Oswald, depuis qu'il était entré en Italie, n'avait pas prononcé un mot d'italien; il semblait que cette langue lui fît mal, et qu'il évitât de l'entendre comme de la parler. Le soir du jour où lady Nelvil et lui étaient arrivés à l'auberge de Milan, ils entendirent frapper à leur porte, et virent entrer dans leur chambre un Romain d'une figure très-noire, très-marquée, mais cependant sans véritable physionomie: des traits créés pour l'expression, mais auxquels il manquait l'âme qui la donne; et sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux et un regard qui voulait être poétique. Il se mit, dès la porte, à improviser des vers remplis de louanges sur la mère, l'enfant et l'époux; de ces louanges qui conviennent à toutes les mères, à tous les enfants, à tous les époux du monde, et dont l'exagération passait par-dessus tous les sujets, comme si les paroles et la vérité ne devaient avoir aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l'italien; il déclamait avec une force qui faisait encore mieux remarquer l'insignifiance de ce qu'il disait. Rien ne pouvait être plus pénible pour Oswald que d'entendre ainsi, pour la première fois après un long intervalle, une langue chérie, de revoir ainsi ses souvenirs travestis, et de sentir une impression de tristesse renouvelée par un objet ridicule. Lucile s'aperçut de la cruelle situation de l'âme d'Oswald; elle voulait faire finir l'improvisateur, mais il était impossible d'en être écouté. Il se promenait dans la chambre à grands pas; il faisait des exclamations et des gestes continuels, et ne s'embarrassait pas du tout de l'ennui qu'il causait à ses auditeurs. Son mouvement était comme celui d'une machine montée, qui ne s'arrête qu'après un temps marqué. Enfin ce temps arriva, et lady Nelvil parvint à le congédier.

Quand il fut sorti, Oswald dit: «Le langage poétique est si facile à parodier en Italie, qu'on devrait l'interdire à tous ceux qui ne sont pas dignes de le parler.—Il est vrai, reprit Lucile, peut-être un peu trop sèchement, il est vrai qu'il doit être désagréable de se rappeler ce qu'on admire par ce que nous venons d'entendre.» Ce mot blessa lord Nelvil. «Bien loin de là, dit-il; il me semble qu'un tel contraste fait sentir la puissance du génie. C'est ce même langage si misérablement dégradé qui devenait une poésie céleste lorsque Corinne, lorsque votre sœur, reprit-il avec affectation, s'en servait pour exprimer ses pensées.» Lucile fut comme atterrée par ces paroles: le nom de Corinne ne lui avait pas encore été prononcé par Oswald pendant tout le voyage, encore moins celui de votre sœur, qui semblait indiquer un reproche. Les larmes étaient prêtes à la suffoquer, et, si elle se fût abandonnée à cette émotion, peut-être ce moment eût-il été le plus doux de sa vie; mais elle se contint, et la gêne qui existait entre les deux époux n'en devint que plus pénible.

Le lendemain le soleil parut; et, malgré les mauvais jours qui avaient précédé, il se montra brillant et radieux, comme un exilé qui rentre dans sa patrie. Lucile et lord Nelvil en profitèrent pour aller voir la cathédrale de Milan: c'est le chef-d'œuvre de l'architecture gothique en Italie, comme Saint-Pierre de l'architecture moderne.

Cette église, bâtie en forme de croix, est une belle image de douleur qui s'élève au-dessus de la riche et joyeuse ville de Milan. En montant jusqu'au haut du clocher, on est confondu du travail scrupuleux de chaque détail. L'édifice entier, dans toute sa hauteur, est orné, sculpté, découpé, si l'on peut s'exprimer ainsi, comme le serait un petit objet d'agrément. Que de patience et de temps il fallut pour accomplir un tel œuvre! La persévérance vers un même but se transmettait jadis de génération en génération, et le genre humain, stable dans ses pensées, élevait des monuments inébranlables comme elles. Une église gothique fait naître des dispositions très-religieuses. Horace Walpole a dit que les papes ont consacré à bâtir des temples à la moderne les richesses que leur avait values la dévotion inspirée par les églises gothiques. La lumière qui passe à travers les vitraux coloriés, les formes singulières de l'architecture, enfin l'aspect entier de l'église est une image silencieuse de ce mystère de l'infini qu'on sent au dedans de soi, sans pouvoir jamais s'en affranchir ni le comprendre.

