Cependant, nos troupes s'établissaient en Espagne. Les Espagnols, surpris de cette invasion, murmuraient assez hautement, et se plaignaient de la faiblesse de leur souverain et de la trahison du favori. On se demandait pourquoi les armées espagnoles étaient envoyées sur les frontières du Portugal, loin du centre du royaume, qui était ainsi livré sans défense. Murat marchait vers Madrid. Le prince de la Paix envoya un homme à lui à Fontainebleau, pour prendre les dernières instructions. Cet homme, nommé Izquierdo, vit M. de Talleyrand qui l'éclaira, lui démontra l'erreur du prince de la Paix, et lui fit connaître à quel point le traité qu'on venait de signer à Fontainebleau, renfermait la destruction complète de toute la puissance espagnole. Cet Izquierdo, épouvanté de tout ce qu'il apprit, retourna promptement à Madrid, et, sur ses récits, le prince de la Paix ouvrit les yeux, et s'aperçut à quel point il était joué. Mais il était trop tard. On rappela les troupes, et on songea alors à imiter la conduite du prince du Brésil, en abandonnant le continent. La cour s'était retirée à Aranjuez; ses préparatifs ne pouvaient être tellement mystérieux qu'on n'en fût averti dans Madrid; la fermentation de cette ville s'accrut à la nouvelle de l'approche de Murat et de l'éloignement de son roi. Bientôt cette fermentation éclata par une révolte; le peuple se porta en foule à Aranjuez, le roi fut retenu prisonnier dans son palais, la maison du prince de la Paix pillée, celui-ci mis en prison, et arraché à grand'peine à la fureur du peuple. On contraignit le roi Charles IV à disgracier son favori, et à l'exiler d'Espagne. Dès le lendemain de cette journée, soit que le roi, épouvanté, se sentît trop faible pour régner sur un pays qui allait devenir le théâtre de tant de troubles, soit qu'un parti opposé sût habilement l'y contraindre, il abdiqua en faveur de son fils.
Tout cela se passait à quelques lieues de Madrid, et en présence de Murat, qui y avait établi son quartier général. Ce fut le 19 mars 1808 que le roi Charles IV écrivit à l'empereur que, sa santé ne lui permettant plus d'habiter l'Espagne, il venait d'abdiquer en faveur de son fils. Cet événement changeait tous les projets de Bonaparte. Il se voyait enlever le fruit de l'intrigue qu'il avait ourdie depuis six mois. L'Espagne allait se trouver gouvernée par un jeune prince qui paraissait, d'après ce qui venait de se passer, capable d'un acte de force. Il était vraisemblable que la nation espagnole embrasserait avec ardeur la cause d'un souverain qui sans doute avait pour but la délivrance de l'Espagne. Nos armées étaient reçues avec mécontentement à Madrid; Murat se voyait déjà forcé de décréter des mesures sévères pour maintenir le bon ordre; il fallait prendre un parti nouveau, et s'approcher, avant tout, du théâtre des événements pour les mieux juger. D'après cela, l'empereur se décida à se rendre à Bayonne. Il quitta Saint-Cloud le 2 avril, et se sépara de M. de Talleyrand assez froidement, en se gardant bien de lui faire part d'aucun projet. Le Moniteur annonça que l'empereur allait visiter les départements du Midi, et, seulement le 8 avril, sans avoir donné de grands détails sur ce qui se passait en Espagne, on nous apprit que l'empereur était désiré et même attendu à Madrid.
L'impératrice, qui aimait à voyager et à ne point quitter son époux, obtint la permission de partir après lui; elle le rejoignit à Bordeaux.
M. de Talleyrand me parut visiblement inquiet et mécontent de ce voyage. Je serais assez portée à croire que, depuis longtemps, par haine de Murat, et par suite d'un autre plan que j'ignore, il favorisait le parti qui dirigeait la conduite du prince des Asturies. Dans cette occasion, il se voyait écarté, et, pour la première fois, Bonaparte apprenait à se passer de lui. On ne comprenait rien à Paris de tout ce qui se passait; les articles officiels du Moniteur étaient chargés de nuages. Avec l'empereur, on s'attendait à tout; mais il commençait à blaser même la curiosité; et d'ailleurs, la maison d'Espagne n'inspirait pas un grand intérêt. On s'agita donc très peu d'abord, et on attendit que le temps répandît un peu plus de clarté. La France ne s'habituait que trop à considérer Bonaparte comme se servant d'elle seulement pour faire les affaires de sa politique et de son ambition particulières.
