministre des affaires étrangères, il n'eût point voulu prêter son nom à de pareilles ruses. L'empereur s'irritait de ce blâme exprimé avec assez de liberté; il voyait qu'une approbation d'un genre nouveau se tournait du côté de M. de Talleyrand; il écoutait certaines dénonciations qu'on venait apporter contre lui, et leur liaison passée se trouvait interrompue. Il a beaucoup dit que M. de Talleyrand avait conseillé cette affaire d'Espagne, et qu'il s'en était déchargé après, en voyant son peu de succès. Je suis témoin que M. de Talleyrand la blâmait violemment dès cette époque, et qu'il s'exprimait avec une telle vivacité contre cette violation de tout droit des gens, que je me suis vue obligée de lui conseiller, plus d'une fois, de modérer l'amertume de ses paroles. Ce qu'il eût voulu, ce qu'il eût conseillé, je ne puis précisément le dire, car il ne l'a jamais fait connaître entièrement, et j'en ai écrit tout ce que j'en ai pu savoir. Ce qui est certain, c'est que l'opinion publique lui donna raison dans ce moment, et se déclara pour lui, parce qu'il ne dissimula point sa mauvaise humeur.

«C'est une basse intrigue, disait-il, et c'est une entreprise contre un voeu national; c'est prendre au rebours sa position, et se déclarer l'ennemi des peuples; c'est une faute qui ne se réparera jamais[103].» En effet, la suite a prouvé que M. de Talleyrand ne s'était point trompé, et de ce funeste événement on peut dater la décadence morale de celui qui faisait alors trembler l'Europe entière.

À peu près vers ce temps, la douce et modeste reine de Naples était partie pour rejoindre son époux en Espagne, et occuper un trône sur lequel elle ne devait pas demeurer longtemps.

[Note 103: ][(retour) ] L'opposition de M. de Talleyrand à la guerre d'Espagne a été souvent contestée, et par l'empereur lui-même. Ce qui est dit ici ne peut laisser le moindre doute sur ce fait tout à l'honneur du bon sens et de la perspicacité du grand chambellan. M. Beugnot raconte, dans ses mémoires, une conversation presque identique: «Les victoires, lui disait le prince, ne suffisent pas pour effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi de vil, de la tromperie, de la tricherie. Je ne peux pas dire ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera pardonné par personne.» (P. R.)