[Note 106: ][(retour) ] Il ne s'agit pas ici de Léopold Robert, plus apprécié de la génération actuelle, mais d'Hubert Robert, né en 1733, membre de l'Académie en 1766, et connu par des tableaux de ruines où le goût classique commence à trahir quelques tendances modernes, ou romantiques, comme on aurait dit un peu plus tard. (P. R.)
L'abbé de Pradt a raconté toutes les circonstances de l'arrivée des princes, et, comme il en fut témoin, je renvoie encore à son ouvrage, sans me croire obligée ici de le copier. Il dit que l'empereur vint de Marrac à Bayonne, qu'il traita le prince des Asturies d'égal à égal, qu'il lui donna dans la même journée à dîner, en lui accordant tout le cérémonial de la royauté, et que ce ne fut que le soir de ce jour, quand le prince fut retourné à son logis, que Savary revint chez lui, chargé de lui signifier l'intention de Bonaparte. Cette intention était de renverser la dynastie régnante, pour mettre la sienne à sa place, et, en conséquence, l'abdication était demandée à toute la famille. L'abbé de Pradt s'étonne avec raison de cette scène de comédie que joua l'empereur dans la journée, et on ne conçoit guère comment il se donna l'embarras de faire, le matin, un personnage ayant des intentions si opposées à celles de la soirée. Quel que fût son motif, on comprend la stupeur des princes espagnols, et quels durent être leurs regrets de s'être ainsi livrés à leur ennemi, qui dès ce moment fut inflexible. Dès lors, ils essayèrent, non de fuir, car ils s'aperçurent promptement que cela était impossible, mais d'instruire la junte qui siégeait à Madrid, et de leur captivité, et des déterminations qui assuraient la perte des derniers Bourbons. La plupart des courriers furent arrêtés; quelques-uns passèrent cependant; les nouvelles qu'ils portaient excitèrent l'indignation à Madrid, et, de là, dans toute l'Espagne. Les protestations de quelques provinces parurent, le peuple s'ameuta dans plusieurs villes; à Madrid, la sûreté de l'armée française fut compromise. Murat redoubla de sévérité, et devint l'objet de la haine comme de la terreur de tous les habitants. Tout le monde sait aujourd'hui à quel point l'empereur se trompa sur l'état de l'Espagne et sur le caractère des Espagnols. Il apporta dans cette odieuse entreprise les deux mêmes erreurs de son caractère et de son esprit, qui l'ont quelquefois entraîné à de si grandes fautes: Premièrement, cette volonté de l'emporter de haute lutte, cette impatience d'être obéi qui le jetait dans la précipitation, et qui souvent lui faisait négliger les intermédiaires qu'on ne dédaigne pas toujours impunément. Ensuite, cette opinion trop arrêtée chez lui, que les hommes subissent très peu de modifications importantes par l'action de leur gouvernement, et que les différences nationales sont d'une si mince considération, que la politique peut agir de la même manière sur des hommes du Midi ou du Nord, sur des Allemands, des Français ou des Espagnols. Il a avoué, depuis, s'être fortement trompé dans cette idée. En apprenant qu'il existait en Espagne une classe élevée qui s'apercevait du mauvais gouvernement qui la régissait, et qui souhaitait quelques changements constitutionnels, il ne douta point que le peuple ne donnât aussi dans l'appât qu'on lui présenterait d'une révolution pareille à celle de France. Il crut qu'en Espagne, comme ailleurs, on soulèverait facilement les hommes contre l'influence temporelle des prêtres, en supprimant tous les intermédiaires dont je parlais tout à l'heure. Démêlant avec la vivacité de son esprit, que le mouvement qui avait excité la révolte d'Aranjuez et mis le pouvoir dans les mains d'un prince faible, trop évidemment dénué des moyens qui font et contiennent les révolutions, il supposa, en dévorant d'avance le temps, les obstacles, les incidents qui retardent, qu'un premier ébranlement donné aux institutions espagnoles en amènerait le changement complet. Il crut donc rendre une sorte de service à la nation même, en devançant les événements, en s'emparant d'avance de leur révolution, et la conduisant de prime abord là où il croyait que la suite des temps devait la mener. Mais quand même il serait possible de parvenir à persuader tout un peuple, et à lui faire accepter, comme résultat d'une prévision habile et sûre, ce qu'il ne peut comprendre que par l'expérience des faits, et souvent des malheurs, l'odieux de tous les moyens employés par l'empereur jeta sur sa conduite un tort qui le flétrit aux yeux de ceux qu'il voulait gagner, et qu'il crut servir: Jehu n'avait pas le coeur assez droit, ni les mains assez pures pour que l'Espagne le reçût comme le restaurateur dont elle avait besoin. Le joug étranger, d'ailleurs, souleva l'orgueil espagnol. Les ruses qui furent ourdies, l'emprisonnement des souverains, le mépris trop étalé des croyances religieuses, les menaces, les exécutions qui suivirent, et, un peu plus tard, les exactions et les cruautés de la guerre, tout se réunit pour s'opposer à toute entente. Bientôt les deux parties contendantes, animées l'une contre l'autre, ne virent plus entre elles qu'une lutte violente, excitée par le désir de se résister et de se détruire mutuellement. L'empereur lui-même sacrifia tout à la passion de ne rien céder; il prodigua les hommes et l'argent, seulement pour demeurer le plus fort; car il aurait rougi devant l'Europe d'avoir été vaincu, et la guerre la plus sanglante, les plus épouvantables désastres furent la suite de son orgueil blessé, comme du despotisme de sa volonté. Il ne parvint donc à créer que l'anarchie en Espagne. La nation, se voyant sans armée, se crut chargée de la défense du sol, et Bonaparte, qui mettait sa vanité et sa sûreté à être l'élu des peuples, qui, dans son système, n'eût jamais dû faire la guerre qu'aux rois, se trouva en peu d'années hors du terrain politique sur lequel il avait fondé sa puissance, et dévoila aux yeux de tous que c'était pour son profit seul qu'il exploitait le pouvoir.
