»Cette nouvelle situation eût fait que les Mémoires de ma mère, à dater de 1810, auraient perdu de leur intérêt. Elle ne revit plus la cour, hors une fois seulement pour être présentée à l'impératrice Marie-Louise; puis elle eut plus tard une audience de l'empereur, qui lui prescrivit de la demander[111]. Elle n'aurait donc plus eu rien à raconter dont elle eût été témoin dans le palais impérial. Elle n'était plus obligée à des relations avec les grands personnages de l'État, du moins elle s'en crut dispensée, et cédant, peut-être avec excès, à ses goûts, à ses souffrances, elle s'isola de plus en plus de tout ce qui rappelait la cour et le gouvernement.

[Note 111: ][(retour) ] J'ai parlé, dans une note, de cette audience et de la lettre qui suivit. (P. R.)

»Cependant, comme mon père ne cessa pas de fréquenter le palais jusqu'au terme, comme la confiance de M. de Talleyrand n'éprouva aucun affaiblissement, et enfin comme la marche rapide et déclinante des affaires de l'empereur affecta de plus en plus l'opinion publique, et bientôt émut la vive inquiétude de la nation, ma mère eut encore beaucoup à connaître et à observer, et elle aurait pu donner à la peinture des cinq dernières années de l'Empire une certaine valeur historique.

»Quelques réflexions sur plusieurs événements de ces cinq années pourront, si l'on veut, être prises comme un souvenir de ce que j'ai entendu, dans le temps même, chez mes parents.

»Parmi les événements de cette année 1809, un des plus importants et qui firent le moins de bruit fut le coup de main sur le pape. On savait mal les faits au moment où ils se passaient, et, il faut bien le dire, chez la nation que Louis XIII a mise sous la protection de la sainte Vierge, personne n'y pensait. Cependant, l'empereur avait commencé par faire occuper les États romains, puis par les démembrer, puis par exiger du pape qu'il fît la guerre à l'Angleterre, puis par le réduire à la ville de Rome, puis par lui ravir toute puissance temporelle, puis enfin par le faire arrêter et garder prisonnier. Voilà qui est étrange, assurément! Et cependant il ne paraît pas qu'aucun gouvernement de l'Europe catholique ait sérieusement réclamé pour le père commun des fidèles. Le pape certainement, délibérant, en 1804, s'il sacrerait Napoléon, ne s'était pas objecté que c'était celui qui, dans l'année, avait fait fusiller le duc d'Enghien. L'empereur d'Autriche, délibérant, en 1809, s'il donnerait sa fille à Napoléon, ne s'est pas objecté que c'était celui qui avait, dans l'année même, mis le pape en prison. Il est vrai qu'alors tous les souverains de l'Europe avaient, en ce qui touche l'autorité pontificale, de tout autres idées que celles qu'on leur prête ou qu'on leur attribue aujourd'hui. La maison d'Autriche, en particulier, avait pour règle traditionnelle ce testament politique où le duc de Lorraine, Charles V, recommande de réduire le pape au seul domaine de la cour de Rome, et se joue «de l'illusion des excommunications, quand il s'agit du temporel que Jésus-Christ n'a jamais destiné à l'Église et que celle-ci ne peut posséder sans outrer son exemple et sans intéresser son Évangile[112]».

[Note 112: ][(retour) ] Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par M. le comte d'Haussonville, t. III, p. 471.

»On voit, dans une lettre de ma mère, qu'elle conseille dans l'automne de 1809, à mon père de ne pas faire représenter à la cour Athalie, dans un moment où l'affaire du pape peut faire chercher des allusions dans cette lutte d'une reine et d'un prêtre, et devant un prince aussi pieux que le roi de Saxe, qui venait en visite chez l'empereur. C'était là le maximum de la préoccupation à elle causée par un coup de tyrannie dont on ferait tant de bruit aujourd'hui, et l'opinion publique ne s'en inquiétait certainement pas davantage. Je n'ai pas entendu dire qu'un seul fonctionnaire, dans cet immense empire, se soit séparé d'un gouvernement dont le chef était excommunié, si ce n'est nominativement, au moins implicitement, par la bulle lancée contre tous les auteurs ou coopérateurs des attentats commis envers l'autorité pontificale. Je ne puis m'empêcher de citer le duc de Cadore. Ce n'était un homme ni sans intelligence, ni sans honnêteté; mais, acceptant comme règles indiscutables les intentions de l'empereur, après avoir prêté son ministère à la spoliation de la dynastie espagnole, il concourait avec la même docilité à celle du souverain pontife, et excommunié lui-même comme mandataire, fauteur et conseiller, il soutenait avec un grand sang-froid que Napoléon pouvait reprendre ce que Charlemagne avait donné, et que maintenant la France rentrait vis-à-vis de Rome dans les droits de l'Église gallicane.

»Le résumé de la situation de l'Empire, à la fin de 1809, est fait en ces termes par le grand historien de l'Empire: «L'empereur s'était fait, à Vincennes, l'émule des régicides; à Bayonne, l'égal de ceux qui déclaraient la guerre à l'Europe pour y établir la république universelle; au Quirinal, l'égal au moins de ceux qui avaient détrôné Pie VI pour créer la république romaine[113]».

[Note 113: ][(retour) ] Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XI, l. xxxvii, p. 303.

»Je ne suis pas de ceux qui ajoutent par la déclamation à l'odieux de ces actes. Je ne les regarde pas comme des monstruosités inouïes et réservées à notre siècle; je sais que l'histoire est pleine d'exemples qu'ils n'ont guère fait que reproduire, et que des attentats analogues peuvent se retrouver dans la vie des souverains à qui la postérité a conservé quelque respect. Il ne faudrait pas presser l'histoire des rigueurs du règne de Louis XIV pour découvrir des exécutions qui ne sont pas incomparables avec la mort du duc d'Enghien. L'affaire de l'homme au masque de fer, surtout si, comme il est difficile de ne le pas croire, cet homme était un frère du roi, n'a pas grand'chose à envier au meurtre de Vincennes, et la force et la ruse ne se sont pas déployées d'une manière moins indigne dans l'acte par lequel Louis XIV se saisit de la Lorraine, en 1661, que dans la soustraction frauduleuse de l'Espagne en 1808. Je ne vois guère que l'enlèvement du pape, dont il faudrait remonter jusqu'au moyen âge pour retrouver l'équivalent. J'ajouterai même qu'après ces actions à jamais condamnables, il était encore possible, avec un peu de sagesse, d'assurer le repos, la prospérité et la grandeur de la France, à ce point qu'aucun nom dans l'histoire ne serait au dessus de celui de Napoléon. Mais, si l'on songe que c'est ce qu'il n'a point fait, que toutes les guerres entreprises désormais n'ont plus été que des acheminements insensés à la ruine de la patrie, et que dès lors le caractère de l'homme déjà chargé de tels méfaits se développait avec une hauteur et une dureté qui décourageaient ses meilleurs serviteurs, il faut bien comprendre que, même à la cour, tous ceux que n'égarait pas la servile complaisance d'un esprit faux ou d'un coeur abaissé, ont pu légitimement, ont dû peut-être, tristement désabusés, servir sans confiance, admirer sans affection, craindre plus qu'espérer, souhaiter des leçons ou des résistances à un pouvoir terrible, dans ses succès redouter son ivresse, et dans ses malheurs, plaindre la France plus que lui.