«Bayonne, avril 1808.
»Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse royale. Elle doit avoir acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait nécessaire pour son bonheur et celui de ses sujets. Les affaires du Nord ont retardé mon voyage. Les événements d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne suis point juge de ce qui s'est passé, et de la conduite du prince la Paix, mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois d'accoutumer les peuples à répandre du sang, et à se faire justice eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse royale n'en fasse pas un jour elle-même l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et qui a si longtemps régi le royaume. Il n'a plus d'amis. Votre Altesse royale n'en aura plus, si jamais elle est malheureuse. Les hommes se vengent volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment, d'ailleurs, pourrait-on faire le procès au prince de la Paix, sans le faire à la reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines et les passions factieuses; le résultat en sera funeste pour votre couronne. Votre Altesse royale n'y a de droits que ceux que lui a transmis sa mère; si le procès la déshonore, Votre Altesse royale déchire par là ses droits.
»Qu'elle ferme l'oreille à des conseils faibles et perfides; elle n'a pas le droit de juger le prince de la Paix. Ses crimes, si on lui en reproche, se perdent dans les droits du trône. J'ai souvent manifesté le désir que le prince de la Paix fût éloigné des affaires. L'amitié du roi Charles m'a porté souvent à me taire, et à détourner les yeux des faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous sommes! Faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut se concilier: Que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne, et je lui offre un refuge en France. Quant à l'abdication du roi Charles IV, elle a eu lieu dans un moment où mes armées couvraient les Espagnes, et, aux yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais n'avoir envoyé tant de troupes que pour précipiter du trône mon allié et mon ami. Comme souverain voisin, il m'est permis de vouloir tout savoir, avant de reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Majesté royale, aux Espagnols, au monde entier: Si l'abdication du roi Charles IV est de pur mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais Votre Altesse royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec elle pour cet objet. La circonspection que je porte, depuis un mois, dans cette affaire doit lui être garant de l'appui qu'elle trouvera en moi, si, à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient, viennent à l'inquiéter sur son trône. Quand le roi Charles me fit part de l'événement du mois d'octobre dernier, j'en fus douloureusement affecté, et je peux avoir contribué, par les insinuations que j'ai faites, à la bonne issue de l'affaire de l'Escurial. Votre Altesse royale avait bien des torts; je n'en veux pour preuve que la lettre qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu ignorer. Roi à son tour, elle saura combien les droits du trône sont sacrés. Toute démarche près d'un souverain étranger est criminelle. Votre Altesse royale doit se défier des écarts des émotions populaires. On pourra commettre quelques meurtres sur mes soldats isolés, mais la ruine de l'Espagne en serait le résultat. J'ai déjà vu avec peine qu'à Madrid on ait répandu des lettres du capitaine général de la Catalogne, et fait tout ce qui pouvait donner des mouvements aux têtes.
»Votre Altesse royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut être certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme avec le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et de trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et de ma parfaite estime.»
On voit, par cette lettre, que l'empereur se réservait le droit de juger encore de la validité de l'abdication du roi Charles IV. Cependant il paraît que Savary flatta le jeune roi d'un assentiment plus positif que celui qui était contenu dans cette lettre, tandis que Murat encourageait sous main le roi Charles à une rétractation. En écrivant de cette manière au prince des Asturies, l'empereur se ménageait les moyens de sauver le prince de la Paix, s'il était nécessaire, de prendre la défense du roi Charles IV, enfin de blâmer le premier mouvement d'insurrection du prince des Asturies contre son père. On a su pourtant, à cette époque, que l'ambassadeur de France avait fait insinuer à ce prince la demande qu'il fit d'une épouse prise dans la famille impériale, demande qui fut son plus grand crime auprès du favori.
Le prince des Asturies avait quitté Madrid le 10 avril; il recevait sur la route les témoignages d'affection de son peuple, et partout on lui montrait de l'inquiétude, en le voyant approcher de la frontière. Savary l'assurait toujours qu'en avançant davantage, il finirait par rencontrer l'empereur, et il le gardait de plus en plus près. À Burgos, le conseil du prince commença à s'alarmer; on poussa jusqu'à Vitoria. Là, le peuple détela les chevaux du prince; il fallut que la garde lui ouvrît un passage, et ce fut en quelque sorte malgré la volonté du prince lui-même dont les espérances se dissipaient à mesure.
«À Vitoria, me disait depuis Savary, je crus un moment que mon prisonnier m'allait échapper; mais j'y mis bon ordre, je lui fis peur.--Enfin, lui répondis-je, s'il avait résisté, est-ce que vous l'auriez tué?--Oh! non, reprit-il, mais je vous atteste que je ne l'aurais point laissé retourner.»
Ce qui rassurait les conseillers du prince, c'est qu'ils s'étaient persuadé qu'un mariage arrangerait tout, et, ne pouvant entrer dans l'immensité des plans impériaux, ils regardaient qu'une telle alliance, et le sacrifice de quelques hommes et de la liberté du commerce, serait la conclusion du traité définitif. On céda donc aux sollicitations très militaires de Savary, et enfin, on passa la frontière. Le cortège entra dans Bayonne le 21 avril. Les personnes qui se trouvaient auprès de l'empereur alors connurent par le changement de son humeur à quel point l'arrivée des infants était importante pour ses projets. Il avait paru jusque-là très soucieux; il ne s'ouvrait à aucun, mais il envoyait courriers sur courriers. Il n'osait compter sur le succès de son entreprise; il avait fait engager le vieux roi à le venir joindre; et lui, ainsi que la reine et le favori, n'avaient alors rien de mieux à faire. Mais il était si vraisemblable que le nouveau roi profiterait de la révolte prête à éclater en Espagne, et qu'il exciterait l'enthousiasme naissant de toutes les classes pour la délivrance de la patrie, que, jusqu'au moment où il sut que le prince avait franchi les Pyrénées, l'empereur dut regarder cet événement comme à peu près impossible. Il a dit, depuis, qu'à dater de cette faute, il n'avait plus douté de l'incapacité du roi Ferdinand.
Le 20 avril, la reine de Hollande accoucha d'un garçon qui fut nommé Louis[105]. À cette époque est mort le peintre Robert, fameux par la facilité de son talent, le goût qu'il avait, surtout en architecture; d'ailleurs, excellent homme et fort spirituel[106].
[Note 105: ][(retour) ] Cet enfant est devenu l'empereur Napoléon III. Le hasard qui le fait naître le jour même de l'arrivée des infants à Bayonne, au moment où la faute criminelle de la guerre d'Espagne s'accomplissait, peut prêter aux rapprochements des historiens fatalistes. (P. R.)