»On a trouvé parfois mauvais que des fonctionnaires importants de l'Empire, tels que MM. de Talleyrand et Fouché, ainsi que d'autres moins connus, se soient préoccupés de ce qui frappait tout le monde, et attachés à ne pas tromper l'opinion quand celle-ci, en se manifestant, aurait pu arrêter les développements d'une mauvaise politique. Je suis prêt à admettre que la vanité et le bavardage ont pu entraîner les propos de Talleyrand et de Fouché hors de la juste mesure. Mais je maintiens que, sous tout gouvernement, et en particulier sous le gouvernement absolu, il est nécessaire que des fonctionnaires importants, en cas de péril public, ou à la vue d'une mauvaise direction des affaires, ne craignent point, par une opposition connue, d'encourager cette résistance morale qui peut seule ralentir et même changer la marche funeste de l'autorité. À plus forte raison, s'ils prévoient la possibilité d'un désastre prochain pour lequel il n'y a rien de prêt, peuvent-ils se préoccuper de ce qu'il y aurait à faire. Que l'orgueil du pouvoir absolu s'en irrite, qu'il cherche à briser, à supprimer cette résistance, quand elle est trop isolée pour l'entraver, je le conçois. Mais ce n'en serait pas moins un bonheur pour l'État et pour lui, qu'elle fut assez forte, au contraire, pour contraindre le souverain à modifier ses plans. Et, pour ne pas sortir du cas qui nous occupe, supposez qu'un concert plus général eût fait entendre à l'empereur les mêmes sons, qu'au lieu d'imputer à l'intrigue ou à la trahison le mécontentement de Talleyrand ou de Fouché, les rapports de Dubois ou de tout autre, le lui eussent présenté comme une preuve d'une désapprobation universelle; que son préfet de police, partageant lui-même cette désapprobation, la lui eût montrée partagée et exprimée par Cambacérès, par Maret, par Caulaincourt, par Murat, par ce duc de Gaëte que M. Thiers cite dans cette occasion, enfin par tous les hommes importants de la cour et du gouvernement, le service rendu à Napoléon eût-il été si mauvais? et cette résistance unanime n'eût-elle pas été la seule chose propre à l'éclairer, à l'arrêter, à le détourner de la voie de perdition, à une époque où il en était bien temps encore?
»Quant au reproche adressé à Talleyrand ou à tel autre, d'avoir blâmé le gouvernement après l'avoir approuvé et servi, c'est un reproche naturel dans la bouche de Napoléon, qui ne craignait pas, d'ailleurs, de l'exagérer par le mensonge. Mais il est puéril en lui-même; ou bien il est défendu, parce qu'on a suivi un gouvernement, parce qu'on a supporté, couvert, même justifié dans le passé ses fautes par erreur ou faiblesse, de s'éclairer quand le danger s'accroît, quand les circonstances se développent; et comme s'il ne fallait pas, à moins de rester dans une opposition constante ou une soumission sans limites, qu'il y eût un moment où l'on cessât d'approuver ce qu'on a approuvé jusqu'à la veille, où l'on parlât après s'être tu, et où, plus frappé des inconvénients que des avantages, on reconnût des défauts qu'on avait essayé ou feint d'ignorer, et des fautes qu'on pouvait avoir palliées longtemps. C'est, après tout, ce qui est arrivé à la France à l'égard de Napoléon, et ce changement devait s'opérer naturellement dans l'âme des fonctionnaires comme dans celle des citoyens, à moins que cette âme ne fût aveuglée par la servilité, ou corrompue par une ignoble ambition.
»Dans notre sphère modeste, nous n'eûmes jamais, sous l'Empire, à décider que de la direction de nos voeux et de nos sentiments. N'ayant jamais eu ni pris la moindre part d'action politique, nous avons eu cependant à résoudre pour nous-mêmes cette question qui se présente sans cesse à moi quand je relis les mémoires et les lettres où ma mère a consigné l'histoire de ses impressions et de ses idées.
»Ma mère aurait eu à toucher, au moins indirectement, ce grave sujet, en racontant la disgrâce de M. de Talleyrand. Elle le vit alors au moins autant qu'auparavant. Elle entendit ses récits. Il me semble que rien n'était alors connu du public comme la manière froide, silencieuse, dénuée de faiblesse et d'insolence, avec laquelle, adossé à une console, à cause de ses mauvaises jambes, il avait écouté la philippique de l'empereur[109]. Comme la chose se pratique sous la monarchie absolue, il avala sa disgrâce, et continua d'aller à la cour avec un aplomb qui ne fut pas pris alors pour de l'humilité, et je ne me rappelle pas qu'à partir de ce jour son attitude sous l'Empire ait été taxée de faiblesse. Il est bien entendu, d'ailleurs, qu'il ne faut pas appliquer ici les règles du point d'honneur telles qu'elles se comprennent dans un pays libre, ni les lois philosophiques de la dignité morale comme on les entend hors du monde des cours et des affaires.
[Note 109: ][(retour) ] C'est après cette scène que M. de Talleyrand disait publiquement: «Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé!» (P. R.)