Cependant Murat, qui connaissait quelques-uns des projets de l'empereur, et qui voyait tomber, par l'abdication du roi Charles IV, une grande partie de son plan, agit à Madrid avec une habileté perfide. Il évita de reconnaître le prince des Asturies, et tout porte à croire qu'il ne contribua pas peu à ramener le vieux roi au désir de reprendre sa couronne. Un compte rendu du général Monthion, envoyé à Aranjuez auprès de Charles IV, qui fut inséré dans le Moniteur, apprit à l'Europe que ce monarque s'était amèrement plaint de son fils, qu'il déclarait son abdication forcée, et qu'en se remettant dans les mains de l'empereur, il recommandait surtout qu'on sauvât la vie au prince de la Paix. La reine, encore plus passionnée sur cet article, se livra aux plus violentes plaintes contre son fils, et ne parut occupée que de la profonde inquiétude que lui causait la situation du favori.
Les Espagnols avaient accepté l'abdication de leur roi, et se voyaient avec joie débarrassés du joug du prince de la Paix. À Madrid surtout, ils s'irritaient de la présence des Français, de la sécheresse de leurs relations avec le jeune souverain, et Murat ne put parvenir à contenir la fermentation naissante qu'à l'aide d'une sévérité, nécessaire dans sa situation, mais qui acheva de nous rendre odieux.
L'empereur, étant arrivé à Bayonne, s'établit au château de Marrac, situé à un quart de lieue de cette ville, incertain encore de ce qui résulterait de son entreprise, méditant le voyage de Madrid pour dernière ressource, mais déterminé à ne point laisser échapper le fruit des tentatives commencées. Personne autour de lui n'était dans son secret; il faisait agir tout son monde, sans s'ouvrir à qui que ce fût. On peut lire, dans la relation que l'abbé de Pradt a donnée de la révolution d'Espagne, des notes assez curieuses et des remarques justes sur la force avec laquelle l'empereur savait porter à lui seul le mystère de ses conceptions. L'abbé de Pradt était alors évêque de Poitiers. En passant devant cette ville, Bonaparte l'emmena à sa suite, lui sachant assez de goût et de talent pour l'intrigue, et croyant pouvoir s'en servir.
J'ai ouï dire aux personnes qui firent ce voyage que le séjour de Marrac fut triste, et que la préoccupation de tout le monde était de souhaiter le dénouement de ce qui se passait, afin de retourner à Paris.
Savary fut promptement envoyé à Madrid, et reçut vraisemblablement l'ordre de ramener le prince des Asturies, à quelque prix que ce fût. Il remplit sa mission avec cette exactitude qui lui était particulière, et qui ne lui permettait jamais de réfléchir sur les ordres dont on le chargeait, ni sur les moyens qu'il lui fallait employer. Ce fut le 7 avril que Savary vit le prince des Asturies à Madrid. Il lui annonça comme certain le voyage de l'empereur en Espagne, prit tout le caractère d'un ambassadeur qui vient complimenter un nouveau roi, s'engageant, au nom de son maître, s'il trouvait ses dispositions amicales, à ne point s'immiscer dans aucune des affaires de l'Espagne. Ensuite il commença à insinuer que ce serait avancer beaucoup les négociations que de venir au devant de l'empereur, qui, assurait-il, allait sous peu se rendre à Madrid; et, ce qui a étonné tout le monde, et ce qui étonnera de même la postérité, c'est qu'il parvint à persuader le prince des Asturies et sa cour sur ce voyage. À la vérité, on ne peut guère douter que la menace ne fût jointe au conseil dans cette occasion, et que ce malheureux prince n'ait été entraîné dans le piège que par une multiplicité de lacs qui lui furent tendus à la fois. On lui fit sans doute sentir que sa couronne était à ce prix, que l'empereur, souhaitant cette démarche, ne lui prêterait secours que si on le satisfaisait sur ce point; on le leurra encore de l'espoir de le rencontrer sur le chemin. Il ne fut d'abord point question de passer la frontière.
Le prince des Asturies se trouvait entraîné par les événements à une entreprise un peu au-dessus de ses forces; il était plutôt agent que chef du parti qui l'avait porté sur le trône, et il ne pouvait entièrement s'accoutumer à la situation d'un fils révolté contre son père. Enfin la présence de nos armées l'intimidait; il n'osait répondre aux Espagnols du salut de la patrie, s'il résistait. Ses conseillers eux-mêmes étaient intimidés. Savary conseillait aussi, mais en menaçant, et ce malheureux prince, par suite d'une foule de sentiments divers, se détermina à l'action qui devait le plus immédiatement le perdre. J'ai entendu dire à Savary qu'une fois qu'il l'eut mis sur la route de Bayonne, il avait des ordres si positifs, qu'il était parfaitement déterminé à ne plus le laisser retourner; et, comme de fidèles serviteurs avaient averti son prisonnier, il le surveillait de si près, qu'il était bien certain qu'aucune force humaine n'eût pu le lui enlever. Pour observer cette intrigue aussi coupable que bien ourdie, l'empereur écrivit cette lettre, imprimée depuis, qui fut remise au prince des Asturies quand il était à Vitoria, et que je transcrirai ici, parce qu'elle aide à comprendre la suite des événements.