Néanmoins, ce ne fut pas sans prévoir une partie de ces inconvénients qu'il continua à avancer dans la route tortueuse où il était entré. Le refus que fit le prince des Asturies de signer son abdication lui causa une violente inquiétude. Craignant que ce prince ne lui échappât, il le fit garder à vue; il essaya sur lui tous les moyens de séduction et de violence, et tous ceux qui l'entouraient s'aperçurent facilement de l'agitation dans laquelle il était retombé. Duroc, Savary, l'abbé de Pradt, furent chargés de gagner, persuader ou effrayer les conseillers du prince. Mais quel moyen de parvenir à persuader aux gens de consentir à se voir déposséder? En acceptant l'opinion de l'empereur, que chacun des membres de la famille régnante était également médiocre et inhabile, il faut conclure encore qu'il eût été plus adroit de leur laisser le pouvoir et le trône; car l'obligation d'agir, dans un temps qui devenait si difficile, les eût conduits à beaucoup de fautes dont leur ennemi eût alors profité. Mais, en les outrageant par la violation de tous les droits humains, en paralysant leur action, en les condamnant au rôle si simple et si touchant de victimes, on déterminait ou facilitait tellement ce qu'ils avaient à faire, qu'on attirait l'intérêt sur eux, sans même qu'ils eussent à prendre la moindre peine pour l'exciter. À l'égard des princes d'Espagne et du pape, l'empereur a fait une faute pareille, et il en a reçu la même punition.
Cependant, comme il voulait sortir de cet état d'angoisse, il se détermina à mander le roi Charles IV à Bayonne, et à prendre, tout à coup et hautement, le parti du vieux souverain détrôné. Il entrevit que la marche qu'il allait suivre entraînerait la guerre; mais aussitôt il se flatta, car, sitôt un parti pris, son imagination active parvenait promptement à le flatter, que cette guerre ressemblerait à toutes les autres. «Oui, disait-il, je sens que ce que je fais n'est pas bien, mais qu'ils me déclarent donc la guerre!» Et, quand on lui représentait qu'une déclaration de guerre était une chose bien peu à attendre de la part de personnes transplantées hors de leur territoire et privées de leur liberté: «Et pourquoi aussi sont-ils venus? Ce sont des jeunes gens sans expérience, et qui viennent ici sans passeports. Il faut que je juge cette entreprise bien nécessaire; car j'ai bien besoin de marine, et ceci va me coûter les six vaisseaux que j'ai à Cadix.» D'autres fois, il disait:
«Si ceci devait me coûter 80 000 hommes, je ne le ferais pas; mais il ne m'en faudra pas 12 000; c'est un enfantillage. Ces gens-ci ne gavent pas ce que c'est qu'une troupe française. Les Prussiens étaient comme eux, et on a vu comment ils s'en sont trouvés. Croyez-moi, ceci finira vite. Je ne voudrais faire de mal à personne, mais quand mon grand char politique est lancé, il faut qu'il passe. Malheur à qui se trouve sous les roues!»
Vers la fin du mois d'avril, on vit arriver à Bayonne le prince de la Paix, que Murat avait délivré de la captivité où il était retenu à Madrid. La junte, présidée par don Antonio, frère de Charles IV, le céda avec peine; mais le temps de la résistance était passé. Le favori avait perdu l'espérance de sa future souveraineté; mais sa vie était compromise en Espagne, la protection de l'empereur était son unique ressource; il n'était donc point douteux qu'il se prêterait à tout ce qu'on exigerait de lui. Il lui fut enjoint de diriger le roi Charles dans la route qu'on voulait qu'il suivît, et il s'y prêta sans nulle observation.
Je ne puis m'empêcher de transcrire une réflexion de l'abbé de Pradt, qui me paraît fondée et qui trouve ici tout naturellement sa place[107]
«À cette époque, dit-il, la partie du projet qui concernait la translation de Joseph à Madrid n'était pas encore déclarée. On pouvait la prévoir; mais Napoléon n'en avait pas laissé percer l'idée. Dans les conférences que la négociation avec M. Escoiguiz me mit à portée d'avoir avec Napoléon, il ne lui était pas arrivé d'en rien témoigner, abandonnant au temps de dévoiler chaque partie d'un plan dont il graduait avec soin la manifestation, après l'avoir porté dans son coeur pendant une longue suite de jours, sans qu'aucune indiscrétion l'eût soulagé du fardeau de son secret: emploi bien déplorable sans doute de la force d'âme, mais qui cependant montre un grand empire sur lui-même de la part de l'homme qui peut se maîtriser à ce point, surtout quand il est porté à l'indiscrétion, principalement dans la fougue de la colère, comme l'était Napoléon.»
[Note 107: ][(retour) ] Mémoires historiques sur la révolution d'Espagne, par l'auteur du Congrès de Vienne, in-8°, Paris, 1816. (P. R.)
Le roi Charles IV arriva à Bayonne le 1er mai, avec sa femme, leur plus jeune fils, la fille du prince de la Paix, la reine d'Étrurie accompagnée de son fils, et, un peu plus tard, don Antonio, qui fut contraint de quitter la junte et de se rendre auprès de sa famille.