CHAPITRE XXIX
(1808.)
La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine de Hollande.--Abdication du prince des Asturies.
Ce fut le 2 avril 1808 que l'empereur partit, sous prétexte de visiter les provinces du Midi, et en effet pour surveiller ce qui se passait en Espagne. J'en donnerai une idée, le plus succinctement possible[104].
[Note 104: ][(retour) ] Je crois devoir publier ce chapitre, ou plutôt ce fragment de chapitre, le dernier que ma grand'mère ait écrit, quoique rien n'en soit achevé, et qu'il n'y ait là que le récit historique, abrégé, des événements d'Aranjuez et de Bayonne. Probablement, elle croyait nécessaire d'appuyer sur un exposé des faits les réflexions dont elle l'aurait fait suivre sur l'effet moral et politique de ces événements, et sur la rupture qu'ils amenèrent plus tard entre l'empereur et M. de Talleyrand, et les suites de cette rupture pour sa situation et celle de son mari. Du reste, ce récit s'accorde parfaitement avec celui que M. Thiers a fait de ces mêmes événements, et elle ne charge pas le tableau plus qu'il ne l'a chargé. Le point le plus grave, c'est-à-dire la mission de Savary auprès du prince des Asturies, est notamment traité par le grand historien d'une manière qui confirme, et au delà, tout ce qui est dit dans ces Mémoires. (P. R.)
On sait quelles transactions le roi d'Espagne, Charles IV s'était vu forcé de faire avec les différents gouvernements de la France depuis la Révolution. Après avoir tenté inutilement, en 1793, de sauver la vie de Louis XVI, à la suite d'une guerre noblement entreprise, mais conduite avec gaucherie, les Espagnols reçurent la loi du vainqueur, et le gouvernement français s'immisça toujours plus ou moins dans leurs affaires. À leur tête était Emmanuel Godoï, dont on n'a point ignoré les moyens de succès, et qui, avec un esprit médiocre, fort peu de talents, parvint, par la nature du goût qu'il inspira à la reine, à gouverner les Espagnes. Il entassa sur sa personne toutes les dignités, les honneurs et les trésors que jamais favori ait pu obtenir. Il était né en 1768, d'une famille noble, et il fut placé dans les gardes du corps en 1787. La reine le distingua, il monta rapidement de grade en grade, devint lieutenant général, duc d'Alcudia, ministre des affaires étrangères en 1792. En 1795, il fut fait prince de la Paix, par suite du traité, peu honorable pour lui, qu'il conclut avec la France. Il cessa d'être ministre en 1798, mais il n'en dirigea pas moins les affaires, et conserva toute sa vie le plus grand empire sur le roi Charles IV, qui partagea si étrangement l'engouement de la reine sa femme. Le prince de la Paix avait épousé la nièce du roi Charles III.
Rien n'avait paru troubler la bonne intelligence qui régnait entre la France et l'Espagne, lorsque au moment où s'ouvrit la campagne de Prusse, le prince de la Paix, croyant que la guerre qui commençait allait faire pâlir la fortune de l'empereur, songea à armer l'Espagne pour la préparer à profiter des événements qui pouvaient l'aider à secouer le joug, et fit une proclamation qui invitait les Espagnols à s'enrôler de tous côtés. Cette proclamation arriva à l'empereur sur le champ de bataille d'Iéna, et bien des gens ont dit que, dès cette époque, il avait juré la perte de la maison de Bourbon en Espagne. Après ses succès, il dissémina les troupes espagnoles sur tous les points de l'Europe, et le prince de la Paix n'obtint sa protection qu'en se soumettant à sa politique. Bonaparte a tant répété, en 1808, qu'à Tilsit, le czar avait approuvé ses projets sur l'Espagne, et, en effet, immédiatement après le renversement de Charles IV, l'entrevue des deux empereurs s'est passée si amicalement à Erfurt, qu'il est assez vraisemblable qu'ils s'étaient mutuellement autorisés à poursuivre leurs projets, l'un vers le nord, l'autre vers le midi. Mais ce que je ne sais pas bien, c'est jusqu'à quel point Bonaparte trompa l'empereur de Russie lui-même; et s'il ne commença pas, d'abord, par lui confier seulement le partage qu'il feignait de préparer dans les États du roi Charles IV, et le dédommagement qu'il avait l'air de vouloir lui donner en Italie. Peut-être n'avait-il pas arrêté le plan de le déposséder entièrement. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. de Talleyrand n'est point entré dans cette idée.
Quoiqu'il en soit, Murat, dans sa correspondance avec le prince de la Paix, le leurrait du don d'une portion du Portugal, qui, disait-il, serait devenu le royaume des Algarves. Une autre partie du Portugal devait appartenir à la reine d'Étrurie, et cette Étrurie devait désormais devenir l'empire du roi Charles IV, qui conserverait les colonies américaines, et, à la paix générale, prendrait le titre d'empereur des deux Amériques. Durant le voyage de 1807, un traité dressé sur ces bases fut conclu à Fontainebleau, à l'insu de M. de Talleyrand, et malgré lui, et le passage de nos troupes fut accordé par le prince de la Paix pour la conquête du Portugal. L'empereur, à Milan, ordonna à la reine d'Étrurie de retourner auprès de son père.
Cependant le prince de la Paix était de plus en plus odieux à la nation espagnole, et complètement haï du prince des Asturies. Celui-ci, animé par ses propres sentiments, et par les avis de ceux qui l'entouraient, inquiet de sa mésintelligence toujours croissante avec sa mère, de la faiblesse de son père, et de l'entrée de nos troupes, qui lui faisait soupçonner quelque trame nouvelle, poussé à bout d'ailleurs par le mariage que le prince de la Paix voulait lui faire contracter avec la soeur de sa femme, se détermina à écrire à Bonaparte pour lui faire connaître tous les griefs des Espagnols contre le favori, et pour lui demander son appui et la main de quelque femme de sa famille. Cette demande, qui pourrait bien avoir été inspirée par l'ambassadeur de France, demeura d'abord sans réponse. Peu après, le prince des Asturies fut dénoncé comme conspirateur, arrêté, et ses amis furent exilés. On trouva chez lui une foule de notes dénonciatrices des exactions commises par le prince de la Paix. On bâtit sur tout cela une accusation de conspiration. La reine poursuivit son fils avec acharnement, et le prince des Asturies allait être mis en jugement, lorsque des lettres de l'empereur arrivèrent, et signifièrent qu'il ne voulait pas qu'il fût question dans le procès du projet de mariage du prince. Comme c'était sur ce point qu'on eût voulu faire porter la principale accusation de conspiration, il y fallut renoncer. Le prince de la Paix voulut se donner la bonne grâce de l'indulgence, et il parut avoir sollicité et obtenu le pardon du prince des Asturies. Le roi Charles IV écrivit à l'empereur pour lui rendre compte de l'affaire et de sa conduite, et Bonaparte devint conseil et arbitre de tous ces différends, qui, jusque-là, favorisaient ses projets. Tout cela se passa au mois d'octobre 1807.