»Ma mère aurait eu ensuite à raconter notre rôle épisodique dans cette sorte de drame. Je ne suis pas sûr que l'empereur soit arrivé ressentant ou montrant quelque mécontentement contre mon père. Je ne sais si ce ne sont pas des rapports postérieurs qui nous attirèrent notre part de disgrâce. En tout cas, il ne le sut pas sur-le-champ, soit parce que, ne s'y attendant nullement, il ne soupçonna rien, soit parce qu'en effet, dans le premier moment, l'empereur ne pensa pas à lui. Il était des amis de M. de Talleyrand, et, jusqu'à un certain point, de sa confidence. C'était déjà un motif de suspicion, une cause de défaveur. Aucune lettre, aucune démarche ne pouvaient nous être reprochées; même, je m'en souviens, la conversation était chez nous excessivement prudente, et ce n'est que si l'espionnage avait surpris jusqu'aux entretiens de M. de Talleyrand dans le petit salon de ma mère, où mes parents le voyaient habituellement seul, qu'on aurait pu trouver la matière d'un rapport positif de police. Il y en eut cependant; mon père n'en doutait pas, quoique l'empereur ne lui ait jamais témoigné son mécontentement par quelque scène vive, ni même par quelque explication sévère. Mais il lui témoigna une froideur malveillante, et donna à ses manières cette dureté qui rendait son service insupportable. Mes parents se sentaient dès lors, se savaient, à l'égard du souverain, dans une position pénible qui pouvait même aboutir à leur retraite de la cour.
»Les choses ne s'améliorèrent pas lorsque Napoléon, parti pour l'Allemagne au mois d'avril 1809, revint le 6 octobre à Fontainebleau, vainqueur à Wagram, et fier de la paix signée à Vienne. Des victoires, quoique chèrement achetées, n'étaient pas pour le rendre plus généreux et plus bienveillant. Il venait encore de faire d'assez grandes choses pour être vain de sa force, et, si elle avait été mise à de rudes épreuves, c'était une raison de plus pour qu'il voulût qu'elle fut respectée. Cependant, il trouvait en arrivant le souvenir récent de la descente des anglais à Walcheren, un état de choses en Espagne peu satisfaisant, une querelle avec le saint-siège poussée à ses dernières extrémités, et l'opinion publique plus inquiète de son goût pour la guerre que rassurée par ses victoires, défiante, triste, sévère même, et entourant de ses soupçons l'homme qu'elle avait si longtemps environné de ses illusions.
»Cette fois, c'est à Fouché qu'il en voulait. Fouché avait agi à sa manière au moment de la descente des Anglais. Il avait pris sur lui, il avait fait un certain appel au sentiment public, il avait réorganisé la garde nationale, employé Bernadotte sur nos côtes. Tout dans cette conduite, et le fond et les détails, avait vivement déplu à l'empereur. Toute son humeur était donc contre Fouché, et, de plus, comme il était revenu décidé au divorce, il était difficile qu'il tînt M. de Talleyrand à l'écart d'une délibération où la connaissance de l'état de l'Europe devait peser d'un poids décisif. C'est ici qu'il faut voir encore une de ces preuves, chaque jour moins fréquentes alors, de la justesse presque impartiale de son esprit. On l'a entendu dire quelquefois: «Il n'y a que Talleyrand qui m'entende; il n'y a que Talleyrand avec lequel je puisse causer.» Il le consultait, et, dans d'autres moments, il parlait de le mettre à Vincennes. Aussi ne manqua-t-il pas de l'appeler lorsqu'il délibéra sur son mariage. M. de Talleyrand insista fortement pour qu'il s'unît à une archiduchesse. Il pensait même que l'empereur ne l'avait alors rapproché de lui que parce que son intervention dans cette affaire contribuerait à décider l'Autriche. Ce qui est certain, c'est qu'il a toujours cité sa conduite dans cette circonstance comme un des gages qu'il avait donnés de son opinion fondamentale sur les alliances de la France et les conditions de l'indépendance de l'Europe.
»On sent combien, sur toutes ces choses, l'état de l'opinion pendant la campagne du Danube, les délibérations relatives au divorce, celles qui précédèrent le mariage avec Marie-Louise, les Mémoires de ma mère auraient été instructifs et intéressants. Il m'est malheureusement impossible de suppléer à cette dernière lacune. On peut se rappeler seulement qu'elle dit que l'impératrice avait eu le tort de douter de sa fidélité dans une occasion, probablement relative au divorce. Elle a annoncé qu'elle expliquerait cela. Je ne puis l'expliquer à sa place, et je n'ai nul souvenir qu'elle m'en ait jamais parlé. Au moment même du divorce, son dévouement fut apprécié, et la reine Hortense alla jusqu'à lui conseiller d'y regarder à deux fois avant de s'attacher sans retour à sa mère[110]. Ce n'est pas que je veuille lui faire un grand mérite de ce qu'elle fit alors: la plus simple délicatesse dictait sa conduite, et d'ailleurs, avec sa santé déplorable, son inaction forcée, ses anciens rapports avec Joséphine, et notre nouvelle situation auprès de l'empereur, elle aurait eu dans une cour renouvelée, auprès d'une nouvelle impératrice, la position la plus gauche et la plus pénible. On conçoit, du reste, qu'il ne se passa rien dans tout ce que je viens de rappeler qui relevât notre crédit à la cour, et ma famille y resta irréparablement diminuée. L'empereur, pourtant, approuva que ma mère restât avec l'impératrice Joséphine. Il l'en loua même; cela lui convint. Il la regarda comme une personne à la retraite, dont il n'aurait plus à s'occuper. Ayant moins à attendre de lui, moins à lui demander, il nous reprocha moins dans sa pensée ce qui pouvait nous manquer pour lui plaire. Il laissa mon père dans le cercle de ses fonctions officielles, où son caractère et un certain mélange de mécontentement et de crainte le portaient assez à se renfermer. Il fut à peu près établi dans l'esprit de Napoléon qu'il n'avait plus rien à faire pour nous, et il n'y pensa plus.
[Note 110: ][(retour) ] J'ai donné, dans une note du chapitre xxvii, la lettre qui raconte cette conversation. (P. R.)