Mimi, dit madame Belmont en s'arrêtant, comment trouves-tu que cette petite fille se soit conduite dans cette circonstance?—Très-mal, ma petite maman! mademoiselle Pontie dit non, oui, tout court; jamais madame! Cela n'est pas bien du tout!… tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon histoire.
Lorsque Pontie fut en allée, la maîtresse de pension se mit à parler d'elle: Il est impossible, dit-elle à ses élèves, que la petite fille qui a joué avec vous, appartienne à la dame qu'elle appelle sa mère, et qui l'est venue chercher. Avez-vous remarqué à quel point cette petite fille est grossière? Cependant, celle qu'elle nomme sa mère, est polie comme une dame du grand monde! C'est sûrement une pauvre enfant qu'elle aura prise par charité!… C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!… Si cette petite fille eût été laide et mal mise, on y auroit fait moins d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise élégamment avec des manières poissardes.
Pontie recevait de temps en temps de fortes leçons de la part des étrangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vêtus communément, mais polis, agréables, et, sans balancer, on leur donnoit la préférence sur elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur à leurs parens, et vous, ma belle demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits…. On ne peut rien dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!…
Cette petite étoit non-seulement grossière, mais, comme je l'ai déjà dit, elle étoit aussi très-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux qu'une autre, parce que son père et sa mère avoient un joli appartement, une bonne pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit jamais vu des gens plus riches que son père et sa mère; elle se croyoit en droit de mépriser ceux qu'elle prenoit pour ses inférieurs.
Or, il arriva que son papa et sa maman la menèrent un jour aux Tuileries. M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut çà et là autour d'eux. Elle fut arrêtée par une dame qui se reposoit sur un banc voisin. Cette dame, fort âgée, ne voyoit presque plus! elle étoit vêtue bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds à la tête lorsqu'elle lui prit la main pour lui parler.—Où sont vos parens, mon petit coeur?—Là, sur des chaises.—Vous ne me reconnoissez pas?—Non.—Ah! il est vrai! vous étiez si petite la dernière fois que je vous ai vue! comme vous êtes grandie, embellie!… A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa main brusquement, et s'enfuit vers sa mère, à laquelle elle dit qu'une pauvresse, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme m'auroit peut-être pris mes boucles d'oreilles!—Ma fille, lui dit sa maman, les pauvresses n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela, madame Machaon regarda du côté que lui indiquoit sa fille, et elle vit une dame assez mal mise; mais qui avoit l'air très-respectable. Madame Machaon crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord. Elle fit à sa fille une forte réprimande sur son éloignement pour les personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misère couvrent des personnes du premier mérite, tandis que l'or et la soie qui plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonnêtes gens. Ensuite elle se leva pour s'en aller, et passa exprès du côté de la dame mal vêtue. M. Machaon ne l'eut pas plutôt vue, qu'il s'écria: C'est madame la duchesse de L.!… et s'avançant vers elle avec respect, il la salua profondément, lui demanda de ses nouvelles, et lui présenta sa femme et sa fille. La duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main.
Quand l'enfant eut quitté la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien les apparences sont trompeuses!… Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle, madame la duchesse de L., femme du plus grand mérite, qui a eu un équipage, des gens pour la servir, un bel hôtel, de beaux habits, une grande fortune enfin, est à présent dans la misère, par une suite de malheurs! Faut-il donc la mépriser pour cela?—Je ne savois pas que c'étoit une duchesse, dit la petite.—Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chère enfant, gardez-vous de dédaigner le pauvre; car Dieu ne vous béniroit pas!… Soyez aussi polie avec tout le monde, car vous n'êtes pas en état de distinguer à qui vous avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez à quelqu'un qui ne le méritât pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille aimable et bien élevée.
Pontie promit à sa maman d'être plus polie à l'avenir, et véritablement la rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression!
Quelque temps après, cette dame gagna un procès considérable; elle reparut dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la duchesse combla de présens. Pontie devint polie, et tout à fait aimable; et la duchesse de L. en fit sa favorite.
QUATRIÈME CONVERSATION.
Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elysées, et sur l'avenue de Neuilly. Zozo étoit aussi de la partie. Au retour, Mimi prit sa poupée, et lui parla ainsi: