«Éternel souvenir de ma vie! s'écria-t-il; ami trop offensé, et pourtant si généreux! aurais-je pu croire que l'émotion du plaisir pût trouver sitôt accès dans mon âme? Ce n'est pas toi, le meilleur et le plus indulgent des hommes, ce n'est pas toi qui me le reproches; tu veux que je sois heureux, tu le veux encore malgré mes fautes: mais puissé-je du moins ne pas méconnaître ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme je l'ai méconnue sur la terre!»
LIVRE TROISIÈME
CORINNE
CHAPITRE PREMIER
Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole; il vint le lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: «Mon cher Oswald, voulez-vous que je vous mène ce soir chez Corinne?—Comment! interrompit Oswald, est-ce que vous la connaissez?—Non, répondit le comte d'Erfeuil; mais une personne aussi célèbre est toujours flattée qu'on désire de la voir, et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d'aller chez elle ce soir avec vous.—J'aurais souhaité, répondit Oswald en rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi nommé sans mon consentement.—Sachez-moi gré, reprit le comte d'Erfeuil, de vous avoir épargné quelques formalités ennuyeuses: au lieu d'aller chez un ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus tous les deux.
—J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée n'ait pu déplaire à Corinne.—Pas du tout, je vous assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a trop d'esprit pour cela, et sa réponse est très-polie.—Comment! elle vous a répondu! reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon cher comte?—Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous vous adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a répondu? mais enfin je vous aime et tout est pardonné. Je vous avouerai donc modestement que dans mon billet j'avais parlé de moi plus que de vous, et que dans sa réponse il me semble qu'elle vous nomme le premier; mais je ne suis jamais jaloux de mes amis.—Assurément, répondit lord Nelvil, je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire à Corinne; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est de jouir quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante: à ce soir donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi.—Vous viendrez avec moi? dit le comte d'Erfeuil.—Eh bien, oui, répondit lord Nelvil avec un embarras très-visible.—Pourquoi donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi s'être tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai commencé; mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus réservé que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez rien. C'est vraiment une charmante personne que Corinne: elle a de l'esprit et de la grâce; je n'ai pas bien compris ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait italien; mais, à la voir, je gagerais qu'elle sait très-bien le français; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière; elle est riche, jeune, libre, sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle a des amants ou non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne préfère personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas rencontré dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'étonnerait pas.»
Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément inconvenable; mais il froissait toujours les sentiments délicats d'Oswald, en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui l'intéressait. Il y a des ménagements que l'esprit même et l'usage du monde n'apprennent pas; et, sans manquer à la plus parfaite politesse, on blesse souvent le cœur.
Lord Nelvil fut très-agité tout le jour, en pensant à la visite du soir; mais il écarta, tant qu'il le put, les réflexions qui le troublaient, et tâcha de se persuader qu'il pouvait y avoir du plaisir dans un sentiment, sans que ce sentiment décidât du sort de la vie. Fausse sécurité! car l'âme ne reçoit aucun plaisir de ce qu'elle reconnaît elle-même pour passager.
Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivèrent chez Corinne. Sa maison était placée dans le quartier des Transtévérins, un peu au delà du château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée dans l'intérieur avec l'élégance la plus parfaite. Le salon était décoré des copies en plâtre des meilleures statues de l'Italie: la Niobé, le Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet où se tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des livres, un ameublement simple mais commode, et seulement arrangé pour rendre la conversation facile et le cercle resserré. Corinne n'était point encore dans son cabinet lorsque Oswald arriva; en l'attendant, il se promenait avec anxiété dans son appartement; il y remarquait dans chaque détail un mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable dans les trois nations, française, anglaise et italienne: le goût de la société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.
Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche, mais toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des camées antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était noble et facile; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitole, bien qu'elle fût parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le comte d'Erfeuil, en regardant Oswald; et puis, comme si elle se fût repentie de cette espèce de fausseté, elle s'avança vers Oswald; et l'on put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un effet singulier sur elle, et deux fois elle le répéta d'une voix émue, comme s'il lui eût retracé de touchants souvenirs.
Enfin elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins de grâce sur l'obligeance qu'il lui avait témoignée la veille en relevant sa couronne. Oswald lui répondit en cherchant à lui exprimer l'admiration qu'elle lui avait inspirée, et se plaignit avec douceur de ce qu'elle ne lui parlait pas en anglais. «Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger qu'hier?—Non, assurément, lui répondit Corinne; mais, quand on a comme moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues différentes, l'une ou l'autre est inspirée par les sentiments que l'on doit exprimer.—Sûrement, dit Oswald, l'anglais est votre langue habituelle, celle que vous parlez à vos amis, celle…—Je suis Italienne, interrompit Corinne; pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je retrouve en vous cet orgueil national qui caractérise souvent vos compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes ni contents de nous comme des Français, ni fiers de nous comme des Anglais. Un peu d'indulgence nous suffit de la part des étrangers; et comme il nous est refusé depuis longtemps d'être une nation, nous avons le grand tort de manquer souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est pas permise comme peuple; mais quand vous connaîtrez les Italiens, vous verrez qu'ils ont dans leur caractère quelques traces de la grandeur antique, quelques traces rares, effacées, mais qui pourraient reparaître dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais pas toujours; l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle en soupirant, pour vivre en Italie.»