Lucile et lord Nelvil quittèrent Milan un jour où la terre était couverte de neige, et rien n'est plus triste que la neige en Italie; on n'y est point accoutumé à voir disparaître la nature sous le voile uniforme des frimas; tous les Italiens se désolent du mauvais temps comme d'une calamité publique. En voyageant avec Lucile, Oswald avait pour l'Italie une sorte de coquetterie qui n'était pas satisfaite; l'hiver déplaît là plus que partout ailleurs, parce que l'imagination n'y est point préparée. Lord et lady Nelvil traversèrent Plaisance, Parme, Modène. Les églises et les palais en sont trop vastes, à proportion du nombre et de la fortune des habitants. On dirait que ces villes sont arrangées pour recevoir de grands seigneurs qui doivent arriver, mais qui se sont fait précéder seulement par quelques hommes de leur suite.

Le matin du jour où Lucile et lord Nelvil se proposaient de traverser le Taro, comme si tout devait contribuer à leur rendre cette fois le voyage d'Italie lugubre, le fleuve s'était débordé la nuit précédente; et l'inondation de ces fleuves qui descendent des Alpes et des Apennins est très-effrayante. On les entend gronder de loin comme le tonnerre; et leur course est si rapide, que les flots et le bruit qui les annonce arrivent presque en même temps. Un pont sur de telles rivières n'est guère possible, parce qu'elles changent de lit sans cesse, et s'élèvent bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et Lucile se trouvèrent tout à coup arrêtés au bord de ce fleuve, les bateaux avaient été emportés par le courant, et il fallait attendre que les Italiens, peuple qui ne se presse pas, les eussent ramenés sur le nouveau rivage que le torrent avait formé. Lucile, pendant ce temps, se promenait pensive et glacée; le brouillard était tel, que le fleuve se confondait avec l'horizon, et ce spectacle rappelait bien plutôt les descriptions poétiques des rives du Styx, que ces eaux bienfaisantes qui doivent charmer les regards des habitants brûlés par les rayons du soleil. Lucile craignait pour sa fille le froid rigoureux qu'il faisait, et la mena dans une cabane de pêcheur, où le feu était allumé au milieu de la chambre comme en Russie. «Où donc est votre belle Italie?» dit Lucile en soupirant à lord Nelvil. «Je ne sais quand je la retrouverai,» répondit-il avec tristesse.

En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont sur cette route, on a de loin le coup d'œil pittoresque des toits en forme de terrasse, qui donnent aux villes d'Italie un aspect oriental. Les églises, les clochers ressortent singulièrement au milieu de ces plates-formes; et quand on revient dans le Nord, les toits en pointe, qui sont ainsi faits pour se garantir de la neige, causent une impression très-désagréable. Parme conserve encore quelques chefs-d'œuvre du Corrége. Lord Nelvil conduisit Lucile dans une église où l'on voit une peinture à fresque de lui, appelée la Madone della scala; elle est recouverte par un rideau. Lorsque l'on tira ce rideau, Lucile prit Juliette dans ses bras pour lui faire mieux voir le tableau, et dans cet instant l'attitude de la mère et de l'enfant se trouva par hasard presque la même que celle de la Vierge et de son fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance avec l'idéal de modestie et de grâce que le Corrége a peint, qu'Oswald portait alternativement ses regards du tableau vers Lucile, et de Lucile vers le tableau. Elle le remarqua, baissa les yeux, et la ressemblance devint plus frappante encore; car le Corrége est peut-être le seul peintre qui sache donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante que s'ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu'il jette sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, mais leur donne un charme de plus, celui d'un mystère céleste.

Cette madone est près de se détacher du mur, et l'on voit la couleur presque tremblante qu'un souffle pourrait faire tomber. Cela donne à ce tableau le charme mélancolique de tout ce qui est passager, et l'on y revient plusieurs fois, comme pour dire à sa beauté qui va disparaître un sensible et dernier adieu.

En sortant de l'église, Oswald dit à Lucile: «Ce tableau, dans peu de temps, n'existera plus, mais moi j'aurai toujours sous les yeux son modèle.» Ces paroles aimables attendrirent Lucile; elle serra la main d'Oswald: elle était prête à lui demander si son cœur pouvait se fier à cette expression de tendresse; mais quand un mot d'Oswald lui semblait froid, sa fierté l'empêchait de s'en plaindre; et quand elle était heureuse d'une expression sensible, elle craignait de troubler ce moment de bonheur en voulant le rendre plus durable. Ainsi son âme et son esprit trouvaient toujours des raisons pour le silence. Elle se flattait que le temps, la résignation et la douceur amèneraient un jour fortuné qui dissiperait toutes ses craintes.

CHAPITRE VII