La santé de lord Nelvil se remettait par le climat d'Italie; mais une inquiétude cruelle l'agitait sans cesse: il demandait partout des nouvelles de Corinne, et on lui répondait partout, comme à Turin, qu'on la croyait à Florence, mais qu'on ne savait rien d'elle depuis qu'elle ne voyait personne et n'écrivait plus. Oh! ce n'était pas ainsi que le nom de Corinne s'annonçait autrefois; et celui qui avait détruit son bonheur et son éclat pouvait-il se le pardonner?

En approchant de Bologne, on est frappé de loin par deux tours très-élevées, dont l'une surtout est penchée d'une manière qui effraye la vue. C'est en vain que l'on sait qu'elle est ainsi bâtie, et que c'est ainsi qu'elle a vu passer les siècles; cet aspect importune l'imagination. Bologne est une des villes où l'on trouve un plus grand nombre d'hommes instruits dans tous les genres; mais le peuple y produit une impression désagréable. Lucile s'attendait au langage harmonieux d'Italie qu'on lui avait annoncé, et le dialecte bolonais dut la surprendre péniblement; il n'en est pas de plus rauque dans les pays du Nord. C'était au milieu du carnaval qu'Oswald et Lucile arrivèrent à Bologne; l'on entendait jour et nuit des cris de joie tout semblables à des cris de colère; une population pareille à celle des lazzaroni de Naples couche la nuit sous les arcades qui bordent les rues de Bologne; ils portent pendant l'hiver un peu de feu dans un vase de terre, mangent dans la rue, et poursuivent les étrangers par des demandes continuelles. Lucile espérait en vain ces voix mélodieuses qui se font entendre la nuit dans les villes d'Italie; elles se taisent toutes quand le temps est froid, et sont remplacées à Bologne par des clameurs qui effrayent quand on n'y est pas accoutumé. Le jargon des gens du peuple paraît hostile, tant le son en est rude, et les mœurs de la populace sont beaucoup plus grossières dans quelques contrées méridionales que les pays du Nord. La vie sédentaire perfectionne l'ordre social; mais le soleil, qui permet de vivre dans les rues, introduit quelque chose de sauvage dans les habitudes des gens du peuple.

Oswald et lady Nelvil ne pouvaient faire un pas sans être assaillis par une quantité de mendiants, qui sont en général le fléau de l'Italie. En passant devant les prisons de Bologne, dont les barreaux donnent sur la rue, ils virent les détenus qui se livraient à la joie la plus déplaisante, s'adressaient aux passants d'une voix de tonnerre, et demandaient des secours avec des plaisanteries ignobles et des rires immodérés; enfin tout donnait dans ce lieu l'idée d'un peuple sans dignité. «Ce n'est pas ainsi, dit Lucile, que se montre en Angleterre notre peuple, concitoyen de ses chefs. Oswald, un tel pays peut-il vous plaire?—Dieu me préserve, répondit Oswald, de jamais renoncer à ma patrie! Mais, quand vous aurez passé les Apennins, vous entendrez parler le toscan, vous verrez le véritable Midi, vous connaîtrez le peuple spirituel et animé de ces contrées, et vous serez, je le crois, moins sévère pour l'Italie.»

On peut juger la nation italienne, suivant les circonstances, d'une manière tout à fait différente. Quelquefois le mal qu'on en a dit si souvent s'accorde avec ce que l'on voit, et d'autres fois il paraît souverainement injuste. Dans un pays où la plupart des gouvernements étaient sans garantie, et l'empire de l'opinion presque aussi nul pour les premières classes que pour les dernières; dans un pays où la religion est plus occupée du culte que de la morale, il y a peu de bien à dire de la nation considérée d'une manière générale, mais on y rencontre beaucoup de qualités privées. C'est donc le hasard des relations individuelles qui inspire aux voyageurs la satire ou la louange; les personnes que l'on connaît particulièrement décident du jugement qu'on porte sur la nation; jugement qui ne peut trouver de base fixe, ni dans les institutions, ni dans les mœurs, ni dans l'esprit public.

Oswald et Lucile allèrent voir ensemble les belles collections de tableaux qui sont à Bologne. Oswald, en les parcourant, s'arrêta longtemps devant la Sibylle, peinte par le Dominiquin. Lucile remarqua l'intérêt qu'excitait en lui ce tableau; et, voyant qu'il s'oubliait longtemps à le contempler, elle osa s'approcher enfin, et lui demanda timidement si la Sibylle du Dominiquin parlait plus à son cœur que la Madone du Corrége. Oswald comprit Lucile, et fut étonné de tout ce que ce mot signifiait; il la regarda quelque temps sans lui répondre, et puis il dit: «La Sibylle ne rend plus d'oracles; son génie, son talent, tout est fini: mais l'angélique figure du Corrége n'a rien perdu de ses charmes, et l'homme malheureux qui fit tant de mal à l'une ne trahira jamais l'autre.» En achevant ces mots, il sortit pour cacher son trouble.

LIVRE VINGTIÈME
CONCLUSION

CHAPITRE PREMIER

Après ce qui s'était passé dans la galerie de Bologne, Oswald comprit que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu'il ne l'avait imaginé, et il eut enfin l'idée que sa froideur et son silence venaient peut-être de quelques peines secrètes; cette fois néanmoins ce fut lui qui craignit l'explication que jusqu'alors Lucile avait redoutée. Le premier mot étant dit, elle aurait tout révélé si lord Nelvil l'avait voulu; mais il lui en coûtait trop de parler de Corinne au moment de la revoir, de s'engager par une promesse, enfin de traiter un sujet si propre à l'émouvoir avec une personne qui lui causait toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le caractère qu'imparfaitement.

Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau climat d'Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant l'été, répandait alors une douce chaleur; les gazons étaient verts, l'automne finissait à peine, et déjà le printemps semblait s'annoncer. On voyait dans les marchés des fruits de toute espèce, des oranges, des grenades. Le langage toscan commençait à se faire entendre; enfin tous les souvenirs de la belle Italie rentraient dans l'âme d'Oswald; mais aucune espérance ne venait s'y mêler: il n'y avait que du passé dans toutes ces impressions. L'air suave du Midi agissait aussi sur la disposition de Lucile: elle eût été plus confiante, plus animée, si lord Nelvil l'eût encouragée; mais ils étaient tous les deux retenus par une timidité pareille, inquiets de leur disposition mutuelle, et n'osant se communiquer ce qui les occupait. Corinne, dans une telle situation, eût bien vite obtenu le secret d'Oswald comme celui de Lucile; mais ils avaient l'un et l'autre le même genre de réserve, et plus ils se ressemblaient à cet égard, et plus il était difficile qu'ils sortissent de la situation contrainte où ils se trouvaient.

CHAPITRE II