»Tel est, en effet, l'esprit dans lequel ces Mémoires auraient été continués, et l'on pourra même trouver que, par une sorte d'effet rétroactif, cet esprit s'est montré dans les récits antérieurs à 1809. À l'époque même où les choses se passaient, cet esprit fut lent à se prononcer, comme je viens de le décrire. Des années s'écoulèrent encore dans une tristesse craintive et défiante, mais sans haine, et chaque fois qu'une heureuse circonstance ou une sage mesure y donnaient jour, le besoin d'espérer reprenait le dessus, et l'on s'efforçait de croire que le progrès vers le mal aurait son terme.
»Les années 1810 et 1811 sont les deux années tranquilles de l'Empire. Le mariage dans l'une, et la naissance du roi de Rome dans l'autre semblaient des gages de paix et de stabilité. L'espérance eût été sans nuages, la sécurité entière, si le voile déchiré à travers lequel on apercevait l'empereur, n'eût montré des passions et des erreurs, germes toujours vivants de fautes gratuites et de tentatives insensées. On sentait que le goût de l'excès s'était développé en lui, et pouvait tout emporter. D'ailleurs, la durée interminable d'une guerre avec l'Angleterre, sans possibilité de la vaincre glorieusement, ni de lui faire aucun mal qui ne nous fût dommageable, et la continuation d'une lutte, en Espagne, difficile et malheureuse, étaient deux épreuves que l'orgueil de l'empereur ne pouvait paisiblement supporter longtemps. Il fallait qu'il se dédommageât à tout prix, et qu'il fît cesser ou du moins oublier par quelques succès étourdissants ces échecs permanents à sa fortune. Le bon sens indiquait que c'était la question d'Espagne qu'il fallait terminer, je ne dis point par un retour à la justice et par un généreux abandon, les Bonapartes ne sont pas de ceux à qui ces partis-là se proposent, mais par la force. Il est à croire que si l'empereur eût voulu concentrer toutes les ressources de son génie et de son empire sur la résistance de la Péninsule, il devait la vaincre. Les causes injustes ne sont pas dans le monde destinées à succomber toujours, et l'empereur aurait dû voir qu'en soumettant l'Espagne, il trouvait enfin l'occasion, si vainement cherchée, de frapper l'Angleterre, puisque celle-ci s'était rendue vulnérable en débarquant là ses armées sur le continent. Une telle occasion valait bien la peine qu'on risquât quelque chose, dût Napoléon s'y employer de sa personne et entrer lui-même en lice avec Arthur Wellesley. Quelle gloire, au contraire, et quelle fortune ne lui a-t-il pas réservées ainsi qu'à sa nation, en ajournant toujours la lutte, et en ne les rencontrant enfin l'un et l'autre que dans les champs funèbres de Waterloo!
»Mais l'empereur n'aimait pas l'affaire d'Espagne; elle l'ennuyait. Elle ne lui avait jamais donné un bon et glorieux moment. Il entrevoyait qu'il l'avait mal commencée, faiblement conduite, qu'il en avait singulièrement méconnu la difficulté et l'importance. Il s'efforçait de la mépriser, pour n'en être pas humilié; il la négligeait, pour en éviter les soucis. Il avait une répugnance puérile, si elle n'était pas pire, à se hasarder dans une guerre qui ne parlait pas à son imagination. Oserons-nous dire qu'il n'était pas parfaitement sûr de la bien faire, et que les risques de revers achevaient de le détourner d'une entreprise qui, même bien déterminée, l'aurait été trop lentement et trop difficilement pour sa grandeur? Toujours improvisateur, il était plus dans ses allures de vieillir ce qui lui déplaisait, et de rajeunir par du neuf sa fortune et sa renommée. Il ne résistait pas à la séduction de l'inattendu. Ces causes, jointes aux développements logiques d'un système absurde, et aux développements naturels d'une humeur démesurée annulèrent toutes les garanties de prudence et de salut que les événements intérieurs de 1810 et 1811 semblaient avoir données, le détournèrent de l'Espagne sur la Russie, et produisirent cette campagne de 1812 qui le devait traîner à sa perte.
