APPENDICE

Ici se terminent les Mémoires de ma grand'mère, et l'on regrettera sans doute que la mort ne lui ait pas permis de les prolonger, au moins jusqu'au divorce de l'empereur, que l'on voit planer dès le premier jour comme une menace sur la tête de cette Joséphine, toute séduisante, tout aimable, et peu intéressante au demeurant. Nul ne peut suppléer à ce qui manque ici, et les lettres mêmes de l'auteur donnent peu de renseignements politiques sur les temps qui suivent. Elle parlait même rarement, dans les derniers jours, de sa vie de ce qu'elle avait alors vu ou souffert. Mon père a pourtant eu parfois le projet de continuer son récit, en recueillant ce que ses parents lui avaient raconté, en anecdotes ou en impressions, sur la fin de l'Empire, et ce qu'il savait de leur vie. Il n'a pas accompli son projet en entier, et n'a rien laissé d'achevé sur ce point. Ses notes pourtant nous paraissent précieuses et donnent le dénouement nécessaire du grand drame qui se déroule dans les chapitres précédents. On trouvera peut-être intéressant de les lire à la suite des Mémoires qu'elles complètent, quoiqu'il ait exprimé, dans un ouvrage plus étendu, son jugement sur les derniers jours de l'Empire et sur le temps où il naissait à la vie politique. Il y a là des observations générales et particulières, et une opinion éclairée sur la conduite des fonctionnaires et des citoyens dans les temps difficiles, qui mérite d'être connue. On me pardonnera donc d'imprimer cet appendice aux Mémoires, en laissant à ces notes un caractère évident de négligence et d'improvisation, me bornant aux modifications nécessaires à la correction et à la clarté du récit.
PAUL DE RÉMUSAT.

«Les souverains espagnols arrivèrent à Bayonne au mois de mai 1808. L'empereur les expédia à Fontainebleau, et envoya Ferdinand VII à Valençay, terre qui appartenait à M. de Talleyrand. Puis il revint, après avoir parcouru les départements du Midi et de l'Ouest, et après avoir fait un voyage politique dans la Vendée, où il produisit beaucoup d'effet. Il arriva à Paris vers le milieu du mois d'août.

»Mon père, qui était alors premier chambellan, fut chargé de recevoir les Bourbons d'Espagne à Fontainebleau. Il le fit naturellement avec ses soins et ses manières ordinaires. Quoiqu'il nous rapportât de ce voyage des traits qui étaient peu propres à donner une grande idée de Charles IV, non plus que de la reine et du prince de la Paix, qui l'accompagnait, il avait naturellement témoigné à ces princes détrônés le respect dû à leur rang et à leur malheur. Comme, apparemment, quelques-uns des autres officiers de la cour, plutôt par ignorance que par mauvais sentiment, s'étaient conduits d'une façon différente, Charles IV le remarqua, et il disait: «Rémusat, lui, il sait que je suis Bourbon.»

»M. de Talleyrand était précisément à Valençay quand l'empereur le chargea d'aller y recevoir, évidemment pour le compromettre dans l'affaire d'Espagne, les trois infants. Il fut un peu troublé de la commission, et cependant il n'épargnait pas, à son retour, les observations piquantes à ces étranges descendants de Louis XIV. Il racontait qu'ils achetaient des jouets d'enfants à tous les petits marchands des foires du voisinage, et que, lorsque ensuite un pauvre leur demandait l'aumône, ils lui donnaient un pantin. Il les accusa, plus tard, d'avoir fait du dégât à Valençay, et il le dit même avec à-propos au roi Louis XVIII, qui, désirant l'éloigner de la cour, et n'osant lui donner l'ordre, lui vantait la beauté et la magnificence du château de Valençay: «Oui, c'était assez bien,» dit-il; «mais les princes espagnols y ont tout dégradé, à force d'y tirer des feux d'artifice pour la Saint-Napoléon.»

»M. de Talleyrand, quoiqu'il commençât à sentir que sa situation auprès de l'empereur était moins simple et moins forte, le trouva, en allant le rejoindre, bienveillant et confiant en apparence. Aucun nuage ne se laissa apercevoir entre eux. L'empereur avait besoin de lui pour la conférence d'Erfurt, à laquelle il se rendit avec lui, à la fin de septembre. Mon père y accompagna l'empereur. Les lettres qu'il dut écrire de là à ma mère ne se sont pas retrouvées. Mais cette correspondance devait être si surveillée et si réservée, que je crois cette perte sans importance. Mon père nous rapporta surtout des récits de l'union des deux empereurs, de la coquetterie mutuelle de leurs rapports, de la bonne grâce de l'empereur Alexandre. M. de Talleyrand a écrit une relation de cette conférence d'Erfurt dont il a fait plusieurs lectures. Il se vantait, à son retour, que, le jour ou les deux empereurs montèrent en voiture pour s'éloigner chacun de son côté, il avait dit à l'empereur Alexandre, en le reconduisant: «Si vous pouviez vous tromper de voiture!...» Il avait trouvé quelques qualités à ce prince, et il s'était attaché à se faire dans son esprit une position dont il recueillit les fruits en 1814; mais, dès ce temps-là, il ne prenait l'alliance russe que comme une nécessité accidentelle, quand on était en guerre avec l'Angleterre, et il ne cessait pas de regarder une liaison avec l'Autriche, base éventuelle d'un rapprochement futur avec l'Angleterre, comme le vrai système de la France en Europe. Il a été assez fidèle à ce système dans sa conduite politique, soit lors du mariage de Napoléon, soit en 1814 et en 1815, soit sous le règne de Louis-Philippe. Il en parlait souvent à ma mère.

»Ma mère aurait eu à raconter, en achevant cette année 1808: 1° la conférence d'Erfurt, suivant les récits de M. de Talleyrand et de mon père; 2° le contre-coup de l'affaire d'Espagne sur la cour des Tuileries et sur la société de Paris. La partie royaliste de cette cour et de cette société fut un peu émue de la présence de ces vieux Bourbons à Fontainebleau. C'est, je crois, alors qu'il faut placer la disgrâce et l'exil de madame de Chevreuse.

»Revenu d'Erfurt au mois d'octobre, l'empereur ne fit que passer à Paris, et partit aussitôt pour l'Espagne, d'où il revint au commencement de 1809, après une campagne peu décisive. L'opinion était loin de s'être améliorée à l'égard de sa politique. On avait pensé, pour la première fois, à la possibilité de sa perte, surtout à sa mort soudaine dans une guerre où un patriotisme insurrectionnel pouvait armer le bras d'un assassin. Des rapports, en partie fidèles, en partie envenimés, lui avaient fait connaître les progrès d'une désapprobation et d'une défiance dont Talleyrand et Fouché n'avaient pas craint de se rendre les organes. Le premier surtout a toujours été hardi, et même imprudent, comme tous les hommes qui sont vains de leur conversation, et qui la croient une puissance. Fouché, dont les propos étaient plus réservés, ou moins répétés dans les salons, avait été peut-être plus loin dans la voie de l'action. En esprit positif qu'il était, il s'était posé pratiquement l'hypothèse de l'ouverture de la succession impériale, et, dans cette hypothèse, il s'était rapproché de M. de Talleyrand. L'empereur revint irrité, et il témoigna son irritation à la cour, et surtout au conseil des ministres, par la scène célèbre qu'il fit à M. de Talleyrand[108], à qui il ôta la place de grand chambellan, pour la donner à M. de Montesquiou.

[Note 108: ][(retour) ] Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. A. Thiers, tome X, P 17.