»Deux années où l'espérance pouvait dominer la crainte, et trois années où la crainte laissait bien peu de place à l'espérance, voilà le partage des cinq dernières années du règne de Napoléon.
»En parlant de 1810 et 1811, ma mère aurait eu à montrer comment les deux événements qui auraient dû inspirer à l'empereur l'esprit de conservation et de sagesse, son mariage et la naissance de son fils, ne servirent en fin de compte, qu'à exalter son orgueil. Dans l'intervalle, on vit tous les obstacles successivement enlevés entre lui et l'exécution de sa volonté. Aussi, depuis longtemps, il ne pardonne pas à Fouché d'être quelque chose par lui-même. Fouché a montré qu'il souhaitait la paix. Une scène violente vient rappeler celle dont Talleyrand avait été l'objet, et le duc de Rovigo devient ministre de la police, choix qui trompe sans doute les espérances de l'empereur et les craintes du public, mais qui semble pourtant aplanir encore le terrain où se jouait l'arbitraire. L'existence de la Hollande et le caractère indocile de son roi est encore un obstacle, au moins une limite. Le roi est réduit à abdiquer, et la Hollande est déclarée française. Rome même devient un chef-lieu de département, et le domaine de saint Pierre est réuni, comme jadis le Dauphiné, pour fournir un titre à l'héritier de l'empire. Le clergé, mené la main haute, est violenté dans ses habitudes et dans ses traditions. Un simulacre de concile est essayé et brisé, et la prison ou l'exil imposent silence à l'Église. Un conseiller, soumis mais modeste, exécute les volontés du maître, mais ne le célèbre pas; il manque d'enthousiasme dans la servitude: Champagny est remplacé par Maret, et le lion est lâché en Europe, sans plus entendre une voix qui ne l'excite à la fureur. Et comme, pendant ce temps, la fortune du conquérant et la liberté du monde ont trouvé l'une sa limite, l'autre son rempart dans ces lignes immortellement célèbres de Torrès-Vedras, il faut que cette force impatiente et irritée rebondisse sur Moscou, et qu'elle aille s'y briser.
»Cette dernière période, si riche pour l'historien politique en affreux tableaux, prêterait peu au simple observateur des scènes intérieures du gouvernement. Le nuage s'épaississait autour du pouvoir, et jamais la France n'a moins su ce qu'on faisait d'elle qu'alors qu'on la perdait en quelques coups de dés. Cependant, il y aurait encore à faire l'instructive peinture des coeurs et des esprits ignorants et inquiets, indignés et soumis, désolés, rassurés, abusés, insouciants, abattus, tout cela tour à tour et quelquefois en même temps, car le despotisme, qui feint toujours d'être heureux, prépare mal les peuples au malheur, et ne croit au courage que lorsqu'il l'a trompé.
»C'est, je pense, à cette description des sentiments publics que ma mère aurait pu consacrer la fin de ses Mémoires, car elle a su peu de chose que personne n'ait vu. M. Pasquier, qu'elle voyait tous les jours, observait, par goût autant que par devoir, la discrétion prescrite à ses fonctions. Habitué aux conversations du monde qu'il régentait sans contrainte, il a été longtemps soigneux d'en écarter la politique, même alors que tout le monde fût libre d'en parler. Le duc de Rovigo, moins discret, divulguait cependant plutôt ses opinions que les faits, et les conversations plus franches et plus confiantes de M. de Talleyrand n'étaient guère que la confidence de ses jugements et de ses pronostics.»
FIN DU TOME TROISIÈME ET DERNIER.
TABLE DU TOME TROISIÈME.
PRÉFACE DU TOME TROISIÈME.